Haïti :  la crise de la dictature

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Magalie Civil

Depuis le soulèvement populaire des 6,7,8 juillet 2018, Haïti confronte une fois de trop une crise multisectorielle dans son histoire. Il y a eu un raccourcissement des cycles de mobilisations, porteurs de demandes sociales exigeant l’amélioration des conditions de vie, la justice sociale et surtout l’épuration des institutions haïtiennes qui pataugent dans la corruption. À l’unisson, un cri collectif du peuple haïtien a été lancé le 6 juillet 2018 quand le gouvernement a augmenté une énième fois le prix du carburant, depuis, ce cri n’a cessé de retentir. Face à un pouvoir corrompu, répressif et criminel, le peuple haïtien a usé de presque tous les moyens possibles pendant ces deux dernières années : sit-in, marches, manifestations, pétitions, peyilòk, grèves… pour faire entendre sa voix. Il est à noter que « ces mobilisations, les plus importantes peut-être depuis celles qui ont renversé la dictature de Duvalier en 1986, se sont cristallisées dans une formule : une transition de rupture. Il s’agit de rompre avec la reproduction des crises chroniques, fruit d’une double subordination à l’international et à la classe dominante locale »[1]. Des discours revendicatifs exigeant des transformations profondes au niveau des structures sociales en Haïti et qui questionnent les rapports de dépendance et de subalternisation que l’État haïtien entretiennent avec les puissances impérialistes surgissent constamment lors des grandes crises. En revanche, cette velléité du mouvement PetroCaribe d’exiger avec autant de ténacité et de créativité une reddition de compte, puis un procès sur la dilapidation d’un fonds public est un fait inusuel et assez atypique. L’écho et les différentes prises en charge de ce mouvement ont amené le régime PHTK à donner des coups de plus en plus violents et à exercer une politique de chaos afin de le neutraliser.

Les acquis obtenus sous la pression du mouvement PetroCaribe tels que les trois rapports d’audit sur le Fonds PetroCaribe de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) constituent une première prise en charge institutionnelle de la question. La place qu’a occupé la demande de reddition de compte et d’un procès vis-à-vis de cette vaste opération de corruption gouvernementale dans la sphère publique digitale, ainsi que la pluralité des profils sociodémographiques des acteur-e-s mis de l’avant dans ce mouvement a révélé son potentiel de provoquer l’indignation et la solidarité à l’échelle internationale. Le fait que cette affaire est devenue une véritable « question sociale » prise en charge par les classes populaires dans la dynamique des mobilisations populaires, cela a rendu ce mouvement d’autant plus inquiétant. Ces différentes prises en charge laissaient prévoir plusieurs issues possibles défavorables au régime PHTK. Abordons deux des plus plausibles, qui loin d’être exhaustifs ont le mérite d’être facilement décelables.

La première issue possible est le procès[2], qui risquerait de faire condamner nombre de potentats du pouvoir, vu leurs implications déjà révélées dans les deux rapports d’audits de la CSCCA. Celui-ci ne peut aboutir que par des voies institutionnelles. Dès lors, le démantèlement, la domestication des institutions étatiques et l’asservissement des lois du pays sont devenus au centre de l’agenda politique du président de facto Jovenel Moise. Ce processus passe par l’adoption de décrets aussi contestables que la légitimité du président lui-même : comme le décret publié 6 novembre 2020 réduisant les pouvoirs de contrôle de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif sur les questions relatives à la législation sur les finances publiques à de simples avis consultatifs[3]. Ou encore le nouveau Code pénal du président de facto qui prône le droit d’amnistie du chef d’État entre autres…[4] Sans compter son arrêté présidentiel du 28 septembre 2020 par lequel il nomme un Conseil électoral provisoire[5] lui conférant par la même occasion la mission d’organiser « le référendum constitutionnel afin de doter le pays d’une nouvelle Constitution… »[6]. Nouvelle constitution qui devait assurer ses arrières et ceux de ses complices dans l’éventualité d’un procès sur le PetroCaribe. Notamment par le biais de l’article 139 stipulant : « aucune action ne peut être engagée contre le Chef de l’État pour des actes liés à ses fonctions et accomplis en qualité de Président de la République, même après la fin de son mandat ». Malgré les nombreuses protestations contre ce référendum inconstitutionnel, qui va à l’encontre de l’article 284.3 de la Constitution de 1987 stipulant que « toute consultation populaire tendant à modifier la constitution par voie de référendum est formellement interdite », Jovenel Moise maintient sa tactique en publiant le 5 janvier 2021 son décret anticonstitutionnel sur le référendum.

La deuxième issue possible est une forme de justice populaire qui passerait par le mécanisme de la rue et la matérialisation du discours revendicatif tabularasa (faire table rase). Pour anticiper une telle possibilité, Jovenel Moise opte pour une politique du chaos en instaurant un continuum de violence afin de mettre sous silence les revendications populaires. Il a opté pour un dispositif axé sur la terreur et la peur comme moyen de gestion du pouvoir politique. Michel Rolph Trouillot affirme dans les racines historiques de l’État Duvaliérien que « le pouvoir d’État est toujours violent, et revendique toujours l’exclusivité de sa violence » (Trouillot 1986, 176) ». Par ailleurs, les manifestations de cette violence sont codifiées légalement par le droit, et socialement par ce que Trouillot appelle les codes sociaux. En outre, « la violence du pouvoir est soumise plutôt à des codes sociaux, toujours non écrits, souvent non verbalisés, mais dont la trace est repérable à travers l’histoire du pays en question » (Trouillot 1986, 176). Par contre, dans un dispositif de gestion du pouvoir basé sur la terreur et la peur, l’objectif est de bousculer les codes sociaux relatifs à la violence. En ce sens, on assiste à des formes de violences toujours plus crapuleuses comme les kidnappings et meurtre sur des enfants, des viols collectifs sur les femmes, des mutilations, des kidnappings dans des églises… L’idée est de créer une psychose de peur généralisée qui crée la paralysie.

