Les vraies leçons de Wuhan

Mike David, Médipart, 21 MARS 2020

Un nouvel article de la revue Infection examine les raisons du succès apparent de la Chine dans la lutte contre la première vague de Covid-19. La mise en quarantaine draconienne de Wuhan et des villes voisines, ainsi que les restrictions nationales sur les déplacements, ont considérablement ralenti la transmission du virus vers le reste de la Chine. Cela a permis à des milliers de médecins, d’infirmières et de personnel d’urgence venus de toute la Chine de se rendre massivement dans le Hebei, où les attendaient des stocks adéquats de kits de test, de respirateurs, d’équipements de protection et de lits facilitant le traitement d’un grand nombre de cas critiques.  

Selon les rapports chinois, corroborés par l’Organisation mondiale de la santé, le nombre de cas a été maintenu à moins d’un million sur une population de 57 millions d’habitants pour la province du Hebei : un taux de seulement 2 %, bien plus faible que prévu. Pour sa part, le gouverneur de Californie Gavin Newsom vient d’écrire au président Trump que les experts californiens prévoient un taux d’infection de 58 % dans leur État (25,5 millions de cas) au cours des huit prochaines semaines. Il est vrai que si la Chine assouplit sa quarantaine, l’infection pourrait revenir en force en l’absence de vaccin.  Mais à Pékin, Séoul et Singapour, le secteur public s’est maintenant doté de l’expertise nécessaire pour endiguer une deuxième vague.

Le succès spectaculaire de la Chine, même s’il est temporaire, a été attribué par de nombreux journalistes et politiques occidentaux au fait qu’il s’agit d’un État de surveillance quasi-totalitaire. Ils en tiennent pour preuve la réaction initiale des bureaucrates chinois locaux qui ont censuré des données vitales et muselé la presse.  Mais ce n’est pas là toute l’histoire.

Comme l’a souligné récemment le sénateur républicain de Louisiane Bill Cassidy, gastro-entérologue de haut niveau, les chercheurs et médecins chinois se sont comporté de façon « remarquable » en partageant rapidement des informations cruciales avec la communauté médicale internationale. En effet, le flux constant de rapports et de statistiques qu’ils ont transmis au monde est devenu presque partout la base informationnelle du combat contre le virus. Il faut aussi observer que la Chine et Cuba sont les seuls pays actuellement capables de relever le défi de fournir une aide et une expertise médicales significatives aux pays les plus pauvres. 

Les médecins internationalistes cubains ont été, pendant des décennies, les premiers à se mobiliser sur le front de la lutte contre une série de graves épidémies dans le tiers monde, et il n’est pas surprenant qu’ils aient subi de lourdes pertes lors des récentes batailles contre le virus Ebola en Afrique de l’Ouest.  Ils constituent les troupes de choc médicales, tandis que les Chinois fournissent plutôt l’artillerie lourde, avec une abondance continue de kits de tests, d’équipements de protection, de respirateurs, de médicaments, etc.  Bien entendu, Pékin met là en jeu une politique d’image et une stratégie d’hégémonie au moment où Washington semble avoir affiché « propriété privée, défense d’entrer » sur la statue de la Liberté. Mais pour un petit paysan libérien ordinaire ou une mère de famille kenyane, ce qui compte, ce sont les masques, les médicaments et la présence de contingents fournis de médecins sur le terrain.

Tout en reconnaissant les succès de la Chine, nous devons toutefois éviter d’en tirer les mauvaises leçons : la capacité des gouvernements à agir de manière décisive en cas d’urgence ne requiert nullement l’élimination de la démocratie.  Le million d’Ouïghours enfermé dans des camps de rééducation par Pékin n’est pas une condition préalable pour pouvoir combattre le coronavirus dans le Hubei, pas plus que la pratique digne de Big Brother consistant à surveiller tous les piétons chinois qui ne traversent pas dans les clous et à décoter leur « crédit social ».

Il est néanmoins inévitable que les régimes nationalistes de droite ou néolibéraux de la Maison Blanche, de Downing Street, du palais du Quirinal et d’ailleurs saisissent l’occasion, comme ils l’ont fait avec les attentats du 11 septembre 2001, pour renforcer des mécanismes autoritaires qui seront demain utilisés contre les mouvements sociaux et la nouvelle gauche émergente.  

C’est pourquoi nous devons débattre de modèles alternatifs de réaction efficace aux épidémies d’aujourd’hui et de demain – des modèles mobilisant l’énergie populaire, donnant la priorité à la recherche scientifique et utilisant les ressources d’un système intégral de santé publique et de couverture médicale universelle. Tel est le combat qui nous attend, combat décrit en détail par Bernie Sanders il y a quelques jours dans un important discours.

Mais chaque fois qu’il sera clair que l’exercice de l’autorité ne répond pas à une exigence médicale mais limite inutilement les libertés individuelles et collectives, nous devons résister. C’est le cas de la transformation de la distanciation sociale en arrêt domiciliaire de facto lorsqu’on interdit toute activité de plein air « non essentielle ». Gavin Newsom vient par exemple d’étendre la consigne de « stay inside » à toute la Californie.

Cette pratique est absurde. Comme je l’ai soutenu dans un précédent message de blog, promenades de santé, balades à vélo et excursions dans la nature sauvage devraient être des éléments essentiels de notre régime antiviral quotidien. Soit Newsom, Macron et Conte sont dépourvus de tout bon sens, soit ils nous donnent des conseils contreproductifs (qu’on pense aux ravages possibles de la dépression sur les enfants et les personnes âgées enfermés chez eux) afin de s’imposer comme des « leaders déterminés ». Je suis convaincu que, même en temps de pandémie, nous avons le devoir sacré d’exercer notre droit à la dissidence dans l’espace public, tout en suivant les conseils médicaux raisonnables en matière de distanciation. Pour paraphraser mon slogan préféré de la National Rifle Association, gravé sur la boucle de ceinture de nombre de chauffeurs routiers étatsuniens : « Si vous voulez me priver de mon droit de manifester, il faudra que vous passiez sur mon cadavre ».