Haïti : une nouvelle Constitution à tout prix ?

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Innocent Jean Louis, LIG, 6 décembre 2020

La formation sociale haïtienne s’enferre dans une crise totale. Son origine est dans la Constitution de 1987 ; c’est, en tout cas, la conviction la plus affichée. La solution viendra à bout d’un changement constitutionnel : voilà, une conséquence logiquement cohérente du problème tel qu’ici posé et identifié. Un avis partagé, dans une proportion assez considérable, par les intellectuels, les politiciens, les acteurs économiques, les acteurs de la société civile et les pro-consuls de l’impérialisme.

Cette constitutionnalisation de la crise ne date pas d’aujourd’hui, l’amendement controversé voté par l’Assemblée nationale le 9 mai 2011 constitue un cas témoin. Là, ce n’est absolument pas une idée originale de Jovenel Moïse, mais celle des couches dominantes et dirigeantes ainsi que de leurs domestiques. Seulement, le Président Moïse concourt au prix du serviteur le plus zélé et du dirigeant politique nostalgique du pouvoir personnel autoritaire ; la création de manière unilatérale d’un comité consultatif (dit) indépendant pour l’élaboration du projet de la nouvelle Constitution, par arrêté du 28 octobre 2020, dit long à ce propos.

Culte du droit … Le droit, système de normes sociales, désigne le lieu de formalisation des rapports sociaux ; et ceux-ci, celui de ses déterminations concrètes. La Constitution, en effet, est une composante du système juridique, donc un dispositif caractéristique de la superstructure juridico-politique. Réduire la cause principale de la crise en Haïti à la Constitution de 1987 consiste à retrancher l’infrastructure sociale dans le procès d’explication de la situation ; c’est, en vérité, prioriser l’accessoire sur le principal. Ce qu’il convient d’admettre pourtant, c’est l’existence d’une expression constitutionnelle de la crise cohabitant avec d’autres expressions politique, économique, culturelle, et tout le reste. Pourquoi, toute constitutionnalisation provient d’une croyance arriérée telle que la Constitution devient un objet de culte, une force révélée qui actionne l’histoire et non un déterminant socio-historique. Selon le culte du droit, les frontières de la crise et l’horizon de sa solution se bornent dans la Constitution.

Le culte du droit se caractérise même par un refus du questionnement historique. L’histoire constitutionnelle étant, à elle seule, un argument qui discrédite l’option constitutionnelle. Des changements constitutionnels, on en connait beaucoup ; ils aboutissent presque tous à un même résultat : renforcement du pouvoir politique personnel d’un Président ou/et de son clan, ré-aménagement formel des rapports sociaux dominants.

La constitutionnalisation ou, du moins, la réduction du débat autour de la crise à un débat constitutionnel ou de constitutionnaliste est, à ce prix, diversion.

Diversion … Le culte du droit, la référence permanente à la Constitution, est un argument de diversion, dans la mesure où il écarte de la discussion les rapports sociaux essentiels qui qualifient les situations d’inégalités, d’exploitation, de corruption ; ou encore de la domination néocoloniale d’Haïti par les États-Unis. Le culte du droit, c’est aussi confondre une expression (constitutionnelle) de la crise à la crise, telle que l’exercice de diversion construise cette confusion comme pure vérité.

Le contexte social en Haïti rapporte des faits concrets, tels : la pauvreté généralisée, la misère chronique, le chômage structurel, le kidnapping, la contrebande, la corruption institutionnelle et institutionnalisée, la collusion publique/privée dans le détournement des fonds publics, le vol des fonds Petro-Caribe, etc. Placer tous ces maux sur le compte de la Constitution de 1987, et faire croire qu’une solution est dans une nouvelle Constitution, tout cela est chimère et diversion. Diversion pour cacher les intérêts qui concourent à faire de la formation sociale d’Haïti, un désastre social. Diversion pour détourner l’attention des vrais défauts de la Constitution de 1987 dont l’intelligence exige de reconstituer les intérêts qui fondent l’état social d’organisation. Diversion pour regénérer l’état social actuel suivant une autre Constitution. Il s’agit enfin de s’arrêter sur les promoteurs de la nouvelle Constitution et en quoi leur promotion envers cette démarche est un culte intéressé, un culte de diversion.

L’impérialisme étatsunien, à travers certaines institutions[1] telles son ambassade, le Core Group, l’OEA, le BINUH, soutient avec zèle l’idée d’une nouvelle Constitution ; il s’y accroche dans la mesure où un dénouement aussi superficiel permettrait de dissimuler leur néo-colonisation d’Haïti et même de la renforcer, par exemple, en reconnaissant plus de pouvoir à la diaspora sous la base d’une multiple nationalité dans un pays qui peine encore à construire la nation. Les agents économiques y croient fermement, les rapports sociaux qui font crise, mais qui assurent leur richesse, ne seront pas menacés, mais réaménager selon une formalisation autre. Enfin, les politiciens qui veulent à tout prix garder le pouvoir et renforcer leur pouvoir politique personnel, y voit une opportunité. Quant aux acteurs de la société civile, certains s’y accrochent en qualité de domestique des couches dominantes et dirigeantes ; d’autres, par intériorisation de la diversion comme un état normal et naturel, ils agissent tout simplement par illusion. Celle-ci est efficace à un point tel que les véritables victimes du système deviennent des fanatiques impénitentes d’une démarche les tenant éloigner d’une conscience de leur situation sociale réelle.


[1] Les notes, les tweets, les déclarations, les rapports de ces institutions sont là pour faire la preuve.