Guy Debord à Washington

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Charles-Étienne Beaudry est doctorant en science politique à l’Université d’Ottawa.
Charles-Étienne Beaudry est doctorant en science politique à l’Université d’Ottawa

C’est en direct devant notre poste de télévision que nous avons été témoins du déferlement hallucinant des partisans du président sortant des États-Unis sur la « maison du peuple » américaine. L’événement avait de quoi inquiéter, et il a malheureusement causé des pertes de vie. Toutefois, en notre for intérieur, nous étions bien conscients que ces exaltés n’allaient pas réussir à renverser la première puissance militaire mondiale. Le geste était symbolique et nécessite une réflexion pour être compris. Pourquoi donc les partisans du président Trump ont-ils investi le Capitole de Washington le 6 janvier 2021 ? Trois pistes de réponse peuvent être explorées. D’abord, ils ont voulu repousser les limites du spectacle américain, ensuite, ils se sentaient guidés par une mission religieuse, et enfin, les inégalités grandissantes aux États-Unis ont offert un contexte propice.

La vie américaine est un grand spectacle, et ce, depuis bien avant l’arrivée du personnage Trump. Les États-Unis constituent ni plus ni moins que l’apothéose de ce que Guy Debord appelait « la société du spectacle ». De Disneyland à Hollywood, et de Las Vegas à Wall Street, cette société se complait dans les illusions offertes par le spectacle du capitalisme. Sans cesse, pour rester au top, les protagonistes doivent repousser les limites du spectacle. Trump représente ce dépassement au niveau de l’arène politique. Les partisans du milliardaire ont ainsi eu le réflexe de surenchérir dans le spectaculaire en envahissant le Capitole et en y prenant des « selfies ».

Dans ses discours, Trump n’a certes pas hésité à recourir aux théories du complot, mais il est allé encore plus loin. Parce qu’il connait bien son auditoire le plus fidèle, c’est-à-dire la droite religieuse américaine, Trump, appuyé par un appareil de communication alternatif (YouTubers, Breitbart, radio choc, etc.) est arrivé à vendre un discours messianique. Son mouvement s’est senti investi d’une mission apocalyptique de lutte contre les forces du mal, représentées par le Parti démocrate, les organisations internationales, les médias, les Big-Tech, le monde universitaire, etc. Le mouvement pro-Trump étant convaincu de combattre un gouvernement mondial satanique, supposément annoncé dans la Bible, a pu être ainsi mobilisé, tels les membres d’une secte, à commettre un acte comme la charge du Capitole.

Finalement, il ne faudrait pas passer sous silence un facteur crucial et structurel, celui des inégalités grimpantes au sein de la société américaine. C’est d’ailleurs l’argument de la politicologue française Laurence Nardon, dans son ouvrage de 2018, Les États-Unis de Trump en 100 questions. Trump s’est propulsé au pouvoir en courtisant les Américains démunis, ceux qui ont été impactés de plein fouet par la mondialisation néolibérale enclenchée à partir des années 1990. Trump reste toutefois une contradiction vivante, puisque malgré qu’il se revendique le champion des travailleurs contre les élites « corrompues », il n’a proposé aucune mesure sociale digne de ce nom. Son programme se limitait à promettre de ramener les industries aux États-Unis par le protectionnisme et la dérégulation en espérant que cela offrirait par ricochet de meilleurs salaires aux ouvriers. Pratiquement, l’approche de Trump est celle de la théorie du ruissellement. Quoiqu’il en soit, le contexte inégalitaire grandissant aux États-Unis depuis une trentaine d’années a exacerbé graduellement les frustrations citoyennes envers les élites, jusqu’à inciter au débordement du Capitole, alors même que tous les élus du Congrès y siégeaient.

L’administration Biden sera à surveiller attentivement dans les premiers mois. Ils nous indiqueront si les États-Unis sortiront de ce traumatisme national avec la volonté de transformer leur société ultra-spectaculaire et inégalitaire. Il y a du travail à faire et cet effort ne réside pas dans l’ostracisation des partisans de Trump. Depuis le 6 janvier, nous n’entendons toutefois que ce son de cloche, et ce n’est pas celui de la réconciliation.