Isabel Cortés
Le spectacle de la mi-temps de Bad Bunny au Super Bowl LX le 8 février au Levi’s Stadium de Santa Clara en Californie n’a pas été qu’un numéro musical. Il a constitué un acte d’affirmation culturelle massive sur la scène la plus regardée de la planète, où plus de 160 millions de personnes ont assisté à une célébration en espagnol de l’héritage portoricain et latino.
Dans un pays où les politiques d’immigration séparent les familles et où les discours officiels encouragent la division, un artiste latino a occupé le centre culturel sans demander la permission. Il ne s’agissait pas d’une confrontation directe — aucune mention explicite à l’ICE ou à Trump dans le spectacle. C’est le contraire à ce qu’il avait lancé sur scène après avoir remporté le Grammy du meilleur album urbain : « Avant de remercier Dieu, je vais dire : Dehors l’ICE ! » —, mais d’une présence indéniable : la culture latine n’est pas périphérique, elle est constitutive de l’identité hémisphérique.
Occuper le centre sans permission : une affirmation culturelle en espagnol
Bad Bunny — Benito Antonio Martínez Ocasio — a ouvert en marchant dans un vaste champ de canne à sucre de Porto Rico recréé dans le stade, rappelant comment l’industrie sucrière a marqué des générations de travail précaire et de survie collective. La scène s’est remplie d’éléments du quotidien : kiosques, tables de dominos, stands de nourriture de rue, travailleurs agricoles et de la construction. Ce n’était pas une idéalisation touristique, mais une humanisation des réalités économiques : la main-d’œuvre latine essentielle en agriculture et en services, souvent rendue invisible ou criminalisée.
En se présentant à voix haute avec son nom complet — « Mon nom est Benito Antonio Martínez Ocasio » —, il a rejeté l’anglicisation forcée, et des phrases comme « Danse sans peur, aime sans peur » ont transmis de la dignité face aux récits qui déshumanisent les communautés migrantes.
Dans un contexte de polarisation aiguë, le président Trump l’a qualifié de « gifle au visage de notre pays » et d’« absolument terrible », arguant que « personne ne comprend un mot ». Ces réactions reflètent des structures de pouvoir qui imposent l’anglais comme norme et perçoivent l’espagnol — parlé par plus de 40 millions de personnes aux États-Unis, sans compter celles et ceux qui l’ont apprise — comme une menace. Bad Bunny, malgré des menaces de mort et des mesures de sécurité extrêmes, a chanté exclusivement dans sa langue maternelle, défiant l’attente d’assimilation.

Colonialisme, gentrification et mémoire : quand la mi-temps devient politique
L’apparition de Lady Gaga, vêtue de couleurs évoquant subtilement le drapeau portoricain, en interprétant Die With a Smile dans une version salsa au milieu d’un vrai mariage, a symbolisé des ponts déjà établis et solides.
Ricky Martin a fait irruption avec Lo Que Le Pasó a Hawaii, une chanson qui dénonce la gentrification, la privatisation des ressources naturelles et le déplacement des communautés à Porto Rico, en utilisant Hawaï comme parallèle historique : le renversement de la monarchie en 1893 par des intérêts américains, l’annexion en 1898 et sa transformation en État en 1959. Ce passage a résonné comme un avertissement contre l’érosion de la souveraineté culturelle et territoriale.
D’un point de vue critique, ce spectacle a exposé la persistance de dynamiques coloniales : Porto Rico, en tant que territoire non incorporé, fait face à des pannes de courant chroniques, à une dette imposée et à un contrôle externe sur ses ressources.
Le point culminant a inclus un immense drapeau portoricain et Bad Bunny nommant des nations de tout le continent américain — du Chili au Canada, en terminant par « ma patrie, Porto Rico » — tandis que des drapeaux d’Amérique latine et des Caraïbes ont inondé le terrain. Le message projeté sur les écrans — « La seule chose plus puissante que la haine, c’est l’amour » — et le ballon crevé portant la phrase « Ensemble, nous sommes l’Amérique » ont redéfini « Amérique » comme l’ensemble du continent, et non comme synonyme exclusif des États-Unis, évoquant A Logo for America d’Alfredo Jaar (1987).
Marketing global, drapeaux et résistance : détourner la machine du Super Bowl
Sur le terrain, les Seattle Seahawks ont vaincu les New England Patriots 29 à 13, avec des célébrations latines notables : DeMarcus Lawrence a brandi le drapeau mexicain pour sa famille mexicano-américaine, et des joueurs comme Julian Love, Elijah Arroyo, Andrés Borregales, Christian González et Jaylinn Hawkins ont mis en lumière la présence latine sur le terrain.
John Sutcliffe, journaliste sportif bilingue vétéran d’ESPN, n’a pu retenir ses larmes en direct après la performance. La voix brisée et les yeux embués, il a décrit le spectacle comme un message chargé « d’amour, de culture et d’affection ».
Ce moment de vulnérabilité contraste avec la logique commerciale froide qui sous-tend l’événement. Le Super Bowl est la vitrine publicitaire la plus coûteuse de la planète. Pour la NFL, dont la croissance aux États-Unis est arrivée à maturité, Bad Bunny représente un levier stratégique pour l’expansion en Amérique latine et dans d’autres marchés.
Mais l’artiste a pris chaque drapeau, chaque référence aux quartiers et chaque mention continentale pour les porter au-delà du marketing. Il a rempli le temps acheté avec un récit de résistance et d’unité hémisphérique. Le résultat : un spectacle né d’intérêts corporatifs, devenu un véhicule pour des voix marginalisées.
Comme à l’habitude, cette célébration n’a pas échappé aux dynamiques de pouvoir qui normalisent la militarisation. Le traditionnel survol d’avions militaires rappelle les contradictions d’un système qui criminalise les migrants tout en dépendant de leur main-d’œuvre.
Aujourd’hui, la question n’est pas de savoir si tu as compris les paroles, mais si tu as saisi le message : la dignité ne négocie ni la langue ni l’identité. Dans un monde de frontières renforcées, la culture traverse sans visa.
À toi qui lis depuis n’importe quel coin des Amériques : danse, aime, résiste. Parce que lorsque la plus grande scène du monde se remplit de drapeaux divers et de rythmes en espagnol, l’histoire a déjà changé. Continuons de chanter. Ensemble et inébranlables.
« L’Amérique, c’est pas juste les États-Unis, papa / Ça va de la Terre de Feu jusqu’au Canada » This Is Not America — Residente, 2024.









