États-Unis : l’impérialisme vacillant

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Joe Biden veut ramener l’impérialisme des États-Unis au « business as usual », mais les conditions ont changé.

Scott Cooper, Left Voice, (traduit par Révolution permanente, 7 décembre 2020

 

Cet article est initialement paru sur Left Voice, média du réseau international La Izquierda Diario dont fait partie Révolution Permanente.
C’était le 25 mai 2017. Donald Trump avait prêté serment quatre mois plus tôt et effectuait son premier voyage présidentiel à l’étranger. Ce jour-là, lors d’une réunion officielle des pays membres de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), il leur a demandé d’augmenter leurs dépenses pour la sécurité et a refusé d’approuver l’article 5 du traité de 1949, qui stipule qu’une attaque armée contre un membre de l’OTAN est considérée comme une attaque contre tous et promet une réponse collective.
Le Premier ministre du Monténégro, Dusko Markovic, était également présent ; l’adhésion officielle de son pays allait prendre effet deux semaines plus tard. La présence même du Monténégro a agacé le président russe Vladimir Poutine. Comme l’avait écrit le Wall Street Journal trois ans plus tôt,
« Moscou a critiqué les précédents élargissements qui ont déplacé les frontières orientales de l’OTAN vers celles de la Russie et a essayé de forcer les anciennes républiques soviétiques à revenir dans sa sphère d’influence géopolitique.
Après que les protestations en faveur d’un rapprochement entre l’Occident et l’Ukraine aient conduit à l’éviction du président Viktor Ianoukovitch en février, la Russie a annexé la Crimée et a exprimé son soutien aux séparatistes de l’est de l’Ukraine.
Ce mois-ci, un membre de la chambre basse du parlement russe, le nationaliste Mikhail Degtyarev, a déclaré que le Monténégro pourrait devenir « une cible légitime des missiles russes » s’il rejoignait l’alliance.« 
Lorsque le moment est venu de prendre une photo de groupe des dirigeants rassemblés, M. Trump s’est dirigé vers le front, repoussant M. Markovic. Ce fut la fameuse bousculade vue par le monde entier. Le président des États-Unis ajusta sa veste et se tint avec la mâchoire fièrement projetée en avant, et initia pour des années à venir des mèmes le dépeignant en Mussolini, dictateur italien.
Le comportement de Trump ce jour-là à Bruxelles était bien plus grossier que tout ce qu’un président des États-Unis a jamais fait, mais il n’était certainement pas dénué de caractéristiques de l’impérialisme de Washington – qui bouscule les autres pays depuis très longtemps.
Le nouveau gouvernement Biden doit relever un plus grand défi que celui de mettre fin à l’intimidation des alliés par Trump. Il doit surmonter une situation internationale antérieure à Trump et qui s’est aggravée depuis la crise économique mondiale qui a débuté en 2008. Trump a exacerbé les choses, en ajoutant de nouveaux éléments à une crise qu’il n’a pas fondamentalement créée. Son chaos, son unilatéralisme et son  » mépris des normes  » ont fait perdre quatre années pendant lesquelles l’impérialisme étatsunien aurait pu prendre des mesures plus délibérées pour consolider sa position.
La situation globale de l’impérialisme des États-Unis
Le 23 novembre, quatre analystes de la Hoover Institution, de droite, et de l’American Enterprise Institute – dont fait partie le général Jim Mattis qui a été le secrétaire à la défense de Trump – ont publié un article dans Foreign Affairs sur l’importance des alliés pour les États-Unis. Avertissant que « le monde ne devient pas plus sûr » dans « un environnement international où le désordre mondial s’accroît« , l’article affirme :
« Le simple renforcement de l’armée américaine ne suffit pas, pas plus que la tâche encore plus urgente de renforcer la diplomatie américaine et les autres éléments civils de la puissance nationale. Le renforcement de la sécurité nationale doit partir de la vérité fondamentale selon laquelle les États-Unis ne peuvent pas se protéger ou protéger leurs intérêts sans l’aide d’autrui. La coopération internationale permet aux États-Unis de voir et d’agir à distance, au fur et à mesure que les menaces s’accumulent, plutôt que d’attendre qu’elles prennent des proportions qui les rendent finalement beaucoup plus coûteuses et plus dangereuses à affronter.« 
Ce désordre mondial est antérieur à 2017. Depuis 2008, l’impérialisme étatsunien a vu sa domination mondiale affaiblie par des changements d’alliances et une montée en puissance de la Chine sur le marché mondial. Trump a aggravé la situation en rejetant les institutions internationales que les États-Unis ont créées après la Seconde Guerre mondiale et qu’ils « possèdent » depuis lors, les empêchant de jouer leur rôle et maintenant les autres pays liés à un système conçu pour soutenir les intérêts de l’impérialisme étatsunien Ajoutez à cela une récession mondiale en cours et une pandémie qui a forcé des changements majeurs dans la gestion des relations commerciales à travers le monde, et vous obtenez la recette d’un désastre.
