Covid-19 : crise multidimensionnelle et pistes alternatives

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Eric Toussaint, CATDM, 16 avril 2020

Première étape : à l’origine de ce virus, une transformation effrénée des rapports entre l’espèce humaine et la Nature qui a renforcé à outrance l’exploitation de la Nature et l’exploitation des humains par la classe capitaliste. La crise sanitaire a un lien avec la crise écologique. La transmission du virus venant d’animaux sauvages vers l’espèce humaine est à remettre dans ce contexte. Les maladies provoquées au cours des 20 dernières années par plusieurs virus de ce type avaient déjà alerté de la gravité de la situation. Alors que des chercheurs du secteur public le leur demandaient, les gouvernements capitalistes ont refusé de réunir les moyens pour approfondir la recherche et de tenter de se doter d’un instrument efficace pour faire face à une nouvelle épidémie. Ils voulaient laisser à l’initiative privée le soin de trouver éventuellement des remèdes. Or l’industrie pharmaceutique est motivée par la recherche du profit et elle n’a pas été convaincue que ce serait rentable d’investir des dizaines ou des centaines de millions dans la recherche et la production d’un vaccin pour ce type de maladie. Le Big pharma, la grande industrie pharmaceutique, avait d’autres priorités.

Deuxième étape  : le virus s’est répandu d’un continent à l’autre suite à la circulation effrénée des personnes et des biens autour de la planète qui va de pair avec un développement totalement exagéré du transport aérien dans le cadre de la mondialisation (voir aussi Globalisation) (extrait de F. Chesnais, 1997a)

Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.

Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus – ou même tout autre chose – qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique – et à plusieurs égards important, nouveau – du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu – en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970. capitaliste. Les compagnies aériennes, jusqu’à la veille du confinement dans plusieurs pays et de la fermeture des frontières de beaucoup d’États, étaient lancées dans une concurrence exacerbée pour gagner des parts de marché et ouvrir de nouvelles routes.

Troisième étape : on prend conscience que les systèmes de santé publique qui ont été mis à mal par 40 ans d’offensives néolibérales, ne sont pas à même de répondre comme il le faudrait à l’expansion du virus.

Quatrième étape : on prend conscience que si le virus peut s’attaquer à n’importe quel individu, l’appartenance de celui-ci aux classes populaires le rend beaucoup plus vulnérable que s’il appartient à la classe capitaliste. Les êtres humains sont affectés différemment selon leur appartenance à une classe sociale, selon leur sexe et orientation sexuelle, selon le pays de résidence, selon leur âge, selon leur caste (en Asie du Sud) et selon d’autres facteurs. Les différentes formes d’oppression et d’exploitation vont être exacerbées dans une série de cas.

Cinquième étape : la crise sanitaire aggrave d’une manière très importante et brutale la crise économique qui avait démarré bien avant. La crise en cours est plus grave que toutes celles qui ont eu lieu au cours des 70 dernières années. Des centaines de millions de personnes perdent subitement leur gagne-pain et sont mis en chômage. Le 1 % le plus riche continue à tirer profit de la situation. Malgré la chute des valeurs boursières et la mise à l’arrêt d’une grande partie de l’appareil de production au niveau international, le 1 % le plus riche continue à tirer profit de la situation.

Sixième étape : la crise économique internationale provoque une chute brutale des cours des matières premières ce qui affecte directement les pays qui sont restés dépendants de leur exportation pour se procurer des revenus nécessaires au financement/remboursement de leurs dettes. L’activité économique baisse brutalement et de manière très forte.

Septième étape : jusqu’à preuve du contraire, les classes dominantes et les gouvernements des pays affectés par la chute du prix des matières premières souhaitent éviter la suspension du paiement de la dette publique. Ils sollicitent l’annulation de la dette mais ne procèdent pas à la suspension unilatérale du paiement alors que les circonstances dramatiques justifient parfaitement le non paiement de la dette afin de trouver des ressources immédiates pour faire face à la crise sanitaire et à la crise économique. Il n’y a jusqu’ici aucune authentique annulation de dette car les créanciers veulent maintenir dans un lien de subordination les gouvernements des pays débiteurs.

Huitième étape : les gouvernements, les banques centrales des grandes puissances, le FMI et la Banque mondiale ont lancé un plan massif de création de nouvelles dettes publiques afin de sauver le système qui est en train de chavirer. Sous prétexte de venir en aide à l’économie et à l’emploi, les banques centrales et les gouvernements apportent des quantités énormes de financements aux grandes entreprises privées (tous secteurs confondus : finance, industrie, commerce…) et à leurs grands actionnaires. Ces financements génèrent immédiatement de nouvelles dettes publique. Les classes dominantes comptent bien utiliser une nouvelle fois la stratégie du choc.

Neuvième étape : les plans de sauvetage mis en place par les grandes banques centrales et les gouvernements canalisent vers les grandes banques privées les nouveaux moyens financiers créés. Or les grandes banques privées ne sont pas intéressées à utiliser massivement cette manne financière pour relancer l’activité économique ou pour combattre la crise sanitaire et écologique. En réalité, les plans de sauvetage servent dans l’immédiat à protéger les intérêts des grands actionnaires des grandes entreprises. Ils n’empêcheront pas certaines bulles spéculatives d’éclater (notamment dans le secteur des titres de dettes privées, en particulier celles des entreprises privées) et ils en créeront d’autres.

Dixième étape : les classes dominantes comptent bien sur l’énorme augmentation des dettes publiques pour imposer dès que possible une nouvelle offensive contre les droits des travailleur·ses, contre les biens communs, contre les services publics… Elles comptent bien utiliser une nouvelle fois la stratégie du choc.

Dès maintenant, de nombreux gouvernements se font donner les pleins pouvoirs sur des matières qui vont bien au-delà de la crise sanitaire et leurs chefs de la sécurité rêvent d’étendre dans le temps les mesures de contrôle social. La fermeture des frontières est une aubaine pour les gouvernements qui ont constamment restreint l’accueil des migrant·es et des réfugié·es. Les classes dominantes et leur gouvernement veulent donner l’impression que tout change afin que tout reste en place au niveau du système capitaliste et patriarcal

Voilà leur plan pour le retour à la normalité. Les classes dominantes et leur gouvernement veulent donner l’impression que tout change afin que tout reste en place au niveau du système capitaliste et patriarcal.

Et du côté de la riposte populaire ?

Une grande partie de la population, qui exprimait déjà très clairement de la sympathie pour les luttes des personnels de santé avant l’épidémie du coronavirus, est maintenant tout à fait consciente de l’importance de l’action menée par tous les personnels de santé et savent qu’ils ne sont pas réellement écoutés par les gouvernants.

Maintenant, il sera extrêmement difficile à ces gouvernants de défendre l’idée qu’il ne faut pas investir massivement dans la santé publique. Les gens vont comprendre que leur survie est en jeu. Ils vont comprendre que, si on passe le cap de cette pandémie sans effets hyperdramatiques (ils sont déjà catastrophiques), il faut s’attendre à ce que ce type de maladie revienne.

Il faut donc un système de santé vraiment très solide. Au-delà, les gens peuvent constater les difficultés qu’implique certainement le confinement, cependant ils ne sont pas sourds : s’ils habitent à proximité de parcs, ils réentendent ce qu’ils n’entendaient pas depuis longtemps, à savoir des petits oiseaux qui chantent. Ils réentendent autour d’eux des bruits simples qu’on n’entendait plus, tellement ils étaient couverts par celui du fonctionnement irrationnel de notre système de consommation.