Brésil : autodéfense sanitaires dans les favellas

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Erick Corrêa, lundimatin#252, le 31 août 2020

Nous vivons une période où, au-delà des divers délires dits « complotistes », il est nécessaire de garder raison et de ne pas sombrer dans la paralysie de l’esprit critique. Paralysie dont, justement, le « complotisme » est un facteur viral déterminant. Ce que ce texte d’Erick Corrêa démontre c’est la capacité de collectivités locales, mobilisées et en révolte, à affronter une situation sanitaire dont les causes sont avant tout sociales et politiques ; ancrées dans le fonctionnement du système capitaliste et des mesures destructrices des politiques néolibérales. Contre les états d’urgences sanitaires, variantes masquées (et pour cause…) de l’Etat d’exception des seigneurs du monde, des exemples comme celui des habitants de Paraisopolis (un nom qui dit tout !) montrent une autre voie, les possibles d’un autre monde.

« Il n’existe pas de nouvelle normalité, à peine une façon de maquiller le génocide des habitants des favelas » [2]

Au Brésil, il existe un discours public qui associe la propagation des maladies épidémiques aux favelas et aux zones périphériques des villes du pays. Il s’appuie sur des bulletins épidémiologiques et des cartes produites par les organes officiel de l’État fédéral a partir d’une approche globale qui cache souvent des réalités propres aux métropoles. En temps de crise, de tels instruments alimentent la stigmatisation des territoires marginalisés en les appréhendant comme des foyers à risque pour la sécurité sanitaire comme pour la sécurité publique.

Toutefois, le 23 juin 2020, une étude menée par Pólis, une association de São Paulo militant pour le droit à la ville, a présenté un contrepoint important à ce discours. Intitulée La pandémie des inégalités [3], elle met en lumière le cas de la favela de Paraisópolis qui, le 18 mai, présentait un taux de mortalité par la Covid-19 de 21,7 personnes pour 100 000 habitant·es, soit un indice inférieur à la moyenne municipale qui s’élevait à 56,2.

Dès lors, les experts en santé publique ont reconnu dans les pratiques d’autodéfense sanitaire mises en œuvre par les habitant·es et les organisations communautaires de cette favela, un exemple avancé en matière de lutte contre le virus. Rapidement, la presse nationale [4] et internationale – à l’instar de The Washington Post [5] – a fait état des résultats positifs obtenus par cette communauté dans le combat contre le coronavirus.

« Le virus est démocratique, mais nous vivons dans un pays qui ne l’est pas »

Lorsqu’on parle d’un pays de dimension continentale comme le Brésil, il est nécessaire de considérer sa réalité complexe, hétérogène, qui se traduit par une multiplicité de différences culturelles et des inégalités socio-économiques hors-norme.

De plus, c’est un pays situé à la périphérie du système capitaliste. Pour cette raison, il ne faut pas perdre de vue que Paraisópolis n’intègre qu’une partie du vaste réseau des bidonvilles et des banlieues pauvres existant dans le pays. Rien que dans la capitale de l’État de São Paulo, environ deux millions de personnes vivent dans ces territoires. Et géographiquement comme économiquement, ces favelas sont situées à la périphérie de la périphérie du système.

Située dans la zone sud de la métropole et nichée autour de Morumbi, l’un des quartiers les plus riches de la ville, Paraisópolis est la deuxième plus grande favela de São Paulo. Avec une centaine de milliers d’habitant·es, elle a une densité de population supérieure à celle de la plupart des villes brésiliennes, et est constituée d’un “centre-ville” entouré de secteurs où les conditions de vie et d’urbanisation sont encore plus précaires. Depuis les années 1950, le territoire où s’ancre aujourd’hui la favela a été progressivement occupé par des travailleuses et des travailleurs pauvres provenant de la région Nord-Est du pays et employés dans le secteur du BTP, notamment pour la construction du stade du São Paulo FC.

Au cours des dernières décennies, Paraisópolis a été un foyer d’action pour des dizaines d’organisations communautaires, notamment des collectifs d’habitant·es ou d’éducation populaire, des coopératives de cuisinières et des couturières, et des groupes de défense des droits des femmes, qui travaillent en coopération avec des organismes publics, des associations ou des entreprises locales. La pandémie de coronavirus n’a donc fait qu’intensifier et donner plus de visibilité à un travail de terrain de base qui a été mené dans et par la communauté pendant de nombreuses années et qui, depuis lors, a été canalisé vers des actions d’autodéfense sanitaire.