La Chine devra être au centre de la politique étrangère de Biden (1). Les relations entre les États-Unis et la Chine sont de plus en plus conflictuelles, avec les droits de douane, la guerre commerciale, la rhétorique anti-chinoise (en particulier autour des causes de la Covid-19), les conflits juridictionnels dans la mer de Chine méridionale, etc. qui suscitent tous des inquiétudes quant à la possibilité d’un conflit armé. Pourtant, ces deux pays dépendent l’un de l’autre dans une large mesure, la Chine étant le premier exportateur mondial et les États-Unis le premier acheteur mondial.
Juste avant l’élection de cette année, le New York Times a publié un article d’opinion de Paul Krugman, l’économiste lauréat du prix Nobel, célébrant le fait qu’ »une administration Biden fera probablement de son mieux pour restaurer le rôle traditionnel de l’Amérique dans le monde » en suivant à nouveau les règles du commerce, en rejoignant les traités et en recollant les morceaux avec les alliés. Gonflé de fierté patriotique, Krugman a clairement expliqué de quoi il s’agissait : « Pendant près de 70 ans, l’Amérique a joué un rôle spécial dans le monde, un rôle qu’aucune nation n’avait jamais joué auparavant. … La dominance américaine représentait une nouvelle forme d’hégémonie de superpuissance. » Il se languit de la stabilité des « trente années d’or » de l’après-guerre, lorsque l’économie des États-Unis était sur une pente ascendante quasi constante, alimentée en grande partie par leur capacité à manœuvrer dans le monde entier pour soutenir les intérêts du capital.
Richard Haass, président du Council on Foreign Relations (CFR), a abordé les mêmes questions le lendemain des élections. Le CFR a longtemps été le plus important conseil consultatif en matière de politique extérieure pour le Congrès étatsunien et les administrations présidentielles (autres que celle de Trump). Il a mis en garde contre le fait de blâmer Trump pour chaque problème :
« Beaucoup étaient en jeu bien avant Trump et persisteront longtemps après sa sortie du Bureau ovale : une Chine montante et plus affirmée, une Russie prête à utiliser la force militaire et les cyber-capacités pour faire avancer ses objectifs, une Corée du Nord aux capacités nucléaires et de missiles balistiques croissantes, un Iran déterminé à mener une stratégie impériale dans un Moyen-Orient turbulent, la progression du changement climatique, des gouvernements faibles et inefficaces dans une grande partie des pays en développement, une crise des réfugiés en cours. Inverser simplement ce que Trump a fait ou n’a pas fait, même si cela est bienvenu dans de nombreux cas, ne résoudrait pas le problème. »
Le rétablissement des liens avec les alliés, le refinancement ou la réintégration des institutions mondiales et des accords internationaux, et le réengagement en faveur de l’article 5 et des troupes étatsuniennes stationnées dans des endroits stratégiques du monde entier contribueront à calmer les choses – mais seulement assez pour permettre de s’attaquer aux tâches plus difficiles qui se profilent.
Il est certain que les alliés des États-Unis sont extrêmement soulagés de la victoire de Biden. Ils en ont eu assez depuis longtemps des intimidations, des menaces et du retrait unilatéral des troupes de Trump et de l’annulation des accords de l’ère Obama. The Economist s’attend à ce que l’administration Biden « cesse de traiter l’Union européenne comme un « ennemi » sur le plan commercial, ou ses propres forces stationnées en Corée du Sud comme un racket de protection. À la place du boulet de Donald Trump, [Biden] offrira une main tendue, travaillant en coopération sur les crises mondiales, du coronavirus au changement climatique« .
