États-Unis : quatre combattantes

Gabrielle Lefèvre, Entre les lignes, 6 novembre 2020

 

Les vraies gagnantes des élections étatsuniennes, ce sont ces quatre femmes d’origines diverses mais toutes démocrates, intelligentes, jeunes, progressistes et toutes reconduites au Congrès grâce à des scores très confortables. Et contre des adversaires disposant de puissants soutiens financiers. Alexandria, Ilhan, Rashida et Ayanna incarnent l’avenir des Etats-Unis pour des millions de jeunes et moins jeunes électeurs qui, à travers elles, souhaitent une autre manière de faire de la politique.

Ce quatuor est surnommé la “Squad”. Elues le 6 novembre 2018 au Congrès américain, ces 4 femmes démocrates, issues de minorités ethniques, ont changé la gauche américaine dessinée par Bernie Sanders, le « socialiste démocrate d’Amérique » soutenu jusqu’au bout par Alexandria comme candidat à la présidence des Etats-Unis. Tout au long de sa campagne, Bernie Sanders avait lancé un “mouvement qui cherche à reconnaître et à réparer les blessures de l’injustice raciale, de la colonisation, de la misogynie et de l’homophobie”, soulignait le Washington Post. On sait qu’il s’est retiré afin de favoriser la candidature de Joe Biden, plus conventionnel et donc plus susceptible de gagner les présidentielles selon les responsables du parti démocrate.

Elles ont dû affronter les attaques grossières et violentes du président Trump qui les accusait de vouloir donner des leçons de gouvernance alors qu’elles « viennent des pays les plus mal gérés au monde » où elles « feraient mieux de retourner » !

L’astéroïde démocrate

La vedette de la Squad est sans conteste Alexandria Ocasio-Cortez, plus communément nommée “AOC”. D’origine portoricaine, élue à New York, elle est la plus jeune femme à avoir été élue au Congrès américain : elle avait 29 ans. Née dans le Bronx, elle a été une étudiante brillante au point que l’Institut de technologie du Massachusetts (MIT) récompense son projet de recherche en microbiologie et baptisant un astéroïde, (23238) Ocasio-Cortez. En 2011, à l’université de Boston, elle obtient un diplôme en économie et relations internationales avec le quatrième meilleur résultat de sa classe, précise Wikipédia qui ajoute que, durant cette période, elle travailla auprès du sénateur démocrate Ted Kennedy sur les questions d’immigration et de regroupements familiaux, étant la seule de son équipe à parler espagnol. Elle a connu la pauvreté à la mort de son père. Elle s’est battue pour soutenir le parti démocrate où elle a appris le métier de militante et ensuite de femme politique. Son programme est résolument de gauche par sa volonté de changer le système capitaliste, de rendre leurs droits aux travailleurs car ce sont eux qui produisent la richesse et de lutter pour une protection de l’environnement et du climat (voir le détail de son programme sur Wikipédia). Bref, l’astéroïde ne fera pas qu’un bref passage dans la constellation politique américaine !

Menacée de mort

Avec Ilhan Omar, élue dans le Minnesota, nous avons le parcours d’une enfant de réfugiés somaliens ayant fui la guerre civile dans ce pays et arrivée à l’âge de 12 ans aux Etats-Unis avec l’aide du Haut-Commissariat aux Réfugiés de l’ONU, tant décrié par Donald Trump… Après des études en économie, elle obtient son diplôme en science politique et relations internationales de l’université du Dakota du Nord. Musulmane, elle défend le port du voile afin d’ « être visible pour que les gens associent aux musulmans des interactions positives », ainsi qu’on peut le lire dans l’excellent article qui lui consacre Médiapart.  Face aux violentes attaques de Trump et aux menaces de mort, elle riposte : « Voilà la réalité. L’occupant [sic] de la Maison Blanche, le parti républicain, et beaucoup de nos collègues du parti démocrate ne supportent pas qu’une réfugiée, une femme noire, immigrée, musulmane, arrive au Congrès et soit leur égale. Mais j’ai été élue comme eux, et même mieux élue que la plupart d’entre eux ! Lorsque l’occupant de la Maison Blanche m’attaque, ce n’est pas Omar qu’il attaque. Il perpétue les attaques contre les femmes, les gens de couleur, les immigrés et les réfugiés. Lui et ses alliés font tout pour se distancer du monstre qu’ils ont créé. » Ce « monstre », précise-t-elle, « démonise aussi bien les musulmans que les juifs. L’antisémitisme et l’islamophobie sont deux facettes de la même intolérance ». (Voir l’article de Médiapart.) Une femme courageuse, qui dénonce l’occupation meurtrière des territoires palestiniens par Israël, ce qui lui vaut les pires attaques et accusations d’antisémitisme.  Lorsque, en août 2019, elle projette de se rendre dans les territoires palestiniens avec sa collègue Rashida Tlaib, Donald Trump appelle les autorités israéliennes à lui en interdire l’accès. Selon lui, « elles détestent Israël et tous les Juifs, et il n’y a rien qui puisse être dit ou fait pour les faire changer d’avis ». Elle n’a donc pas pu se rendre dans les territoires palestiniens.

Ilhan Omar met l’accent sur la création d’une société multiculturelle : « C’est important que je sois une femme. C’est important que je sois une femme somali-américaine. C’est important que je sois musulmane et une femme immigrée. » Une ombre subsiste dans ce tableau assez exceptionnel : elle s’abstient de reconnaître le génocide arménien, préférant soutenir le président turc Erdogan, ce qui la met en contradiction avec les positions de son parti.