« Nous pour nous »

Parmi les initiatives qui ont vu le jour pendant l’état d’urgence sanitaire, on peut citer la création des présidentes de rue, composées de volontaires âgées de 18 à 40 ans, pour la plupart des femmes jeunes et au chômage. Elles agissent comme médiatrices entre les familles et le G-10 des Favelas, une structure chargée de la coordination stratégique des différentes actions sanitaires. Chaque présidente de rue s’occupe d’une cinquantaine de familles, atteignant au total près de 21 000 foyers – soit 2 500 familles environ .

Entre elles et le G-10 des Favelas, il existe une équipe administrative qui, formée de bénévoles âgés de 20 à 36 ans, a réalisé une cartographie des points d’intervention les plus urgents dans la communauté, par le biais d’entretiens et de collecte de données auprès des familles. À partir de là, les présidentes de rue ont mené diverses actions de sensibilisation, impliquant des enquêtes et un important travail de communication : dialogue quotidien et direct avec les habitant·es, utilisation de voitures-sono pour informer sur l’importance du port du masque et du confinement, travail sur les réseaux sociaux et WhatsApp pour lutter contre la prolifération des fake-news à propos du virus.

Les présidentes de rue ont également formé 240 personnes pour faire office de brigadistes et, en partenariat avec les pompiers, ont construit 60 unités d’assistance sanitaire d’urgence. Les efforts de ce réseau d’autoprotection ont aussi impliqué la location d’une ambulance qui opère exclusivement dans Paraisópolis, 24 heures sur 24, en plus de la construction d’une base médicale de soutien vers laquelle les personnes symptomatiques sont dirigées.

Certains de ces collectifs et associations communautaires tentent de maintenir un dialogue permanent avec des secteurs de l’État, tels que les Unidades Básicas de Saúde (Unités de santé de base, service public de santé) et l’université de São Paulo, afin de garantir l’accès aux tests et à des masques efficients contre le Covid-19.

Les coopératives de couturières locales, qui fabriquaient autrefois des “sacs écologiques” à partir de tissus usagés, se sont tournées vers la confection de masques, une partie étant distribués gratuitement dans la communauté elle-même, une autre étant vendue à des entreprises locales afin de générer des revenus.

Depuis le début de la pandémie, les coopératives de cuisinières ont par ailleurs produit des milliers de repas pour lutter contre la faim à la suite de l’augmentation soudaine du nombre de sans-emplois. Le chômage, déjà assez élevé avant même que les mesures de confinement ne soient décrétées, a augmenté de façon exponentielle après le licenciement de nombreuses « femmes cheffes de famille » qui travaillaient au nettoyage des copropriétés privées, des commerces et des appartements dans les riches quartiers voisins tels Morumbi.
Face à cette situation, l’association nationale CUFA – la Centrale unique des favelas – a été jusqu’à mettre sur pied tout un programme humanitaire de revenu minimum dénommé Mères des favelas [6] et qui accorde des bourses de R$ 120 (19 euros) aux mères célibataires de Paraisópolis.

En plus de cet ensemble d’actions, les habitant·es ont fait pression sur l’État afin qu’il assume sa responsabilité institutionnelle dans la promotion de politiques sociales à destination des bidonvilles et des périphéries des métropoles. Le 18 mai dernier, le G-10 des Favelas a organisé une manifestation devant le siège de l’État de São Paulo qui a rassemblé plus de 500 habitant·es de Paraisópolis avec des affiches sur lesquelles on pouvait lire : Gouverner lentement tue le peuple.

Des termes comme autogestion périphérique et autogestion sanitaire ont été utilisés pour désigner ces pratiques de solidarité communautaire. Cependant, cette “autodéfense sanitaire”, bien qu’elle laisse entrevoir une extension des pratiques autogestionnaires, ne se confond pas encore avec celles-ci. La confection et la distribution de masques et de repas, essentielles pour garantir un minimum d’autodéfense immunologique face au virus, ne permettent pas en soi de satisfaire les demandes historiques de la communauté en eau et en canalisation des égouts qui rempliraient une fonction importante dans le contrôle de la pandémie.

À Paraisópolis, l’eau courante ne fonctionne plus après 20 heures, et quelque 6 000 personnes vivent sur le ruisseau qui traverse la zone. Pour ces raisons et d’autres encore, le slogan “Nous pour nous”, souvent prononcé par les jeunes habitant·es de la favela, représente pour l’instant plus un cri au secours qu’un cri de liberté.

« Les gouvernants vivent sur la Lune »

L’impuissance causée par l’omission systématique de l’État de garantir une protection sanitaire de base aux populations précaires a ouvert une brèche pour que les narco-trafiquants et les églises pentecôtistes viennent leur porter assistance, tout en nourrissant leurs propres intérêts.

