La prison en temps de pandémie

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Charles Etienne Beaudry, Doctorant en sciences politiques, Université d’Ottawa

La pandémie touche absolument tout le monde. Sans exception. Il importe d’éviter de procéder à des gradations entre les impacts sur les différentes personnes. Nous sommes tous dans le même bateau. Il demeure par contre important de souligner certaines conséquences qui ne sont pas remarquées de façon générale. Les médias traitant peu le sujet, et la population ayant moins le réflexe de s’en préoccuper. Parlons donc de l’effet de la covid-19 sur les centres de détention, et plus particulièrement sur le sort des détenus.

De source sûre, voici comment les choses se passaient en mai 2021, et ce, à l’intérieur d’un établissement correctionnel du Québec. L’exercice n’est pas de pointer du doigt ni le système québécois de sécurité publique ni le personnel des établissements. Il s’agit de faire connaître une réalité étonnante et de contribuer à élargir la sensibilité citoyenne par rapport à la prison. La perspective pandémique en offre un regard particulièrement lugubre.

En raison des mesures sanitaires en place, un détenu, qu’il soit prévenu en attente d’une audience au tribunal ou contrevenant qui purge une peine, entre dans un centre correctionnel québécois à la manière d’un voyageur qui revient au Canada de l’étranger. Il doit faire la fameuse «quatorzaine», c’est-à-dire qu’il doit être en isolement durant une période de quatorze jours avant de rejoindre la population carcérale.

L’application de cette règle provoque une surcharge de travail importante pour les gardiens et les autres professionnels qui gravitent autour des détenus au sein de ces établissements. En termes clairs, les quatorze jours d’isolement deviennent alors un moment particulièrement ardu. Les détenus sont en cellule durant plus de 23 heures par jour. Ils sortent, un par un, pour une sortie dans la cour une fois par jour (45 minutes la semaine et 30 minutes la fin de semaine). La cour extérieure se résume à une petite enceinte vide entourée de clôtures barbelées.

Ces personnes ont droit à deux douches par semaine. Ceux qui ont eu la présence d’esprit d’apporter des vêtements de rechange doivent attendre d’abord 72 heures pour la désinfection des objets, et ensuite doivent encore attendre plusieurs jours avant que leurs effets personnels ne soient fouillés par les agents. Il n’est pas rare que les individus incarcérés complètent les quatorze jours de leur isolement avec sur eux, ce qu’ils portaient à leur arrivée.

À l’intérieur de la cellule, il n’y a pas de télévision ou de téléphone, mais il y a un petit bouton noir qui permet aux prisonniers en isolement d’alerter les gardiens s’ils ont des idées suicidaires. Ils sont avertis de n’utiliser ce bouton que pour cette raison. Ceux qui s’en servent sont relocalisés dans une cellule capitonnée munie d’une caméra et éclairée en permanence.

Le phénomène de l’isolement n’est pas nouveau, mais avant la pandémie, il était réservé aux détenus extrêmement dangereux ou encore pouvaient durer quelques heures pour toute la population en cas d’émeute appréhendée. L’isolement a aussi été depuis longtemps un moyen de punir un détenu au mauvais comportement à l’intérieur des murs.
Les juges, depuis le début de la pandémie, évitent d’envoyer des gens derrière les barreaux pour des pacotilles. Les procureurs sont eux aussi moins exigeants dans leurs négociations avec les avocats de la défense. Le système a également libéré plusieurs délinquants pour qui la covid-19 représente un risque accru en raison de leur état de santé. Sans surprise, plusieurs éclosions sont survenues dans ces endroits propices à la promiscuité, et il y a eu des décès. Par contre, la méthode de la quatorzaine, depuis qu’elle a été appliquée, est réputée très efficace.

Évidemment, nombreux diront que ceux qui se retrouvent dans cette fâcheuse situation sont les seuls responsables de leur malheur. Mais il serait humain d’avoir une petite pensée empathique pour ces pauvres diables qui sont frappés de plein fouet par les mesures sanitaires.

Charles-Étienne Beaudry
Doctorant en science politique à l’Université d’Ottawa