L’accroissement de l’ultra-richesse au détriment de l’égalité : une crise sans précédent

Photo de la couverture du rapport d'Oxfam
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Claire Comeliau, correspondante en stage 

Selon le rapport d’Oxfam paru le 16 janvier dernier, en 2025, la fortune des milliardaires a augmenté à un rythme trois fois plus élevé que la moyenne annuelle au cours des cinq dernières années. L’accroissement de la fortune des plus riches n’est pas un phénomène nouveau, mais a toutefois atteint un niveau record et l’on assiste à un enrichissement global sans précédent. Si les milliardaires prospèrent, on assiste aussi à une augmentation inédite du nombre de riches : en 2024, on note plus de 680 000 nouveaux millionnaires. Dans une société où les inégalités sont exacerbées continuellement, il est nécessaire de comprendre les dynamiques propres à cette augmentation et ses impacts à travers le monde.

Les agents de cet accroissement des richesses

La richesse est exponentielle : plus on est riche, plus il est facile de s’enrichir. C’est ce qu’on appelle l’effet Matthieu, un effet boule de neige qui favorise l’accroissement de ses avantages par rapport à un groupe plus défavorisé. Ce mécanisme explique en partie le renforcement actuel des inégalités. Par exemple, les revenus des dividendes et les plus-values tirés des capitaux dont les ultras riches sont propriétaires ne font qu’augmenter : il peut s’agir par exemple de placements à long terme comme des terrains, des immeubles ou du matériel. Les énormes bénéfices des entreprises détenues y contribuent bien évidemment aussi. On peut enfin mentionner l’importance de l’héritage, qui joue un rôle prépondérant dans l’accélération de la concentration des richesses détenues par les « bien-nés ».

L’apparition du néolibéralisme dans les années 80 fut le fer de lance de cette croissance des grandes fortunes. Des figures comme Margareth Tathcher, la dame de fer, ou encore Ronald Reagan, ont défendu avec acharnement ce nouveau modèle économique au détriment de l’État providence et des politiques de redistribution favorisant « » l’ascenseur social », qui se sont alors drastiquement réduites. Ce fut l’avènement du libre marché, ayant comme objectif de booster la croissance mondiale. Les dispositifs fiscaux s’en retrouvèrent allégés et une déréglementation de la production se mit en place, conformément au principe du libre-échange et de la mondialisation, notamment dans les droits et la protection du travail. Cette nouvelle politique permit donc indiscutablement d’augmenter globalement les richesses tout en augmentant les inégalités.

Plus récemment, les deux présidences Trump, avec ses mesures de déréglementation et de démantèlement des accords visant à réduire l’imposition des entreprises, comme l’accord mondial sur la taxation minimale des multinationales conclue sous l’égide de l’OCDE dont les États-Unis se sont retirés le jour de l’investiture du président Trump en 2025, ont aussi profité aux plus riches à travers le monde.

L’essor des technologies et l’émergence de progrès techniques tels que les biotechnologies ou l’intelligence artificielle ont créé à leur tour des opportunités colossales pour les entreprises comme les GAFAM, qui ont pu d’une part se développer à l’échelle internationale, mais aussi voir les revenus issus de leurs placements exploser. Outre les technologies, de nouveaux secteurs stratégiques sont devenus sources de profit, comme l’extraction des métaux critiques tels le lithium, le cobalt et les terres rares, nécessaires à la fabrication de nombreux appareils électroniques, à l’exploitation de l’intelligence artificielle ou au commerce des données. Les directions de ces entreprises globales géantes trouvent donc naturellement leur place dans le classement des milliardaires de Forbes.

Les inégalités lourdement aggravées

Face à l’accroissement des richesses, les inégalités économiques se sont exacerbées : le rapport d’Oxfam affirme ainsi que les douze milliardaires les plus riches du monde possèdent plus de richesse que la moitié la plus pauvre de l’humanité, soit plus de quatre milliards de personnes. On observe d’autre part une corrélation positive entre la fortune des milliardaires et le nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire : au-delà des frontières, la population voit constamment le coût des produits de base augmenter. Cette concentration extrême de richesses d’une part et la pauvreté grandissante d’autre part explique que les inégalités économiques ne cessent de se creuser, entrainant bien souvent des inégalités politiques.

Plus les ressources économiques sont réparties de manière inégale, plus le pouvoir politique l’est également. Aujourd’hui, l’argent rend tout puissant, comme en démontre la justice de classe : les plus riches peuvent se procurer des équipes juridiques puissantes qui obtiennent souvent leur impunité devant la justice et leur assure la prospérité et la conservation de leur emprise sur notre avenir. Les grandes fortunes influencent aussi directement la politique : le rapport d’Oxfam révèle ainsi que les milliardaires ont 4 000 fois plus de chances d’occuper un poste politique qu’un individu « ordinaire », comme en témoigne la récente expérience Musk aux États-Unis. De ces inégalités grandissantes résulte une diminution des droits humains et des libertés politiques de la majorité, laissant le champ libre aux ultrariches et à leur soutien au sein des gouvernements. Un lien indéniable est donc établi entre l’augmentation des richesses et le risque de recul démocratique.

Déjà au XXe siècle, le juge visionnaire de la Cour Suprême américaine, Louis Brandeis, avait déclaré : « Nous pouvons avoir la démocratie ou nous pouvons avoir la richesse concentrée dans les mains de quelques personnes, mais nous ne pouvons pas avoir les deux ». La concentration de la richesse serait donc incompatible avec une démocratie saine, car elle menacerait la stabilité et l’égalité politique. Aujourd’hui, cette déclaration prend tout son sens : plus de la moitié des plus grandes sociétés médiatiques dans le monde appartiennent à des milliardaires et neuf des dix plus grands réseaux sociaux sont dirigés par seulement six milliardaires. Cet accaparement des espaces médiatiques leur permet de contrôler et d’influencer la politique à leur guise au détriment d’une certaine tolérance sociale. D’innombrables exemples en fournissent la preuve, comme le rachat de X — anciennement Twitter — par Elon Musk, avec ses mesures prises au nom de la liberté d’expression et qui ont provoqué une hausse de 500 % des insultes à caractère raciste. Si l’argent ne donne pas le pouvoir, une personne ultrariche souhaitant l’acquérir est donc en position de force et peut ainsi devenir une pièce influente de l’échiquier politique.

Quelles solutions possibles ?

Cet accroissement fulgurant des inégalités n’est pas une fatalité et il existe des moyens pour les gouvernements de le contrer. Ainsi, des politiques nationales peuvent être mises en place, comme des taxes sur les grandes fortunes ou sur les transactions boursières, qui doivent bien sûr rester équilibrées afin de ne pas provoquer une expatriation des richesses. La fiscalité pourrait alors être un exutoire à cette situation. Le renforcement des protections sociales et l’amélioration du financement des services publics, de l’éducation à la santé, sont aussi essentiels pour permettre à une majorité d’être soutenue et pour éviter aux classes moyennes de sombrer dans la précarité. Pour cela, le rôle des syndicats et celui de la population sont fondamentaux : ils pourraient constituer un véritable contre-pouvoir pour influencer les politiques et imposer la mise en œuvre de mesures en faveur de la justice sociale. D’autres outils restent à disposition, comme la proposition de la philosophe belgo-néerlandaise Ingrid Robeyns, qui introduit la notion d’un « plafond d’extrême richesse », de la même manière qu’il y a une notion de « seuil de pauvreté », qui pourrait alors servir d’alerte lorsque la fortune d’un individu commence à menacer les principes fondamentaux permettant l’équilibre de la société.