Ces derniers ont été contrés, en partie, par un large travail de sensibilisation mené par des collectifs artistiques issus des communautés elles-mêmes. Ces associations culturelles sont, dans une certaine mesure, responsables du haut niveau de politisation dont font preuve les jeunes les plus investis dans les pratiques d’autodéfense sanitaire, non seulement à Paraisópolis mais aussi dans d’autres favelas brésiliennes.

Le rôle joué aujourd’hui par tant d’organisations communautaires dans les favelas et les banlieues pauvres du pays présente une analogie relative avec celui développé par certaines franges de l’extrême gauche ayant survécues à la répression de la dictature militaire durant les années 1970.

Dans les années 1980, en prenant leurs distances avec la lutte armée, elles ont développé, aux côtés de fractions progressistes de l’Église catholique, un important travail militant de base dans les zones périphériques de São Paulo qui allait occuper une place déterminante autant dans le processus de redémocratisation de l’État brésilien que dans la constitution du Parti des travailleurs (PT).

Plus tard, ce lien entre le parti et les classes populaires deviendra un facteur déterminant dans les victoires électorales des années 2000-10, après la prédominance des politiques néolibérales dans les années 1990.

Toutefois, dès le premier gouvernement Lula [7] de 2003-2006, la bureaucratisation croissante du PT s’est accompagnée d’une cooptation de ses bases populaires originelles réalisée grâce aux nouvelles techniques de « participation citoyenne » créées par le parti et au sein-même de l’appareil d’État. La constitution de « conseils de gestion » représentants la société civile pour la conception et le contrôle du budget public à l’échelle municipale, et les politiques nationales visant les Afro-brésilien·nes, les femmes, les jeunes, les personnes âgées et les LGBT+, ont fonctionné comme un élément de désamorçage des conflits sociaux.

Ces « conseils » n’ont jamais été des outils créés par le bas, à partir de l’auto-organisation populaire, mais toujours institués par le haut, par les municipalités et les États alignés sur la politique du gouvernement fédéral.

On ne parle pas ici d’un simple abandon de ses bases populaires par le PT, mais d’un processus de récupération [8] sophistiqué par lequel les militants communautaires les plus combatifs ont été détournés des luttes pour être attirées vers la gestion des politiques publiques.

Ajoutez à cela le fait que les principales organisations représentant les luttes des travailleur·euses, des paysan·nes et des étudiant·es, tels que la CUT (Centrale unique des travailleurs, plus importante centrale syndicale du pays), le Mouvement des Sans-Terre, et la UNE (Union nationale des étudiants, le plus grand syndicat étudiant brésilien), sont restés sous l’hégémonie du PT et de ses partis alliés pendant les gouvernements Lula et Dilma, n’offrant aucune opposition à leurs politiques du travail, agraires et éducatives.

Ce long processus a conduit le rappeur Mano Brown, membre des Racionais Mc’s, un des plus populaires groupes de rap brésilien à déclarer, en présence du candidat PT Fernando Haddad lors d’un rassemblement organisé par le parti lors de la dernière élection présidentielle : « Si nous sommes le Parti des travailleurs, nous devons comprendre ce que le peuple veut. Si vous ne le savez pas, retournez sur le terrain pour le savoir. »

Ainsi, l’impeachment de Dilma Rousseff en 2016 et la victoire électorale de Jair Bolsonaro en 2018 ne sont pas indissociables de la politique de conciliation du PT entre, d’une part, les forces économiques du capital et, d’autre part, l’intégration contrôlée des bases populaires aux mécanismes de sa gestion. Quant à l’alliance politique établie avec les centristes du MDB (Mouvement démocratique brésilien), que Lula et Dilma ont justifiée comme un compromis nécessaire, elle s’est substituée par l’union entre les militaires et les milices pro-Bolsonaro. Sous le déguisement idéologique d’un discours anti-corruption, l’extrême droite antidémocratique n’a fait que surfer sur la vague anti-PT initiée par la social-démocratie elle-même, c’est-à-dire parmi les anciens alliés centristes du MDB.

Par conséquent, l’explosion sociale déclenchée en juin 2013 par les protestations contre l’augmentation des tarifs des transports urbains, et qui se prolongea jusqu’aux manifestations anti-Coupe du Monde de football de 2014, n’a pas été le tournant historique du « grand recul en arrière » du Brésil, comme les idéologues du Parti des travailleurs voudraient le faire croire. Le parti ne veut pas et ne peut pas admettre que les étapes historiques de 2013, 2016 et 2018 ne constituent pas une anomalie ou une régression dans le développement du capitalisme au Brésil, mais seulement le résultat logique de sa gestion.

