Brésil – explosion de la désinformation: le coût humain est terrible !

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Des manifestants portent des banderoles dénonçant Bolsonaro et demandant sa destitution en raison de la gestion de la pandémie par son gouvernement et des accusations de corruption dans les achats de vaccins Covid-19, à Sao Paulo, le 2 octobre 2021. (AP Photo/Andre Penner.

Patrick White et Eddy Célestin, La Conversation, 22 octobre 2021

La pandémie de Covid-19 a mis en lumière les lacunes des systèmes de soins de santé du monde entier. Mais elle a aussi stimulé la propagation de la désinformation.

Cette désinformation galopante a eu un impact considérable sur un pays d’Amérique du Sud en particulier : le Brésil. Cette situation est intimement liée à un personnage, en l’occurrence le président Jair Messias Bolsonaro. Depuis son arrivée au pouvoir, et même avant, dès la campagne présidentielle de 2018, la désinformation est devenue de plus en plus présente au pays.

Son domaine de prédilection sont les réseaux sociaux. Certains parlent même d’une épidémie de fausses nouvelles qui se serait emparée du Brésil. La pandémie de Covid-19 a exacerbé le phénomène. Le président Bolsonaro, connu pour son autoritarisme, ses attaques racistes, sexistes, homophobes et ses fausses accusations de corruption, utilise des tactiques de déstabilisation pour décrédibiliser l’approche scientifique dans le combat contre la Covid-19 et la vaccination.

Le bilan de cette approche est catastrophique, avec 21,6 millions de citoyens contaminés et 602 000 décès, en date du 14 octobre 2021. Il s’agit du deuxième pire bilan au monde après les États-Unis.

Professeur de journalisme à l’UQAM, j’ai supervisé cet article rédigé par Eddy Célestin, étudiant finissant à la Licence en Sciences Sociales de l’Universidade Federal da Fronteira Sul/UFFS, au Brésil.

Climat de déni et faux remède

Au Brésil, le premier cas de Covid-19 a été diagnostiqué le 25 février 2020. En pleine période carnavalesque, le coronavirus a débarqué en Amérique du Sud. Dès le début de la pandémie, il régnait un climat de déni au plus haut sommet de l’État au Brésil.

Le 11 juin 2020, en direct sur Facebook, le président Jair Bolsonaro a encouragé ses partisans à entrer dans des hôpitaux et filmer l’occupation des lits, affirmant qu’il y avait eu une exagération concernant les informations à propos des décès de la Covid-19 dans le pays. Après cet appel de Bolsonaro, cinq députés de l’État du Espírito Santo ont envahi, le 12 juin, l’hôpital Dório Silva, dans la municipalité de Serra.

Or, encore aujourd’hui, selon les rapports de l’Agence brésilienne de renseignement (Abin), le nombre de cas de la maladie pourrait être huit à dix fois plus élevé que celui rapporté officiellement.

Allant beaucoup plus loin, le président a également ordonné à l’armée d’augmenter la production de chloroquine, sans tenir compte de l’absence de preuve scientifique de son efficacité, ainsi que de ses effets secondaires. Les experts avertissent en effet que l’utilisation de la substance ne doit pas se faire sans surveillance médicale directe, à cause de la gravité des réactions possibles. Parmi les effets secondaires, le médicament pourrait entraîner des complications cardiaques. Les études se sont multipliées pour mettre en garde contre les effets indésirables de cet antipaludéen en traitement ou en prévention du SARS-CoV-2.

Le 14 avril dernier, la revue scientifique Nature a publié un nouvel article indiquant un lien entre l’accroissement de la mortalité et le traitement des patients de la Covid-19 à l’hydroxychloroquine. Il s’agit d’une méta analyse, dont la méthode vise à compiler et synthétiser les résultats d’un grand nombre d’études médicales.

Les attaques se multiplient contre les journalistes

Avec à sa tête un président négationniste de la pandémie, le Brésil a battu en 2020 un record d’attaques contre les journalistes. Selon la Federação Nacional dos Jornalistas (Fenaj), il y a eu 428 attaques contre des journalistes. Parmi elles figurent des agressions verbales, physiques et virtuelles, la censure, l’intimidation, les menaces, le harcèlement judiciaire, les actes de discrédit de la presse et même des meurtres.

Parmi les causes de 76 attaques verbales ou virtuelles contre des journalistes, la Fenaj met en évidence des discours de Bolsonaro. En février 2020, par exemple, le président a faussement insinué que la journaliste du quotidien Folha de São Paulo, Patrícia Campos Melo, avait échangé des faveurs sexuelles pour obtenir des informations contre lui. Une attaque sexiste qui a suscité une condamnation généralisée à l’époque. Qu’à cela ne tienne, en mai, devant le palais d’Alvorada, Jaïr Bolsonaro a ordonné à un journaliste du même quotidien de « se taire ».

Les attaques contre les journalistes sont également plus fréquentes sur Twitter. Les profils automatisés représentent 20 % des attaques contre les représentants des médias sur ce réseau social au Brésil, en 2021, selon une étude de l’ONG Reporters Sans Frontières et l’Institut Technologie et Société de Rio (ITS-Rio).

Éduquer et réguler les contenus en ligne

L’une des solutions pour tenter de diminuer la désinformation dans le monde en général et au Brésil, en particulier, serait l’éducation civique aux médias. En d’autres termes, former des cybercitoyens éclairés, capables d’exercer leur citoyenneté dans une société de l’information et de la communication toujours plus complexe.

Une autre solution serait de réguler et encadrer les processus algorithmiques et autres outils des GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) qui servent à calculer l’attention des internautes.

Mais l’un des défis est la difficulté d’arbitrer la « vérité ». Réguler les processus qui génèrent les fausses informations devient pourtant essentiel dans cet arbitrage. Mais les médias sont dans une crise financière permanente, et les habitudes de consommation changent. Il devient donc difficile d’envisager la régulation des contenus en ligne dans le but de prévenir ou au moins d’identifier et de rendre plus risquée la diffusion de fausses nouvelles.

Il existe heureusement des actions qui redonnent un peu d’espoir. En effet, YouTube a récemment retiré des vidéos de Jair Bolsonaro pour désinformation. C’est un début. Mais il faut davantage de volonté politique et de prises de position des grandes plates-formes comme Facebook, TikTok, YouTube, Instagram et surtout WhatsApp. Au Brésil, ce média est un grand vecteur de désinformation. Il faudra agir et aller plus loin pour tenter de raisonner les Bolsonaro de ce monde.