États-Unis : puissance en déclin, État en faillite

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Phyllis Bennis[1]

Par un beau jour du mois de juillet dernier, Jeff Bezos, le PDG d’Amazon, a augmenté sa richesse de 13 milliards de dollars. Pendant ce temps, aux États-Unis, le filet de sécurité sociale s’effondre. Un enfant sur 6 s’endort le ventre vide. Cent quarante millions de personnes vivent en dessous ou à peine au-dessus du seuil de pauvreté (ce nombre existait avant la pandémie). Pour ces familles, tout problème devient catastrophique. Bien sûr, cela affecte de manière disproportionnée les personnes racisées. Depuis le début, le capitalisme aux États-Unis a été racialisé, avec l’oppression raciale et de classes opérant l’une dans l’autre. Cependant, aujourd’hui, quelque chose se passe : les États-Unis sont maintenant en train de devenir un État en faillite (failed states), selon l’expression dénigrante qui était utilisée pour des pays disloqués (la Somalie, la Syrie, la Yougoslavie, etc.).

La dé-démocratisation

En 2019, nous avons vu la brutalité du racisme systémique au premier plan de l’attention publique, ce qui a déclenché une grande vague de résistance populaire. Depuis quelques années cependant, l’érosion des droits est systématiquement organisée. Ainsi, la législation garantissant le droit de vote imposée par le mouvement des droits civils en 1965 a été sévèrement érodée par les décisions des tribunaux, notamment la Cour suprême qui est maintenant dominée par des juges d’extrême droite. En promettant de « détruire l’État administratif », l’administration Trump a aggravé le néolibéralisme dans sa forme la plus cruelle en affaiblissant des institutions comme le service postal, l’Agence de protection de l’environnement, voire le département d’État.

Polarisation

Cette mobilisation de droite a conduit plus de 70 millions d’Américains à voter pour Trump en octobre dernier. Les électeurs de Trump étaient majoritairement blancs (mais pas entièrement) et masculins. Pour beaucoup de ces hommes blancs, la colère et la peur de perdre une partie de leurs privilèges dans le contexte de la crise économique les ont conduits à cette posture. Cela ne veut pas nécessairement dire que ces hommes se définissent explicitement comme racistes, homophobes, machistes, mais leur priorité est de défendre leurs privilèges, et pour cela, ils sont clairement prêts à accepter le racisme, la misogynie, l’homophobie, la xénophobie, etc., comme le mettait de l’avant l’administration Trump. Le résultat est que nous avons une société profondément divisée — environ 70 millions de personnes ont voté pour Trump, environ 75 millions pour Biden et environ 70 millions de plus n’ont pas voté. (Il convient de noter que de nombreux non-votants ont été empêchés de voter, à cause des efforts de la droite républicaine pour supprimer les électeurs). Maintenant, près de la moitié de la population est hésitante ou opposée aux vaccinations contre la COVID, et beaucoup ne seront pas inquiets si les 50 % restants tombent malades et meurent. Une grande partie de la fracture est rurale/urbaine/suburbaine, les personnes racisées étant largement (mais pas entièrement concentrées) dans les grandes villes.

Les démocrates et la militarisation

Si nous regardons le programme du Parti démocrate, nous ne pouvons pas être trop optimistes. L’opposition à Trump a été puissante et urgente, et au niveau de l’establishment du Parti démocrate, cela a souvent signifié s’opposer instinctivement à tout ce que Trump soutenait, quelle qu’en soit la substance. Les démocrates de l’establishment, par exemple, s’opposent largement au retrait militaire des forces américaines d’Afghanistan, affirmant que le moment est mal choisi, ou que nous allons « abandonner nos alliés ». Cependant, les démocrates démontrent ailleurs par peu d’initiative pour développer une stratégie pro-paix. Ils prévoient au contraire augmenter les technoguerres à travers les frappes aériennes, les drones, les missiles et les forces spéciales, comme nous le voyons en Afghanistan, en Irak, au Yémen, en Syrie, etc. La militarisation de la politique américaine en Afrique se poursuivra probablement avec AFRICOM, une immense infrastructure militarisée construite sur ce continent. Outre le maintien des incursions militaires au Moyen-Orient, l’administration Biden devrait continuer la politique de Trump dans la confrontation avec la Chine et la Russie. À l’heure actuelle, 53 cents de chaque dollar fédéral sont dépensés pour l’armée — 738 milliards de dollars dans le budget militaire de cette année, 740 $ l’an prochain et la moitié de cette somme va directement aux grandes entreprises militaires.