Ce mécanisme se met en place entre autres par des assassinats politiques, des exécutions, des massacres à répétition dans les quartiers populaires, la fabrication de l’insécurité, les représailles des mobilisations populaires, le contrôle du territoire par le phénomène du kidnapping, la criminalisation des actes de protestations… Dans son décret sur le renforcement de la sécurité publique, il fait de la barricade un acte terroriste … Cette mesure tombe à point nommé, quand on considère que l’action protestataire la plus percutante qui était mobilisée contre ce gouvernement est le peyilòk, dérivé de la barricade. En effet, le peyilòk est une action protestataire de type manifestant (total investissement de la rue) qui se matérialise par la mise en place généralisée de barricades dans le but d’opérer un blocage total pendant plusieurs jours, voire des mois, dans un espace géographique regroupant plusieurs entités territoriales. Sa singularité réside dans sa portée discursive qui fait de lui à la fois une action offensive (forte capacité perturbatrice, paralysie totale de toutes les sphères d’activités), une action défensive (tactique et stratégie pour contrecarrer la répression des forces de l’ordre ciblant les protestataires, en les empêchant d’atteindre physiquement des foyers de résistance) et une expression (forme dénonciation d’une violence structurelle, questionnement d’un modèle étatique anti citoyen et subalternisé).[7]

Un fait inédit qui illustre bien ce basculement des codes sociaux est la fédération des gangs en juin 2020 sous l’œil complice du gouvernement et des Nations unies (ONU)[8].  Par cet acte, ce régime a institutionnalisé et normalisé l’insécurité ainsi que l’impunité en Haïti, surtout quand nous savons que plusieurs de ces gangs ont été impliqués dans les massacres qui eurent lieu dans certains quartiers populaires (RNDDH)[9]. Par ailleurs, comme a souligné le Réseau national des droits humains concernant les derniers assauts menés contre le quartier de Bélair le 31 mars 2021 : « Jimmy Chérizier alias barbecue, ancien policier de l’unité spécialisée de l’UDMO, devenu chef du gang G-9, a donné une conférence de presse le 2 avril 2021 dans son fief après les attaques. Il a déclaré qu’il s’agissait d’une réponse et a revendiqué la responsabilité de cette attaque contre Bel-air. Et il dit qu’il continuera à attaquer Bel-air »[10].

Si l’un des principes de dangerosité d’une dictature réside dans l’obsession de maintenir le pouvoir à n’importe quel prix, pour le PHTK, c’est une stratégie qui l’empêche de courir à sa perte. Depuis, ces différentes prises en charge du scandale PetroCaribe et l’émergence du peyilòk comme nouvelle forme d’action protestataire extrêmement déstabilisante, il n’a jamais été aussi vital pour un régime de maintenir et d’amplifier sa position de force, quitte à détruire les institutions, les lois, les codes sociaux, la vie. Maintenant, il est clair que les jeux sont faits, les dés sont jetés, c’est quitte ou double. À la victoire du peuple haïtien!

[1] https://alter.quebec/massacres-et-derive-autoritaire-haiti-a-rebours-du-recit-international%e2%80%89/

[2]  Par ailleurs, Haïti a déjà expérimenté un procès sur la corruption au niveau de l’appareil d’État sous la présidence de Nord Alexis en 1904 appelé couramment procès de consolidation.https://lenouvelliste.com/article/194930/le-proces-de-la-consolidation-un-precedent-historique

[3] https://lenouvelliste.com/article/222919/jovenel-moise-publie-un-decret-qui-enleve-a-la-cour-superieure-des-comptes-son-pouvoir-de-controle

[4] https://rezonodwes.com/2021/03/11/les-nations-unies-et-le-regime-de-terreur-en-haiti/#_ftn3

[5] Cette mission ne revient absolument pas à un conseil électoral. En outre, ce conseil électoral est illégitime et illégal dans la mesure qu’elle va à l’encontre des procédures légales dictée par la constitution et aussi parce que différents secteurs avaient refusé d’envoyer des représentant-e-s dans sa mise en place. Ce conseil fut installé le 22 septembre 2020 sans que les membres aient prêtés serment.

[6] https://lenouvelliste.com/article/221140/jovenel-moise-nomme-un-cep-pour-organiser-les-elections-et-un-referendum-pour-une-nouvelle-constitution

[7]  https://ruor.uottawa.ca/handle/10393/41622

[8] https://alter.quebec/lonu-et-le-regime-de-terreur-en-haiti/#_ftn2

[9] https://web.rnddh.org/wp-content/uploads/2021/03/T%C3%A9moignage-12032021-FR.pdf

[10] https://web.rnddh.org/wp-content/uploads/2021/04/6-CP-Bel-Air-7Avr2021-1.pdf