Messaoud Romdhani*, collaboration
« Aucun phénomène connu dans la vie n’égale la révolution dans sa capacité à susciter l’espoir, à l’inspirer, mais aussi à le trahir ! »
Asaf Bayet, éminent sociologue et universitaire
Nous publions un texte d’un militant qui fut au cœur des mouvements sociaux tunisiens. Partenaire d’Alternatives et artisan des mouvements altermondialistes, il fut aussi vice-président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme. Cet organisme vient de publier une analyse sans concession de la situation politique en Tunisie qu’on peut consulter en cliquant ici. L’article que Messaoud nous propose porte sur les contraintes et les faiblesses du processus enclenché suite au printemps arabe en Tunisie. Il s’inscrit dans la réflexion plus large sur les exigences des transformations sociales démocratiques résilientes. La rédaction.
La leçon de l’appartement de Zoshchenko
En 1920, Lénine déclara que « le communisme, c’est le pouvoir soviétique plus l’électrification », promettant d’apporter l’électricité dans tous les coins de ce vaste pays. L’écrivain satirique russe Mikhaïl Zoshchenko fit l’expérience d’un autre type d’illumination dans son vieil appartement. Lorsqu’il alluma la lumière électrique, les ombres de sa vieille lampe à huile disparurent, révélant des lits bosselés, des matelas déchirés, un canapé usé, des insectes qui se précipitaient et une vieille chaussure abandonnée dans un coin. Embarrassé et attristé, il retourna à la lueur tamisée et indulgente de la lampe à huile. Comme il le fit remarquer : « La lumière électrique est une bonne chose, mais la vie sous cette lumière ne l’est pas. »
Zoshchenko n’était pas un propagandiste. Il n’avait pas d’idéologie, n’appartenait à aucun parti, mais grâce à son humour et à sa satire douce, il révélait une vérité que les autorités ne pouvaient ignorer : les révolutions promettent l’espoir, mais si elles sont mal menées, elles peuvent exposer la misère plutôt que la guérir.
La révolution tunisienne à la lumière de la liberté
La révolution tunisienne de 2011 nous enseigne une leçon similaire. Elle a inspiré des soulèvements dans tout le monde arabe et, comme l’appartement de Zoshchenko sous une lumière vive, la liberté a révélé ce qui était caché depuis longtemps. La révolution tunisienne n’avait pas d’idéologie fixe et manquait d’un leadership partisan fort, ce qui a contribué à attirer le soutien populaire.
Mais une fois que la lumière de la liberté a brillé, elle a révélé de profondes failles : immaturité politique, passions idéologiques et élites prêtes à reproduire les catastrophes contre lesquelles le peuple s’était révolté.
Les élites et l’échec de la transition démocratique
Le politologue Azmi Bishara nous rappelle que les élites politiques façonnent en grande partie les transitions démocratiques. En Tunisie, notre échec a été marqué par des tentatives de prise de contrôle des institutions étatiques par tous les moyens, le retour du clientélisme, la corruption, les alliances factices, les conflits marginaux et la négligence des besoins publics. Les élites n’ont pas réussi à construire un État souverain et indépendant ni une démocratie solide dotée d’institutions capables de la protéger. Pourtant, l’arrogance collective a prévalu, comme si la démocratie avait été renforcée et ne pouvait jamais être renversée.
La liberté nécessite de réels progrès
Pour la population ordinaire, cependant, le succès de la démocratie était lié à de réels progrès : opportunités économiques, équilibre régional et justice sociale. Comme dans l’appartement de Zoshchenko, la lumière de la liberté a révélé à la fois l’espoir et les lacunes, mettant en évidence le travail qui restait à accomplir.
Kais Saied et l’isolement des élites
Lorsque Kais Saied a consolidé son pouvoir et mis fin à la transition démocratique, les anciennes élites politiques se sont retrouvées complètement isolées, sans le soutien du public. Comment la Tunisie en est-elle arrivée là ? Était-ce dû à un manque de maturité politique, c’est-à-dire à une compréhension des circonstances changeantes et à une vision de l’environnement social et économique du pays ? Ou était-ce le réveil de rivalités idéologiques latentes qui étaient restées sous la surface pendant la révolution ?
