États-Unis : derrière le phénomène Trump

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Regards, 8 juin 2020

Pour le philosophe Alain Badiou, l’élection du président américain a été le symptôme de la disparition de la politique. Sa réinvention passe nécessairement par l’émergence d’une voie alternative.

Ce petit livre, composé de deux conférences prononcées après l’élection de Donald Trump et d’un texte d’actualité, part d’un constat simple : à l’opposition entre deux courants de pensée, deux systèmes, l’un favorable à la propriété privée, l’autre favorable à une organisation collectivisée de la production, du travail et des échanges, s’est substitué dans les esprits et dans les faits la seule et unique solution du système capitaliste libéral. Tout le monde voit bien les inégalités abyssales au sein du monde où nous vivons, mais l’idée domine que ce serait le seul destin possible pour l’humanité. Pour Alain Badiou, l’absence de choix véritable est ainsi un fait fondamental de l’histoire récente.

 Dans une telle situation, le cirque politique et médiatique promeut, face à l’oligarchie traditionnelle, de nouvelles figures faussement alternatives : « Sarkozy et son gang »« Berlusconi et sa mafia », Trump et sa « subjectivité fasciste ». Paradoxe : ces politiciens, qui se présentent en rupture avec le système, qui ont un langage différent et donnent l’impression d’une rupture sont aussi entièrement acquis au capitalisme libéral. Badiou nomme « fascisme démocratique » les discours sexistes, racistes, nationalistes tenus par des politiciens en même temps violemment favorables à la propriété privée. Il souligne qu’aux États-Unis, par exemple, les différences entre une Hillary Clinton ou un Joe Biden et un Trump se situent « à l’intérieur du même monde et n’expriment en aucun cas deux visions, ou deux stratégies politiques fondamentalement opposées ». Par contre, les Trump et autres démagogues sont utiles à l’oligarchie pour éviter que « soit jamais convoqué le nœud du problème, à savoir la soumission de toutes les « démocraties » de la Terre au processus planétaire de concentration du Capital, et à la dévastation, tant de la nature que des sociétés, qu’entraîne ce processus ».

Même si toutes sortes d’objections ou de limites pourraient être énoncées, Alain Badiou difféencie l’opposition Clinton (ou Biden aujourd’hui) – Donald Trump et l’opposition Sanders – Trump car dans les propositions de Sanders, il y avait « bien des points qui vont au-delà des exigences du monde tel qu’il est ». Badiou en tire une rapide et « utile leçon de dialectique » : on distingue une contradiction secondaire, qui se joue essentiellement à l’intérieur des mêmes paramètres (comme entre les programmes politiques du Parti démocrate et du Parti républicain via Trump), d’une contradiction principale, où la vision d’un des protagonistes – Sanders – dépasse la vision unique et dominante, et envisage la possibilité d’une autre voie. Pour l’auteur, la grande question actuelle est « si possible de créer un retour vers une véritable contradiction », de rouvrir la possibilité d’un choix entre deux voies.

Badiou envisage trois possibilités historiques au sein d’un système capitalo-parlementaire : la possibilité normale, où la contradiction entre la gauche et la droite reste dans l’espace du consensus capitaliste et où l’unité de l’État est maintenue pacifiquement ; la possibilité de crise lorsque plus rien ou presque ne s’oppose au sein du système parlementaire ; le conflit réel, lorsque existe une contradiction irréconciliable entre des tendances fondamentales. Que se passe-t-il aujourd’hui ? « Le symptôme fondamental de la crise [aux États-Unis] est l’incapacité des deux grands partis à se maintenir dans le mélange de contradictions et de collaboration qui préserve l’unité de l’État ». Et cette incapacité a une cause concrète : l’incapacité du capitalisme à résoudre les problèmes des gens… qui de plus encourage la possibilité du fascisme.

La situation est tout de même cauchemardesque, surtout si l’on s’en tient aux constats de Badiou sans se référer aux résistances déjà présentes, à certaines aspirations citoyennes et aux potentialités ouvertes (par exemple) par l’accès très large aux connaissances ou la diffusion généralisée des outils numériques. Le philosophe reprend donc une nouvelle fois son dada : il faut qu’une Idée, qu’il définit comme une médiation entre les individus et les tâches collectives et politiques, s’impose. Il en affirme rapidement les principes : la production et la vie sociale peuvent être organisées sous une forme qui échappe à la dictature de la propriété privée ; il faut rompre avec la dissociation entre travail intellectuel et travail manuel ; il faut faire disparaître les frontières nationales, raciales, religieuses et sexuelles (« l’universalisme concret contre les identités fermées ») ; et il faut en finir avec la dissociation entre l’État et la société civile.

On n’est pas sûr cependant que ces énoncés permettent de se projeter dans un postcapitalisme ou d’imaginer la stratégie communiste que Badiou appelle de ses vœux : comme il le dit lui-même, cela ne fait pas un programme, et nous ajoutons : cela fait-il un projet ? D’ailleurs, le livre se termine par une condamnation radicale du nationalisme qui, tout de même, est loin d’épuiser la question de la nation, et par la condamnation du terme « gauche », réduit à une « catégorie électorale ». On est clairement en deçà des défis que doivent relever les partisans de l’émancipation.