Deux Palestiniennes au Congrès

La deuxième députée musulmane au Congrès est Rashida Tlaib, démocrate dans le Michigan et fille de parents immigrés palestiniens. Sa grand-mère vit toujours en Cisjordanie occupée. Aînée d’une fratrie de 14 enfants, elle est devenue la première de sa famille à avoir obtenu son diplôme d’études secondaires. Elle est ensuite diplômée de Wayne State puis de la faculté de droit de Western Michigan. Elue à la Chambre des représentants du Michigan, elle devient présidente de la commission des finances. Après trois mandats, elle ne peut pas se présenter à nouveau et devient avocate. Elle travaille alors pour des associations venant en aide à des publics défavorisés. Elle se présente ensuite à la Chambre des représentants des Etats-Unis et devient une des deux femmes musulmanes au Congrès et la première palestinienne d’origine. Elle s’attire les attaques les plus vives et des accusations d’antisémitisme d’autant qu’elle n’a pas sa langue en poche et ne craint pas d’insulter Donald Trump ni de soutenir le mouvement BDS (boycott, désinvestissement, sanction) contre Israël.

En ce début de novembre 2020, Rashida Tlaib n’est plus la seule représentante démocrate d’origine palestinienne. Elle a été rejointe par Iman Jodeh qui était avant cela représentante à la Chambre du Colorado. Diplômée en Master de Gestion générale, Iman enseigne à l’Université de Denver. Iman Jodeh était coordinatrice au sein de l’Association Religion Alliance dans l’Etat du Colorado. A ce titre, elle a fréquenté les couloirs de la Chambre des représentants pour débattre des politiques concernant les Musulmans. En 2008, elle a fondé une organisation à but non lucratif qui a pour mission d’établir un pont entre les Américains et le Moyen-Orient et de faire connaitre les Américains de cette région. Voici ce qu’elle a tweeté : « Nous l’avons fait ! J’ai couru pour faire du rêve américain une réalité pour tout le monde. Je suis fière en tant que musulmane palestinienne américaine, américaine de première génération et je suis fière de pouvoir représenter mes communautés. »

Toutes deux auront fort à faire face aux énormes pressions exercées par les partisans inconditionnels d’Israël, puissance occupante de la Palestine et qui y applique une impitoyable politique d’apartheid et de destruction des biens palestiniens. Or, Joe Biden se prétend « catholique sioniste ». On verra si le président de Etats-Unis appliquera enfin les résolutions des Nations Unies et le droit international dans cette partie du monde.

Les « tresses sénégalaises » d’Ayanna

Revenons à notre « squad » avec Ayanna Pressley, première représentante noire du Massachusetts. En 2009, elle devenait la première femme racisée élue au conseil municipal de Boston en 100 ans. Née à Chicago, elle est élevée par sa mère car son père est toxicomane. Elle fait ses études à l’université de Boston et en 2009 elle est la première afro-américaine élue au conseil municipal de cette ville. Ayant souffert de violences sexuelles, elle se bat pour la protection des victimes et le droit à l’avortement. France Inter la présente comme « une icône : elle est brillante, charismatique, encore jeune pour une politique, 46 ans, et très belle. » Ses cheveux et leur absence sont devenus actes politiques : après la coiffure afro, suivant le modèle de la grande ancêtre en politique Angela Davis, sont venues les « tresses sénégalaises » qui « permettent d’obtenir des chignons, des balayages, des queues de cheval, comme les cheveux raides des blancs mais sans utiliser les produits de défrisage. », acte politique s’il en est puisqu’on se retire ainsi du modèle de beauté et de mode imposé par la culture américaine. Il s’agit d’un plaidoyer pour la beauté noire africaine. Et lorsque la maladie l’atteint, l’alopécie à savoir la perte de cheveux, son crâne chauve devient lui aussi symbole de beauté…

La femme est l’avenir…

Ces femmes si différentes mais courageuses affrontent un monde politique souvent impitoyable. Elles révèlent combien une nouvelle génération d’Américains aspire à une autre manière de faire la politique, de gérer le monde. Ils ne représentent pas la majorité, loin de là, les dernières élections viennent de le confirmer. En effet, on n’a pas vu de forte avancée des représentants démocrates à la Chambre où ils espéraient augmenter leur avantage numérique ni au Sénat où les Républicains gardent la majorité. Selon Le Monde, « Jeudi, Nancy Pelosi, la speaker (présidente) démocrate de la Chambre, s’est efforcée de minimiser la déception. « Nous n’avons pas gagné toutes les batailles, mais nous avons gagné la guerre », a -t-elle assuré. » Mais « Selon le Washington Post, Abigail Spanberger, une représentante de Virginie, réélue de justesse, s’est emportée : « Nous avons perdu des sièges que nous n’aurions pas dû perdre », a-t-elle jugé avant de s’en prendre à certains mots d’ordre de la frange la plus à gauche du parti. Les appels à supprimer des fonds pour la police, lancés dans la foulée des manifestations de l’été contre les violences policières « ont failli me coûter mon siège », a-t-elle assuré. « Ne parlez plus jamais de socialisme. Revenons aux fondamentaux », a-t-elle ajouté. »

La menace est bien là : la peur que des politiques sociales soient taxées de « socialistes » et donc honnie dans une certaine culture étatsunienne. Le parti démocrate doit donc conquérir la confiance des populations fortement insécurisées non seulement par la pandémie de Covid-19 mais par l’effondrement économique qui s’ensuit et par la précarisation croissante de la majorité alors que l’élite dirigeante ne cesse de s’enrichir.

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