L’impérialisme des États-Unis « back in the game »
Beaucoup d’autres réclament à grands cris que les États-Unis reprennent leur rôle historique – et donnent des conseils spécifiques, notamment dans le magazine du CFR, Foreign Affairs. En juin, Michèle A. Flournoy – qui serait la [principale candidate au poste de secrétaire à la défense] dans le cabinet de Biden – a écrit sur l’aggravation des tensions entre les États-Unis et la Chine dans un article intitulé « Comment prévenir une guerre en Asie« .
« La résurgence de la concurrence entre les États-Unis et la Chine pose une série de défis aux décideurs politiques – liés au commerce et à l’économie, à la technologie, à l’influence mondiale, et plus encore – mais aucun n’est plus important que la réduction du risque de guerre. Malheureusement, en raison de la combinaison particulièrement dangereuse de l’affirmation de la Chine et de sa force militaire croissantes et de l’érosion de la dissuasion américaine, ce risque est plus élevé qu’il ne l’a été depuis des décennies, et il ne cesse de croître.« 
Le postulat, bien sûr, est que la Chine déclencherait une guerre. L’impérialisme étatsunien blâme toujours ses adversaires pour l’escalade des tensions, quelle que soit la vérité ; pendant la guerre froide, chaque « escalade » des armes soviétiques était en réalité une réponse à l’action des États-Unis. Les recommandations de Flournoy sont axées sur la « dissuasion » et visent essentiellement à ne rien faire de différent de ce qui se faisait à l’époque. En énonçant avec une grande précision le positionnement stratégique et l’armement nécessaires pour reconquérir la domination étatsunienne dans le jeu de la dissuasion, il ne fait aucun doute que Flournoy représente la propre pensée de Biden.
La Chine, cependant, n’est qu’une part du gâteau mondial. Steven A. Cook souhaite que l’on se concentre à nouveau sur le Moyen-Orient, qui « compte toujours pour l’Amérique » malgré « le nouveau consensus [qui] s’est formé parmi les élites de la politique extérieure américaine : il est temps que Washington reconnaisse ne plus avoir d’intérêts vitaux dans la région et réduise considérablement ses ambitions en conséquence, réduise ses forces et peut-être même mette fin à l’ère des « guerres sans fin » en se retirant complètement du Moyen-Orient« . Ce qui « pourrait sembler convaincant« , cependant, « n’est pas une politique saine. … Au lieu d’utiliser la puissance américaine pour refaire la région … les décideurs politiques doivent adopter l’objectif plus réaliste et réalisable d’établir et de préserver la stabilité« .
Dans quel but ? Il s’agit de rétablir dans la région les conditions que l’impérialisme recherchait lorsqu’il a soutenu la création d’Israël pour la première fois : non pas pour donner aux Juifs une « patrie » protectrice, mais pour utiliser Israël comme couverture pour installer une police impérialiste dans la région. L’impérialisme voulait s’assurer que les États arabes – et leurs richesses pétrolières – étaient contrôlables, il a donc créé un ennemi des masses arabes qui détournerait leur attention de leurs propres régimes répressifs. Cela a toujours été le projet, même lorsque les États-Unis soutenaient une solution à deux États pour la question palestinienne.
Ensuite, il y a les relations avec l’Europe. L’occasion pour Biden de « réparer les dégâts » causés par Trump, écrit Maksym Eristavi, « se situe en Europe centrale et orientale« . Il préconise de « jouer un rôle constructif sur le continent » avec « une politique extérieure moins centrée sur les rivalités entre grandes puissances et plus axée sur les valeurs démocratiques« . Mais l’objectif, bien sûr, est de faire progresser la domination de États-Unis en soutenant les gouvernements amis de l’ »Ouest » et en chassant ceux qui commencent à tourner leurs regards vers l’ »Est » et la Russie. Si la tactique d’aujourd’hui est de soutenir la « démocratie », l’opportunisme la fera tourner demain si les conditions changent.
Les défis dans chaque région ont des implications mondiales, comme le révélerait une analyse complète de la situation en Amérique latine, en Afrique, en Inde, en Corée du Nord et dans les nombreuses autres parties du monde où l’impérialisme étatsunien a un sérieux travail à accomplir. Mais un regard sur le statut de certaines des principales institutions internationales doit suffire à compléter le tableau.
