Élections au Chili : l’héritier de Pinochet en tête du premier tour

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José Antonio Kast, Crédits photo : AFP

Avec 92,75% des bulletins dépouillés, le candidat d’extrême droite, José Antonio Kast, obtient 28,01% des voix et arrive en tête du premier tour de l’élection présidentielle chilienne, devant Gabriel Boric, le candidat de gauche radicale, qui conduit l’alliance entre le Front Large (« Frente Amplio ») et le Parti Communiste, avec 25,64%. L’autre élément marquant est le score de Franco Parisi, un candidat « populiste » qui s’est présenté comme n’étant « ni gauche ni droite », mais avec un programme de droite, et qui arrive en troisième position, avec 13,19%. Sebastián Sichel (Chile Vamos) et Yasna Provoste (soutenue par la Démocratie-Chrétienne et par le PS), les candidats des partis traditionnels de centre-droit et de centre-gauche ont, eux, été battus. Bilan à chaud du premier tour, alors que le second se tiendra le 19 décembre prochain

 

Kast a donc obtenu un peu plus de 28% des voix, mais si l’on ajoute à ses voix celles de l’autre candidat de droite, Sebastián Sichel, les deux font plus de 40%. Si l’on rajoute le score de Parisi, le panorama apparaît comme très marqué à droite, quand bien même il n’est pas exempt d’un certain nombre de contradictions.

A gauche, au sein des classes populaires et de la jeunesse, nombreux sont celles et ceux qui sont choqués par le résultat de ce dimanche, notamment par le score de Kast et Parisi. Comment cela a-t-il pu se produire après la rébellion de 2019 qui a contesté, dans la rue et par la grève, l’ensemble de l’héritage économique et social de la dictature de Pinochet, préservé pendant trente ans de gouvernements de la Concertation (centre-gauche, alliance du PS et de la Démocrate-Chrétienne) et de gouvernements de droite ? Comment comprendre ce résultat après que nous avons été des millions à nous mobiliser contre le système privé de retraite et de santé, contre le système ultra-libéral et la misère qui lui est corrélée, mis en place sous la dictature et les gouvernements de la Concertation ?

Une chose est claire : le grand patronat, le gouvernement de droite de Sebastián Piñera, au pouvoir depuis 2018, et les grands médias ont mis en place une « campagne de terreur », au cours des dernières semaines, en essayant d’orienter le débat sur l’opposition entre « l’ordre », incarné par les candidats de droite, et la « violence », représentée par Boric, et en rejetant la responsabilité de l’inflation sur les millions de travailleurs qui ont retiré une partie de leurs fonds de pension. Ce faisant, la droite, le patronat et les médias entendent préparer les esprits à une intensification des mesures austéritaires pour 2022, alors que la situation économique devrait précipiter. Cette campagne a aussi été une réponse, bien entendu, aux tendances ouvertes par la rébellion d’octobre 2019 et elle vise plus particulièrement les secteurs en lutte comme le peuple Mapuche dont plusieurs communautés, dans le Sud du pays, sont très mobilisées.

Dans un premier temps, le candidat du patronat était Sichel, le dauphin de Piñera et candidat de son parti, Chile Vamos. Mais ils ont fini par appuyer Kast. Pour cela, le gouvernement et les médias ont par exemple fait campagne sur la question du trafic de drogue dans le sud du pays, en pointant du doigt les Mapuches. Sur cette base, ils ont construit un discours qui a réussi à faire mouche dans certains secteurs de la population. Ainsi, début novembre, 118.000 des 144.000 électeurs du Sud du pays ont voté, dans le cadre d’une sorte de référendum consultatif, en faveur de l’instauration de l’état d’urgence en Araucanie, ce qui signifie concrètement la présence de l’armée dans cette zone. Le résultat électoral dans la « neuvième région » du pays confirme ce résultat : Kast y a fait plus de 42% (plus de 165.000 voix) et Boric seulement 16,56% (64.000). Le discours anti-immigrants s’est également emparé de secteurs de la population. On songera à la mobilisation d’extrême droite de fin septembre, à Iquique, dans l’extrême Nord du pays, au cours de laquelle des militants de droite ont brûlé des tentes de migrants vénézuéliens « sans-papiers ». Ainsi, à Arica, les résultats encore non définitifs donnent 29,69% pour Kast contre 17,78% pour Boric. D’une certaine façon, toute cette campagne a bien entendu joué en faveur de la droite.

Ce qui est également frappant c’est le bon résultat de Franco Parisi, le candidat « ni de droite, ni de gauche », mais au programme économique de droite, candidat du « Parti des Gens » [« Partido de la Gente »] dans plusieurs districts électoraux du Nord du pays comme Arica, Parinacota ou Antofagasta. Dans le cas d’Antofagasta, il l’a emporté haut la main, avec 33,2% des voix, devant Kast qui a obtenu 21,08% et Boric qui n’en a obtenu que 20,69%. Le score de Parisi reflète une certaine droitisation du panorama politique car le programme de Parisi est néolibéral, même si de nombreux électeurs ont porté leurs suffrages sur sa candidature pour manifester une prise de distance vis-à-vis des partis traditionnels. Parisi n’a même pas daigné participer aux débats présidentiels et a centré son discours sur les propositions économiques en direction des familles et le fait que « si l’on veut, on peut », mettant l’accent sur l’importance de la promotion individuelle, de la figure du « self-made-man » et de l’auto-entreprenariat.

