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Isabel Cortés, correspondante
La Colombie traverse l’un des épisodes les plus douloureux de son conflit armé intérieur. Un bombardement dans la jungle du Guaviare ordonné directement par le président Gustavo Petro contre une colonne des dissidences de l’État-major central (EMC) — principale dissidence des FARC, dirigée par alias Iván Mordisco — a fait au moins 19 morts au combat, dont sept jeunes : quatre filles et trois garçons âgés de 13 à 17 ans. Quelques jours plus tard, le président lui-même a confirmé que depuis octobre, au moins 12 adolescent.es sont morts et un enfant de 10 ans a été blessé lors d’opérations aériennes similaires à Caquetá, Arauca et Amazonas.
Ce qui rend ce chapitre révoltant, c’est la contradiction dans le parcours même du président. Comme sénateur de l’opposition entre 2018 et 2022, Petro qualifiait de «crimes de guerre» et d’«assassinats d’enfants» des bombardements semblables sous le gouvernement de l’ex-président Duque. Aujourd’hui, depuis le Palais de Nariño, il justifie les siens en invoquant une «nécessité militaire imminente» et assure que «nous ignorions la présence de mineurs». Ce revirement a déclenché une tempête politique, éthique et juridique qui interpelle non seulement le gouvernement de la «paix totale», mais le cœur même du droit international humanitaire (DIH) dans un pays où les enfants continuent d’être utilisés comme boucliers humains par des structures narcotrafiquantes.
Le recrutement forcé : le crime que personne n’arrête
Le recrutement illicite de jeunes de moins de 18 ans n’est pas un dommage collatéral; c’est une stratégie délibérée. Selon le plus récent rapport du Défenseur du peuple (juin 2025), on compte cette année 55 cas vérifiés, même si les communautés autochtones et afros du Cauca parlent de plus de 200 dénonciations rien que dans cette région. L’UNICEF et la Juridiction spéciale pour la paix (JEP) s’accordent pour dire que 2025 enregistre une hausse de 60 % par rapport à 2024, les filles et garçons autochtones et afrodescendant.es étant les principales victimes.
Dans le Cauca, épicentre actuel de l’horreur, la Garde interculturelle humanitaire et le Mouvement national des mères et des femmes pour la paix tissent leur réseau communautaire sans appui de l’État. En traversant rivières et montagnes, elles ont réussi à secourir neuf adolescent.es depuis le début de 2025. «Nous entrons là où l’Armée ne peut pas ou ne veut pas entrer», dit Solanyi Guejia, Autochtone nasa. Leur travail révèle une vérité dérangeante : bien souvent, les communautés savent où se trouvent les mineurs avant le renseignement militaire, mais les alertes précoces tombent dans l’oreille de sourds institutionnels.
Le DIH et le dilemme des enfants combattants
Les règles du droit international, celles de la distinction, de la proportionnalité et de la précaution, sont à l’épreuve et échappent les obligations à l’endroit des enfants lorsqu’ils sont recrutés pour le combat.
Distinction : les mineurs recrutés perdent partiellement la protection civile s’ils participent directement aux hostilités (Protocole II de Genève, art. 4.3; Statut de Rome, art. 8.2.e.vii). Mais un bombardement aérien massif en jungle dense rend difficile de vérifier en temps réel qui porte une arme et qui dort ou accomplit des tâches non combatives.
Proportionnalité : le dommage attendu (sept filles et garçons tué.es) doit être clairement inférieur à l’avantage militaire concret. Le gouvernement soutient qu’on a évité une embuscade contre 20 soldats par 150 guérilleros. Cependant, sans accès public aux rapports de renseignement, il est impossible de vérifier s’il n’existait vraiment aucune alternative moins dommageable (encerclement terrestre, opération chirurgicale).
Précaution : l’État doit prendre «toutes les précautions possibles» pour minimiser les dommages aux civils et aux personnes particulièrement protégées, notamment les obligations à l’endroit des enfants.
Le Comité international de la Croix-Rouge rappelle que, même quand un mineur participe activement au combat, il conserve des droits renforcés. Sa mort n’est jamais «acceptable»; elle ne peut être légale que si toutes les alternatives ont été épuisées.
Le président a été l’un des leaders latino-américains les plus virulents contre les bombardements américains à Gaza ou au Yémen, les qualifiant de «génocide» et de «crimes contre l’humanité». Pourtant, quand il s’agit d’opérations qu’il ordonne lui-même, le discours bascule vers la «nécessité militaire» et la responsabilité exclusive des «barons» qui recrutent les enfants. Cette contradiction affaiblit sa légitimité morale et ouvre la porte à des accusations de double standard.
Les bombardements servent-ils vraiment à quelque chose?
Contrairement aux anciennes FARC qui avaient des camps fixes, ces groupes dissidents actuels opèrent en réseaux souples, se fondent dans la population civile, se protègent derrière les enfants et les filles recrutées et remplacent les commandants intermédiaires en quelques semaines. Depuis 2023, le gouvernement Petro a ordonné au moins 13 opérations aériennes; aucune n’a capturé ou neutralisé Iván Mordisco ni Antonio Medina, leurs cibles principales.
Vers une issue digne : écouter les mères et les communautés
Pendant que le gouvernement et l’opposition s’affrontent dans une guerre de gazous, les mères du Cauca continuent de parcourir les jungles sans escorte militaire pour sauver leurs filles et leurs fils. Elles ne demandent pas plus de bombes ni plus de discours; elles demandent une présence réelle de l’État : écoles, santé, emplois pour les jeunes, contrôle territorial efficace et protocoles urgents de sauvetage humanitaire.
La vraie «paix totale» ne commencera ni par la reddition inconditionnelle des groupes armés ni par plus de bombardements. C’est plutôt lorsque l’État colombien cessera de traiter les enfants et les filles, victimes de recrutement forcé, comme des dommages collatéraux inévitables et commencera à prioriser leur vie au-dessus de tout avantage tactique.
La paix, une stratégie d’État
Solanyi Guejia, femme autochtone nasa, cofondatrice de la Garde interculturelle humanitaire, lance cet appel énergique au président :
«Monsieur le président Petro : nous, les mères qui lancent cet appel, ne sommes pas des pacifistes naïves de salon; nous sommes des femmes qui ont enterré des fils et des filles, qui ont négocié face à face avec des commandants armés et qui ont obtenu des mesures conservatoires de la CIDH parce que l’État colombien nous a laissées seules.
La solution passe par le démantèlement de l’alliance historique entre secteurs politiques, narcotrafic et structures armées; par la soumission à la justice de ceux qui rejettent la négociation; par l’investissement social dans les territoires qui produisent des enfants et des filles recrues parce qu’il n’y a ni écoles ni avenir.
C’est seulement ainsi qu’on brisera le cycle qui transforme les enfants et les filles en chair à canon, que ce soit sous le feu de l’État ou sous les représailles des guérillas».