Le Printemps arabe et les limites de l’idéologie
Le sociologue américain Asif Bayat propose un contexte pour le Printemps arabe dans son ensemble. Ces révolutions ont émergé dans un monde largement dépourvu d’« idéologie révolutionnaire », ce qui les rend très différentes des révolutions du XXe siècle à Cuba, au Nicaragua ou en Iran. Le Printemps arabe n’a ni rejeté complètement l’économie de marché ni opposé le capitalisme et l’Occident. Ses revendications étaient modestes : liberté, démocratie, droits de la personne et notions vagues de justice sociale.
« L’absence d’idéologie, la faible coordination et l’absence de leadership unificateur étaient presque sans précédent. Plus frappante encore était l’absence de radicalisme qui avait marqué les révolutions précédentes. Les idéaux démocratiques profonds semblaient souvent dilués ou n’étaient que le sujet de discours, plutôt que le produit d’une vision stratégique ou de programmes concrets. La vraie question est de savoir si le Printemps arabe peut vraiment être qualifié de révolution, au sens où on l’entendait au XXe siècle. »
Le danger d’une idéologie obsolète
Cependant, l’idéologie elle-même peut être une arme à double tranchant. En théorie, elle promet une orientation ; dans la pratique, elle divise souvent. À l’instar des textes religieux interprétés comme des doctrines incontestables, l’idéologie peut fermer les esprits, imposer des hiérarchies rigides et justifier les abus de pouvoir. Tout au long du XXe siècle, les idéologies ont souvent entraîné des catastrophes : oppression de masse, économies en faillite et même guerres. Les régimes nationalistes arabes, dont beaucoup sont arrivés au pouvoir par des coups d’État militaires, ont entraîné des défaites extérieures et une tyrannie intérieure, et les horreurs révélées en Syrie — fosses communes, prisons semblables à des abattoirs et torture systématique — constituent une preuve flagrante de l’échec de l’idéologie.
Sauver la démocratie ou chercher à se venger ?
En Tunisie, la rigidité idéologique était visible dès 2011. Elle est devenue particulièrement préjudiciable lors des mesures extraordinaires prises par Kais Saied, lorsque les partis politiques, les organisations de la société civile et les syndicats ont été contraints de choisir entre défendre les principes de la démocratie ou chercher à se venger de leurs rivaux. Le résultat ? Non seulement la plupart ont perdu de leur influence, mais ils ont également perdu leur crédibilité, se retrouvant fragmentés, affaiblis et incapables de servir efficacement le public.
La question de la véritable démocratie
Mais l’autorité actuelle, par son règne individuel et sa propre version de la démocratie, a-t-elle vraiment gagné ? Abd al-Rahman al-Kawakibi, dans son ouvrage classique Sur la nature du despotisme et la fin de l’esclavage, s’est demandé ce qui définit un gouvernement juste : « Est-ce le pouvoir d’un seul individu sur un groupe, jouissant de son travail et faisant tout ce qui lui plaît ? Ou s’agit-il d’une agence établie par la volonté de la nation pour gérer ses affaires publiques communes ? » La réponse définit la véritable démocratie et avec elle, une stabilité éternelle.
Conclusion : transformer l’espoir en réalité
L’appartement de Zoshchenko et la révolution tunisienne partagent la même leçon : lorsque la lumière de la liberté brille, elle révèle à la fois des promesses et des dangers. L’espoir peut inspirer, mais si les institutions, les citoyennes, les citoyens et les directions ne sont pas préparés, il peut également révéler la fragilité, les divisions et les limites du pouvoir. Le défi ne consiste donc pas seulement à obtenir la liberté, mais à l’utiliser à bon escient : pour construire des institutions résilientes, favoriser la maturité politique et créer une société où l’espoir devient réalité.
*Militant tunisien des droits de la personne, ancien président du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), ancien vice-président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme.
Traduction – Le Journal des Alternatives avec Deepl.








