Entrevue d’Emmanuel Dror, réalisée par Vincent Gay pour Contretemps

À l’occasion de la tournée d’Emmanuel Dror au Québec pour présenter son livre La Fierté de Gaza, nous publions une entrevue faite par le sie Contretemps. Deux activités sont annoncées, une à la Livrerie le mercredi 11 février à 18 h, et l,autre à la Maison Palestine à 17 h, le 20 février.


Emmanuel Dror, militant de la cause palestinienne, notamment de la campagne Boycott Désinvestissement Sanctions (BDS), propose dans La fierté de Gaza (récemment publié aux éditions Terres de feu) une approche de ce petit territoire qui permet de faire un pas de côté par rapport au génocide. Par de multiples exemples, il éclaire l’histoire et la richesse de la société et de la culture palestiniennes à Gaza – rompant avec les stéréotypes véhiculés en Occident.

En dépit de l’oppression coloniale depuis 1948, les Palestinien.nes de Gaza ont entretenu et développé une culture d’une grande beauté mêlant diversité, authenticité et renouveau, ainsi qu’une résistance anticoloniale plurielle. Ce livre est une forme d’hommage à cette culture et à la population palestinienne de Gaza. Pour le lectorat de Contretemps, l’auteur a accepté d’en expliciter la démarche.

Contretemps – Beaucoup de livres ont paru depuis deux ans sur la Palestine. Ton livre se démarque d’une grande partie de cette production. Quel a été ton projet en écrivant ce livre ?

Emmanuel Dror – Effectivement, beaucoup d’excellents livres sont sortis, mais la plupart se focalisent sur le génocide, sa genèse, ou ses implications politiques, les morts et les destructions. Mon projet était d’écrire un livre que j’aurais voulu lire mais qui n’existait pas, du moins en français : un livre qui parlait de Gaza, ses hommes et ses femmes fascinant.es, les vivants et leurs réalisations, leur culture, et leur créativité.

La plupart des livres parus expliquent que pour qu’un génocide se produise, la population visée doit être déshumanisée avant d’être exterminée. Ainsi dans la propagande israélienne, les Gazaoui.es ne sont plus que des chiffres de mort.es et de blessé.es, ou alors décrits globalement comme des monstres, des sous-hommes, des terroristes sous-développés sur une terre désertique. Par ce livre, je veux aller contre ces stéréotypes, et contribuer à rendre à Gaza sa beauté, et aux gens de Gaza des visages, des noms, une humanité, une dignité, une fierté…

Depuis des années, bien avant le génocide, je collectais des anecdotes qui me fascinaient sur Gaza : un reportage sur les exploits des sportifs handicapés dans les ruines de Gaza, une conférence de Tarek Loubani sur l’utilisation des imprimantes 3D pour faire des stéthoscopes, une autre de Mohamed Bakri sur l’utilisation de l’hydroponie à Gaza… Il était temps de les compiler et de les rassembler dans un ouvrage.

Enfin, j’espère que ce livre aura le même effet sur les lecteurs et lectrices qu’il a eu sur moi en l’écrivant, à savoir redonner espoir dans l’avenir. En effet, la force de vie qui se dégage de l’histoire de ces Palestinien.nes de Gaza permet de reprendre foi en leur capacité à se relever et à tout reconstruire.

Contretemps – Tu présentes différents aspects de la population gazaouie ; quels sont parmi ces aspects ceux qui te semblent les plus marquants ?

Emmanuel Dror – Je veux d’abord m’inscrire contre les stéréotypes racistes et rappeler, par exemple, que le peuple de Gaza, masculin et féminin, est l’un des mieux éduqué au monde, qu’il y a plus d’étudiant.es en médecine par habitants à Gaza qu’en France, par exemple.

Mais il était important pour moi de présenter aussi bien les activités prestigieuses, les enseignant.es, les médecins, les ingénieurs, les journalistes, que les activités plus ordinaires mais essentielles à la vie quotidienne, à savoir les agriculteurs, les pêcheurs ou les cuisinier.es, tout aussi surprenants dans leur ingéniosité et leur créativité.

Enfin, je donne aussi beaucoup de place aux artistes de Gaza, peintres, cinéastes, poètes, musiciens, d’abord par goût personnel, mais aussi parce que, comme dans toute la Palestine, la culture constitue un acte de résistance, une « preuve de vie » d’une population qui ne se laisse pas effacer, malgré les tentatives de la puissance coloniale. Là encore, je suis impressionné par l’importance que tou.tes les habitant.es de Gaza accordent à la créativité artistique, même en plein blocus, même en plein génocide.

Contretemps – En insistant sur la société gazaouie, ne risques-tu pas de l’isoler de l’ensemble du peuple palestinien ? Autrement, y a-t-il quelque chose de spécifique à la bande de Gaza, ou est-ce seulement pour toi une façon de souligner les dynamiques de vie et de résistance qui portent les habitant·es de cette lande de terre, quand les occupants israéliens voudraient les voir morts ou exilés ?