Résistances

Il y a cependant des signes encourageants, surtout quand on regarde les mouvements sociaux qui se sont multipliés ces dernières années. Le plus puissant est le mouvement Black Lives Matter, qui n’est pas une organisation, mais plutôt une alliance qui évolue constamment. La composante politique de BLM est l’organisation Black Voters Matter. L’une des réussites de cette résistance a été de normaliser les discours critiques, comme les revendications demandant la suppression du financement de la police et l’augmentation des budgets pour les programmes sociaux. D’autres mobilisations ont fait leur marque, comme la lutte des Premières Nations à Standing Rock, celle des migrants près des murs qui séparent les familles le long de la frontière mexicaine, contre l’interdiction des musulmans au début de la présidence de Trump, la Marche des femmes juste après son inauguration, etc.

De nouvelles approches

L’intersectionnalité est au cœur des programmes des mouvements, qui travaillent à relier les revendications spécifiques de classes tout en se concentrant sur la pauvreté et les inégalités économiques, le racisme systémique, le militarisme et l’injustice environnementale. Une chose à noter, alors que les organisations socialistes sont en croissance aux États-Unis, en particulier parmi les jeunes militants : le langage des mouvements progressistes et de gauche aux États-Unis ne se réfère pas spécifiquement aux concepts de socialisme ou d’impérialisme. Certains des mouvements clés, tels que la Campagne des pauvres, sont confessionnels et utilisent le langage de la moralité (le bien contre le mal), tout en maintenant des politiques clairement antiracistes, anti-exploitation, antimilitaristes et de justice pro-environnementale. Un changement qui suscite de l’espoir est la montée en flèche d’un pôle de gauche au sein du Parti démocrate et au sein des institutions gouvernementales, dans les villes et les États, et également au Congrès lui-même. La fameuse « escouade » composée de 4 courageuses femmes de couleur élues en 2018 sera bientôt rejointe par 8 autres membres progressistes élus au Congrès lors des élections de novembre 2020. Les Democratic Socialists of America (DSA) ont considérablement augmenté leur influence. Tout cela conduit déjà à des confrontations avec l’administration Biden.

Un nouveau front populaire

Le défi pour la gauche est de construire un grand front populaire, capable de mener des batailles locales et nationales contre ce qui sera, avec Biden, un gouvernement centriste ou même de centre droit. Le problème est plus évident en matière de politique étrangère. Biden n’a montré aucune indication qu’il entend créer des ruptures avec les administrations précédentes sur les guerres, les armes nucléaires, le défi la Palestine-Israël, l’Iran, la Chine, l’Amérique latine, etc. Les factions conservatrices du Parti démocrate sont bien placées dans les instances régissant la politique extérieure. Biden lui-même pense être un expert, ayant servi pendant des années en tant que président de la commission des relations étrangères du Sénat et traité des questions de politique étrangère en tant que vice-président d’Obama. Il est donc peu probable qu’il veuille opérer un virage, à l’exception peut-être du dossier avec l’Iran. En tout et pour tout, la politique étrangère de Biden est susceptible de revenir à une sorte d’impérialisme moins vicieux que celui qu’on a eu sous Obama. Biden va parler d’un « retour » à l’ONU et à l’OMS, mais il refusera de rejoindre la campagne populaire de vaccination. Il acceptera de revenir à l’accord de Paris sur le climat, mais il refusera de prendre les mesures nécessaires pour concrétiser les engagements agréés.

[1] Phyllis dirige le New Internationalism Project à l’Institute of Policy Studies de Washington. Ce texte a été présenté lors d’un séminaire organisé par Dialogue Global, 15 décembre  2020