Les institutions internationales à un point de rupture
Dans Foreign Affairs, Haass énonce une marche à suivre pour restaurer l’hégémonie mondiale des États-Unis – « d’abord un temps pour réparer, puis un temps pour construire« . Il commence par « contenir le Covid-19 chez lui » puis revient rapidement à la sphère internationale.
« L’administration peut souligner que le multilatéralisme est de retour en rejoignant les accords et les institutions internationales – non pas comme une faveur aux autres mais parce que c’est dans l’intérêt des États-Unis. Outre l’OMS, un point de départ évident serait l’accord de Paris sur le climat (que Biden aurait également l’intention de rejoindre rapidement). … De même, l’administration peut agir vite pour obtenir une prolongation de l’accord de contrôle des armements New START avec Moscou, qui va bientôt expirer, même s’il faudra beaucoup plus de temps pour élaborer une approche globale à l’égard de la Russie qui tienne compte de son ingérence dans la politique américaine, de son recours à la force au Moyen-Orient et en Europe, et de ses violations internes, telles que les attaques contre des personnalités de l’opposition, dont Alexei Navalny.« 
Il s’agit d’un programme de domination, avec le retour d’un conseiller de confiance pour aider à rétablir « un processus politique discipliné » avec « (des analyses politiques inter-agences » et « des discussions avec les membres du Congrès des deux partis afin de trouver un terrain d’entente » – toutes ces mesures visant à rétablir la stabilité dont l’impérialisme des États-Unis a désespérément besoin.
Plusieurs institutions clés au-delà de l’OTAN devront jouer un rôle. Elles seront considérées comme faisant partie de la gouvernance mondiale qui a permis à l’impérialisme étatsunien de maintenir son leadership mondial. Les plus importantes sont les institutions économiques mondiales établies dans la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, en particulier la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) – tous deux fondés en 1944. La Banque mondiale accorde des prêts et des subventions aux pays en développement et aux pays pauvres, et revendique cyniquement la réduction de la pauvreté comme son objectif – mais pas parce que ses patrons capitalistes se soucient réellement des populations. Le véritable objectif est de servir le capital en engendrant une plus grande stabilité et en créant de nouveaux marchés pour l’exploitation. Les pauvres ne sont pas les clients idéaux pour les biens et services que les pays riches produisent pour le profit. Pour que les pays soient « prêts pour le marché », il est souvent nécessaire d’apporter des améliorations sur le plan du capital – de meilleures routes, de meilleurs aéroports, etc.
Le FMI, qui travaille main dans la main avec la Banque mondiale, a été créé pour reconstruire le système de paiement international de l’après-guerre. Aujourd’hui, il se concentre sur la politique monétaire et fiscale, et est la principale institution par laquelle les puissances mondiales sont intervenues dans les crises financières internationales. Le FMI est célèbre pour ses plans d’ajustement structurel par lesquels l’impérialisme a imposé l’austérité dans les pays dépendants en les obligeant à rembourser les dettes extérieures généralement contractées par les gouvernements clients nord-américains et européens qui, dans le même temps, pillent les richesses et les ressources des masses.
Ces institutions de l’ordre économique mondial vacillaient avant Trump, en grande partie en raison de l’incapacité du capitalisme à résoudre tous les problèmes révélés et accentués par la crise mondiale de 2008.
Trump n’a certainement pas été le premier président étatsunien à prendre des mesures unilatérales, mais tous ses prédécesseurs ont agi seuls, de concert avec d’autres actions multilatérales se déroulant au même moment. Trump a utilisé l’unilatéralisme comme arme pour contraindre et punir quiconque faisait obstacle à ce que lui-même considérait comme les intérêts nationaux des États-Unis, ce qui a poussé les institutions mondiales au bord de l’insignifiance. En contraste, Biden est désespérément désireux de rétablir l’idée d’un bénéfice mutuel de l’intégration économique mondiale – qui a également été déchirée par une pandémie mondiale qui a bouleversé les chaînes d’approvisionnement qui sillonnent la planète. Dans le même temps, cependant, Biden cherchera à protéger la position privilégiée des États-Unis.