Emmanuel Dror – Si, bien sûr, c’est un écueil important de mon approche, et je ne cesse de rappeler dans le livre que Gaza fait partie de la Palestine, que les Gazaoui.es sont les Palestinien.nes de Gaza, que la colonisation s’est faite du Jourdain jusqu’à la mer, et que la libération se fera de la mer jusqu’au Jourdain. D’ailleurs, je rappelais que le peuple de Gaza est l’un des mieux éduqués au monde, mais c’est le cas des Palestinien.nes dans leur ensemble !

L’histoire singulière de Gaza, cité florissante au XIIe siècle avant Jésus-Christ, alors que Jérusalem n’était qu’un village, a sans doute donné lieu à des particularismes locaux. Plus récemment, la colonisation a aussi eu des effets réels et différents selon les régions. Ce n’est peut-être pas un hasard si ce territoire, où les trois quarts de la population sont des réfugié.es, est celui où sont nés les premiers foyers de résistance, et la première Intifada. Ce n’est pas une coïncidence non plus que 20 ans de blocus à Gaza et 7 guerres, aussi terribles qu’asymétriques, aient conduit cette population à développer des trésors d’ingéniosité, un véritable génie du recyclage, mais aussi une solidarité indispensable à sa survie, ainsi qu’une colère inévitable, et qui n’est pas près de disparaître.

Contretemps – Tu évoques à plusieurs reprises la notion de soumoud, terme qui a gagné en visibilité grâce à la Global Sumud Flotilla. Peux-tu revenir sur cette notion et pourquoi selon toi elle permet d’expliquer la persévérance des Gazaouis, et aussi des autres Palestiniens ?

Emmanuel Dror – C’est effectivement un terme difficile à traduire, et pourtant si important pour comprendre la résistance des Palestinien.nes au quotidien, juste par leur état d’esprit. Le soumoud c’est la résistance par la volonté de ne pas disparaître, c’est à dire déjouer le projet colonial qui vise cette éradication. L’esprit qui leur permet de tenir bon dans l’adversité, et qui dans le cas de Gaza aujourd’hui relève de l’héroïsme. Celui qui leur permet de se battre pour avoir une vie « normale », plutôt que d’être réduits au statut de victimes, y compris en faisant pousser des carottes, en faisant de la cuisine, du sport, de l’art, et même des enfants !

En novembre 2024, en plein génocide, une quarantaine d’artistes a organisé une biennale d’art dans les ruines de Deir Al Balah ! Fin octobre 2025, deux semaines à peine après le début du très fragile cessez-le-feu, d’autres artistes y ont organisé un Festival international du cinéma au féminin ! Ce peuple est incroyable…

En découvrant le soumoud, j’ai aussi découvert qu’au lieu de plaindre les gens de Gaza, on devrait au contraire célébrer leur résistance, et s’en inspirer. Dans un monde qui s’effondre, par les guerres mais aussi par le bouleversement climatique, il va falloir apprendre à vivre dans des conditions difficiles, et je ne sais pas si on est prêts, nous, en France, ou même plus généralement en Occident. Les Palestinien.nes, et en particulier à Gaza, sont prêt.es…

Contretemps – Dans ton livre, on peut mieux comprendre que le peuple de Gaza n’est pas seulement un peuple victime et que sa résistance s’exprime de mille façons. On peut aussi avoir l’impression d’une population unie, qui ne serait pas traversée par des conflits, des inégalités, des tensions, des rapports de pouvoir… Quel est ton regard sur ces dimensions ?

Emmanuel Dror – Là encore, ça n’est pas génétique ou même une conséquence de la nourriture épicée qu’ils consomment, c’est en grande partie un effet de la colonisation. Comme je le disais tout à l’heure, en 1948, 200.000 Palestinien.nes se réfugient à Gaza, et se distinguent donc au départ des quelques 70.000 Gazaoui.es « de souche » par une situation beaucoup plus précaire. Mais l’occupation, la répression et la prison ne font pas de quartier, et abolissent très vite ces différences initiales. A l’inverse, les stéréotypes islamophobes tendent à fondre tous les Gazaouis dans un « fanatisme » musulman et une soumission au Hamas, alors que toutes les tendances politiques existent et dialoguent à Gaza, les islamistes bien sûr, mais aussi les nationalistes du Fatah et les marxistes du FPLP et du FDLP.

Je ne veux pas tomber dans le travers dénoncé par Mohammed El Kurd, et exiger des Gazaouis qu’ils soient des « victimes parfaites ». Je suis persuadé qu’on y croise des rapports injustes de domination comme partout ailleurs, mais peut-être un peu moins qu’ailleurs dans certains domaines. Ainsi, un autre aspect qui m’a frappé en lisant sur Gaza est que, l’adversité en général et le blocus en particulier, ont soudé cette population qui vit, souffre et partage tout ensemble. Cela se traduit par exemple par une grande solidarité envers les personnes en situation de handicap, sans commune mesure avec leur traitement en Occident. Sans prétendre qu’il n’y existe pas de racisme, il est notable que Gaza compte plus d’Afro-palestinien.nes que le reste de la Palestine, et que les minorités chiites et chrétiennes font partie du même tissu social que la majorité sunnite. Encore une fois, et ce n’est pas le moindre des paradoxes : Gaza nous montre le chemin…

Emmanuel Dror, La fierté de Gaza, éditions Terres de feu, 192 p., 13 euros