Beaucoup se demandent comment on a pu passer d’une situation marquée par la grande révolte de 2019 à pareil résultat. En réalité, la dynamique de révolte a été détournée. Elle a ébranlé Piñera et le régime, mais elle ne l’a pas renversé. Elle a remis en cause un héritage économique et social, le système de retraite et le système de santé privatisés, mais elle n’a pas su formuler de programme pour une société alternative ni poser les bases d’une organisation pour aller dans cette direction.

La coalition électorale « Apruebo Dignidad », mise en place pour les élections constituantes de mai 2021 et qui soutient aujourd’hui la candidature de gauche radicale de Boric porte la lourde responsabilité d’avoir sauvé la mise à Piñera en participant à « l’accord de sortie de crise » de novembre 2019, d’avoir permis que la Convention constituante reste subordonnée au pouvoir en place et, par là même, éloignée des nécessités des classes populaires. Ce faisant, elle a contribué à accentuer la démobilisation, la démoralisation et à faire le lit, indirectement, de l’extrême droite.

Toutefois, cette droitisation du panorama politique est loin d’être univoque. Dans des circonscriptions électorales importantes telles que Valparaíso, Santiago et Coquimbo, Gabriel Boric est arrivé en tête. Dans le cas de Santiago, la plus grande concentration d’habitants du pays, au cœur de la rébellion de 2019, cela n’est pas sans signification. Dans d’importantes communes populaires de la capitale comme Puente Alto et Maipú, Kast a été battu. C’est une expression déformée du fait que des millions de personnes veulent arracher un véritable droit à la santé, à l’éducation, au logement, à une retraite et à des salaires dignes et qu’elles veulent des changements profonds.

Kast va maintenant chercher à intensifier ses attaques contre la gauche en se présentant comme le candidat de la « liberté » et comme un rempart contre le « communisme ». Face à cela, devant le grand patronat chilien, Boric a encore récemment souligné que Kast ne s’est renforcé que parce que la gauche aurait une attitude arrogante vis-à-vis de ceux qui ne sont pas d’accord avec elle. C’est cette même « invitation au dialogue » et ce même discours qu’il met en avant pour justifier son rôle dans l’accord de sortie de crise signé avec le gouvernement de droite de Piñera après la rébellion de 2019. Mais c’est en réalité le fait de s’asseoir à la même table que ceux qui ont matraqué le peuple, comme l’a fait Boric en 2019, ou le positionnement du PC, qui n’a pas organisé la moindre résistance articulée face aux attaques que le monde du travail a subies, pendant la pandémie, qui a contribué à faire le lit de l’extrême droite. En 2019, la rébellion entendait en finir avec le système privatisé des retraites et de la santé. Mais le « Frente Amplio » et le PC, qui ont fait le choix de la « stratégie de l’attentisme », soumise au calendrier de la Convention constitutionnelle, nous a amenés à la situation que nous connaissons aujourd’hui, après ce premier tour des présidentielles : non seulement nous n’avons pas réussi à avancer sur les revendications mises en avant au cours de la mobilisation d’octobre et novembre 2019, mais c’est en plus un extrémiste de droite qui parle « d’ordre » et qui est porteur de discours de haine qui se trouve en tête.

En tant que Parti Révolutionnaire des Travailleurs et La Izquierda Diario-Chili, nous déciderons, dans les tous prochains jours, de la position à adopter en vue du second tour pour affronter Kast et vis-à-vis de ce que sa candidature représente. Face aux attaques que la droite entend lancer contre nos aspirations, nous sommes plus que jamais convaincus de la nécessité de construire une alternative de gauche des travailleurs et des révolutionnaires qui mise sur l’unité du monde du travail et le front unique de la classe ouvrière. La « polarisation » qui s’exprime dans ces élections n’est pas seulement une conséquence de la situation post-rébellion 2019. Elle laisse également entrevoir des moments plus intenses de lutte de classe qui ne manqueront pas de se développer dans le pays face à l’offensive austéritaire que la bourgeoisie entend relancer.

Nous sommes convaincus de la nécessité de renforcer l’auto-organisation et l’unité des travailleurs, des femmes, des jeunes, des quartiers populaires et du peuple mapuche afin de défendre l’intégralité de nos droits et d’arracher les revendications pour lesquelles nous avons été des millions à nous mobiliser et qui gardent toute leur actualité. Nous avons présenté, aux élections législatives et territoriales, qui s’organisaient en parallèle, des candidatures ouvrières révolutionnaires dans différentes régions du pays pour lutter dans cette perspective et pour construire un parti qui se propose d’affronter, radicalement et sans demi-mesure, les capitalistes.

Les voix des travailleuses et des travailleurs, des jeunes et des femmes qui se sont porté sur nos listes comme à Antofagasta, où nous présentions Lester Calderón, qui a recueilli un peu plus de 50.000 voix, en se maintenant au niveau des élections de mai dernier, sont très importants pour avancer sur cette voie. Nos meilleurs scores ont été réalisés dans les circonscriptions ouvrières et populaires où nous nous présentions. Parallèlement, nous avons reçu le soutien d’organisations sociales, syndicales et militantes qui seront à la base de celles qui devront s’organiser pour faire face aux attaques que la droite et le grand patronat vont vouloir lancer, renforcés comme ils pensent l’être par la situation qui s’ouvre à la suite de ce premier tour.