Les États-Unis sont sortis de la scène mondiale sous Trump, créant ainsi une ouverture pour d’autres pays. La restauration de l’influence mondiale étatsunienne est essentielle pour défaire l’incitation que leur retrait a donnée à la Chine et à d’autres pays d’assumer la direction de l’économie internationale. Les États-Unis ont besoin que leurs alliés militaires et économiques reviennent dans le rang. Les sociétés transnationales américaines ne peuvent pas se permettre les échecs de l’unilatéralisme de Trump. Les droits de douane inefficaces sur l’acier n’ont fait que nuire à l’industrie des États-Unis. Leur pression pour un front anti-Chine contre le géant technologique Huawei s’est d’abord retournée contre eux lorsque les entreprises britanniques ont poursuivi leurs activités (une décision finalement renversée). Leur abandon du Partenariat Transpacifique – optant plutôt pour des négociations commerciales directes très volatiles avec le Japon, la Corée du Sud, le Canada et le Mexique – a à peine compensé les pertes. Et la signature, le 15 novembre, du Partenariat Économique Régional Global (RECEP) par 15 pays d’Asie-Pacifique – à l’exclusion des États-Unis – donne à la Chine un élan politique qui pourrait devenir économique avec le temps. Il s’agit de l’accord commercial le plus important jamais conclu en termes de population couverte.
Tout cela nuit à l’impérialisme des États-Unis sur le long terme
Les quatre dernières années ont créé de nombreuses opportunités pour les alliés d’assumer les rôles traditionnels des États-Unis – ce qui les renforce dans la concurrence interimpérialiste. L’Union européenne (UE) – l’Allemagne en particulier – a ignoré les États-Unis, proposant plutôt ses propres « solutions » aux défis mondiaux. Ce soi-disant « effet Bruxelles  » (2) permet à l’UE de fixer des normes de gouvernance pour le reste du monde, ce qui menace encore plus la domination étatsunienne. Et si la dominance de l’UE est loin d’être acquise, le fait de devoir rattraper le retard représente une perte pour les États-Unis.
La dernière de ces institutions est l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Créée en 1995, elle est la principale instance internationale chargée de fixer les règles du commerce international grâce à son mécanisme de règlement des différends, auquel tous les membres acceptent d’adhérer. Trump est arrivé et a intentionnellement paralysé l’organe de recours de l’OMC, déchirant pour ainsi dire le livre des règles, rendant les décisions « contraignantes » de l’OMC inapplicables et faisant planer la menace des guerres commerciales que cette organisation était justement censée prévenir.
Sous la présidence d’Obama, les États-Unis ont porté plus d’affaires devant l’OMC que tout autre pays – plus de la moitié d’entre elles visant la Chine. Pendant ce temps, la Chine utilisait l’OMC de manière plutôt efficace, dans la mesure où elle profitait de la demande des multinationales pour sa main-d’œuvre bon marché. Alors qu’il était candidat, Trump dénonçait les pratiques commerciales de la Chine, soutenant que l’OMC ne pouvait pas s’occuper de ces problèmes. Pendant son mandat, il a complètement contourné le système. Un analyste a appelé la décision de Trump d’imposer des droits de douane sur l’acier chinois « le jour où l’OMC est morte ».
Trump voulait écarter l’OMC pour que l’impérialisme de Washington puisse défier directement Pékin. Biden, du moins pour l’instant, considère que l’OMC a largement servi les intérêts des États-Unis en matière de stabilité et qu’elle a permis à l’Europe de suivre leur exemple. C’est pourquoi nous pouvons attendre de son administration qu’elle s’emploie à renforcer et à remodeler, et non à détruire, ces institutions – elles donnent aux petits impérialismes au moins la prétention d’être sur un pied d’égalité avec Washington.
À quoi pouvons-nous nous attendre ?
L’administration Biden devra trouver un équilibre délicat, difficile et important entre le rétablissement de l’ordre économique mondial et de la domination des États-Unis, et la gestion des incertitudes liées à la pandémie et à l’avenir de l’économie – et ce sans « faire cavalier seul ». Comme l’a clairement indiqué Will Moreland, ancien membre de la Brookings Institution, dans un essai pour Vox publié une semaine avant l’élection présidentielle, il est temps que « l’Amérique commence à utiliser ces institutions pour riposter » contre ses ennemis.