L’expérience sociale en cours dans la communauté de Paraisópolis montre donc que les populations des quartiers périphériques parlent et agissent par elles-mêmes, tout en nourrissant un scepticisme potentiellement émancipateur à l’égard de la technocratie d’État et de ses représentants de parti. Un scepticisme bien loin des vieux ressentiments des classes moyennes fascisées et de leurs illusions d’ascension sociale dans un système-monde en ruine.

La clarté des revendications des jeunes militants communautaires de Paraisópolis, issues de l’expérience directe et quotidienne avec la réalité sociale dans ses contours matériels les plus précaires, contraste radicalement avec la démagogie et l’obscurantisme dont font preuve la plupart des dirigeants de partis et de syndicats, qui prétendent encadrer leurs luttes et représenter leurs intérêts. Les présidentes de rue se sont montrées attentives à la récupération opportuniste par les partis de leurs énergies mobilisatrices pour les élections, qui se sont avérées, depuis longtemps, appartenir davantage au champ des problèmes qu’à celui des solutions.

D’autre part, on sait que les structures opérant à Paraisópolis, comme l’association nationale CUFA par exemple, ne sont pas des organisations exemptes de toute visée lucrative et politique. Au contraire, ses fondateurs possèdent également la Favela Holding, qui regroupe une vingtaine d’entreprises tournées vers le “marché intérieur” des favelas brésiliennes [9], et sont liés à la création d’un nouveau parti, le Front Favela Brésil. Basé sur une « idéologie pro-favelas« , son programme vise à une « société plus juste et plus égalitaire, où les Noirs et les habitants des favelas seront les protagonistes des élections pour accéder aux lieux de pouvoir «  [10].

Sans entrer dans l’analyse d’un tel programme, une question se pose ici : une telle société est-elle possible si elle repose sur le remplacement de ses élites dirigeantes, légitimant par là-même les « lieux de pouvoir » qu’elles ont créés et ne faisant que perpétuer les structures de domination politique et d’exploitation économique qui garantissent leur propre reproduction ?

De même, le G-10 des Favelas a pour objectif de « faire des communautés de grands centres d’affaires, attractifs pour les investissements, afin de transformer l’exclusion en start-ups et entreprises à caractère social [11]. Il est donc clair que les conditions de récupération, par les pouvoirs économiques et étatiques, de la dynamique actuelle d’auto-organisation développée par les populations précaires sont déjà présentes dans les favelas.

Pour l’instant, ce que les actions solidaires d’autodéfense sanitaire de Paraisópolis révèlent d’essentiel, c’est l’aspect positif de la crise profonde de représentativité observée dans les anciennes structures de pouvoir des démocraties de type parlementaire. Elles sont complémentaires du rejet de la politique des partis par des pans de plus en plus larges de la population, qui s’exprime par des taux croissants d’abstention électorale.

En ce sens, elles sont un autre symptôme du fait que la forme de parti, exclusivement axée sur sa propre reproduction dans le champ du pouvoir politique et sur son lien atavique avec les forces économiques, a atteint sa limite historique en tant qu’outil d’émancipation sociale.

La communauté de Paraisópolis a démontré en actes que l’émancipation des populations précaires sera l’œuvre des populations précaires elles-mêmes.

[2Les phrases entre guillemets qui servent d’intertitres au texte sont des propos d’habitants de la favela de Paraisópolis investis dans des collectifs, associations ou coopératives locales : http://www.iea.usp.br/midiateca/video/videos-2020/praticas-comunitarias-inovadoras-e-auto-organizacao-para-enfrentar-a-crise-em-paraisopolis-o-que-essas-experiencias-estao-nos-mostrando

[7Le PT a remporté quatre élections présidentielles consécutives. Il a exercé le pouvoir exécutif fédéral dans les mandats de Lula (2003-2006 ; 2007-2010), et de Dilma (2011-2014 ; 2015-2016).

[8Nous parlons de récupération au sens fort : historiquement, politiquement et socialement. Les « conseils de gestion », établis verticalement par le PT durant ses gouvernements, n’ont rien à voir avec les formes de conseil, essentiellement apartidaires et créées spontanément par les classes ouvrières de plusieurs pays dans des situations révolutionnaires qui se sont produites tout au long du XXe siècle : la Russie en 1905 et 1917 ; l’Allemagne en 1918-1921 ; l’Espagne en 1936-1937 ; la Hongrie et la Pologne en 1956 ; la France en 1968 ; le Portugal en 1974-1975 ou l’Italie en 1977. Cependant, des forme de conseil sont rétablies chaque fois que des lycéens, par exemple, décident d’occuper leurs établissements et de former des assemblées autonomes, au mépris des mécanismes de médiation du syndicalisme étudiant, comme cela s’est produit au Brésil en 2015-2016, dans les États de São Paulo, Paraná et Goiás.