C’est la raison sous-jacente pour laquelle il faut s’attendre à ce que Biden se réengage. Il ne s’agit pas de coopérer pour son propre bien. Les États-Unis et les autres pays occidentaux « ne devraient pas croire à tort que la coopération sans alliance face à chaque défi commun sert leurs intérêts« , a écrit Moreland. Après tout, « non seulement les États-Unis sont confrontés à un véritable concurrent en Chine, ce qui rend les alliés plus nécessaires que jamais, mais les domaines clés de cette concurrence – des flux commerciaux et d’investissement aux technologies de pointe et aux infrastructures de communication – sont déjà profondément enracinés dans les institutions multilatérales« .
Bien sûr, pendant les années où Trump était à la Maison Blanche, la mondialisation harmonieuse a été remise en question partout. Les tendances nationalistes se sont renforcées dans les économies avancées – pensez au Brexit, à l’euroscepticisme, etc. La contraction de l’économie, l’accroissement des inégalités et la recrudescence de la lutte des classes sont également des caractéristiques de la situation mondiale actuelle et devraient se renforcer à mesure que la pandémie est maîtrisée. Biden est confronté aux réalités d’un monde qui n’est pas si facilement « revenu » à son statut antérieur, les problèmes structurels du capitalisme étatsunien et l’essor de la Chine changeant déjà les règles du jeu. Il devra décider dans quelle mesure son administration souhaite réaffirmer la puissance des États-Unis en contenant la Chine, peut-être en revenant à la méthode de négociation des accords commerciaux d’exclusion préconisée par Obama. Et il devra faire face aux pressions de différents secteurs du capitalisme étatsunien sur le protectionnisme : Doit-il y en avoir plus ou moins ?
Néanmoins, ce jeu est en cours. L’équipe de Biden est déjà en train d’élaborer un plan pour restaurer la domination, qui comprend des institutions internationales servant les intérêts du capital. Quelles que soient les revendications de ces institutions concernant leur intérêt pour la paix, la réduction de la pauvreté et la santé publique, ces choses n’ont d’importance que si elles contribuent à maintenir les profits et à créer des possibilités d’expansion des marchés et d’exploitation. En attendant, plus de « démocratie » et de « diplomatie » dans le monde entier ne sera, pour les États-Unis dirigés par Biden, qu’un moyen d’exercer un pouvoir impérialiste. Rien ne s’opposera aux sanctions économiques, aux interventions « humanitaires », ou à tout autre mesure que l’impérialisme étatsunien décidera de prendre.
L’hégémonie des États-Unis dépend de leur capacité à tirer les ficelles. La première année de Biden ne consistera pas seulement à réparer l’échec abject de Trump et de ses serviteurs à contrôler la Covid-19 – qui elle-même menace la stabilité capitaliste – mais aussi à faire tout ce qui est nécessaire pour rétablir l’ancien ordre qui était perçu, avant la crise, comme ayant au moins donné aux capitalistes mondialisés des États-Unis une meilleure chance de maintenir la domination mondiale dont ils jouissent depuis longtemps. Mais tout indique qu’il n’est pas possible de revenir à un « ordre pré-Trump ». Les changements qui remettent en cause l’hégémonie des États-Unis aujourd’hui remontent au moins à 2008, près d’une décennie avant l’entrée de Trump à la Maison Blanche. Ils ne seront pas simplement surmontés en rétablissant le « décorum international ».
Notes
(1) Pour une discussion plus détaillée sur les relations entre les États-Unis et la Chine, voir les articles suivants de Left Voice, datant d’un an et demi : Juan Cruz Ferre, « The U.S.-China Trade War and the Race for Global Hegemony » (12 juin 2019) ; Ana Rivera, « Unable to Contain the Internal Crisis, Trump Continues the Push Against China » (16 mai 2020) ; Claudia Cinatti, « United States – China : toward a new cold war ? (25 mai 2020) ; Esteban Mercatante, « China in the World Disorder » (29 juillet 2020) ; et Claudia Cinatti, « Disputes Between U.S. and China Dominate UN General Assembly » (6 septembre 2020).
2. Anu Bradford, The Brussels Effect : How the European Union Rules the World (New York : Oxford University Press, 2020).