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Alors que Donald Trump menait une campagne contre la Colombie, et qu’il poursuit maintenant ses intimidations et ses menaces contre Cuba et le Mexique depuis la capture de l’ex-président vénézuélien Nicolas Maduro au cœur de Caracas par les États-Unis, de vives réactions ont émergé dans toute la région.

La conférence d’Alternatives le 6 février fut l’occasion d’analyser l’élan impérialiste américain qui s’abat sur le continent latino-américain et les possibles solutions pour soutenir les mouvements progressistes malgré la vague réactionnaire dans l’ensemble du continent.

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La conférence était animée par David Salvador Hernandez, professeur adjoint à l’Université Saint-Paul, et réunissait Marie-Christine Doran, politologue et professeure à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa, Rosalinda Hidalgo, anthropologue et porte-parole du Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL) ainsi que Alfonso Ibarra Ramirez, président du Conseil central de l’Outaouais-CSN.

De la doctrine Monroe à la doctrine Donroe

La doctrine Monroe, énoncée en 1823 par l’ancien président américain James Monroe, est un principe de politique étrangère qui visait à empêcher toute colonisation des Européens sur le territoire américain. La doctrine Donroe est une réinterprétation de celle-ci, par laquelle les États-Unis proclament la région politiquement, mais aussi économiquement et militairement.

Selon Marie-Christine Doran, « la doctrine Donroe dit explicitement que les États-Unis ont le droit d’intervenir dans la vie politique, peu importe la nature de tous les pays dans leur zone d’influence. Cette affirmation, au dépit des règles du droit international, de la souveraineté des peuples et de leur droit à vivre en paix, nous ramène à l’autoritarisme des années 60 à 80. »

Toujours selon elle, le discours de Bukele est extrêmement proche de celui de Trump. Par rapport à l’offensive autoritaire en cours en Amérique latine, soutenue par les États-Unis, elle touche beaucoup de pays, notamment l’Équateur, qui était auparavant le bastion des mouvements sociaux, mais qui a récemment basculé vers le bukélisme à cause de la crise de narcoviolence en 2023.

Le rôle des femmes et la montée du populisme

Dans sa présentation, Rosalinda Hidalgo souligne le rôle des femmes dans les mobilisations en Amérique latine. Elle rapporte des témoignages face à « l’invasion » des États-Unis sur le sol vénézuélien. Selon elle, les femmes ont participé aux manifestations organisées par le gouvernement ainsi qu’à celles organisées de manière autonome dans les quartiers (rassemblements, graffitis), elles font pression pour maintenir les activités économiques et sociales.

Cette intervention fait suite à une guerre continue qu’elles qualifient de psychologique (par les menaces constantes depuis la prise de pouvoir politique du chavisme), de cognitive (par la diffusion massive de messages sur les plateformes numériques) et d’économique (en raison des mesures de blocus mises en place depuis 2017).

Ces agressions ont commencé avec la nationalisation de l’industrie pétrolière et visent l’autodétermination et l’autonomie des peuples.

« Les médias de l’empire s’attendaient à ce que les gens descendent dans la rue pour célébrer l’enlèvement de Maduro et de son épouse Cilia, mais cela ne s’est pas passé comme prévu », précise-t-elle.

Selon elle, quatre villes ont été bombardées durant l’intervention des États-Unis le 3 janvier : non pas des centres militaires, mais des centres éducatifs et des hôpitaux (unités de dialyse), et les femmes ont vu leurs tâches domestiques s’alourdir, en plus d’avoir soutenu émotionnellement les autres.

Selon ses témoignages, personne n’a célébré les attaques du 3 janvier sur le territoire vénézuélien. Cela reflète, selon elle, le sentiment populaire.

La montée de la droite en Amérique latine

Dans une entrevue qu’elle nous a accordée, elle explique que la montée de la droite en Amérique latine est préoccupante. Originaire du Mexique, elle affirme que des groupes d’extrême droite, financés par l’oligarchie mexicaine, sont bien préparés comme groupes de contre-offensive contre les mouvements sociaux, ce n’est pas nouveau.

Il y a plusieurs dimensions à la droite en Amérique latine : des grandes entreprises et de la classe politique, jusqu’à une partie de la population, incluant des groupes analphabètes. Pour elle, ceux-ci sont particulièrement vulnérables à la montée de l’extrême droite. Les inégalités économiques jouent un rôle dominant dans ce processus. C’est le cas de l’Argentine de Milei qui a gagné les élections grâce aux votes de la jeunesse masculiniste et de plusieurs groupes socialement marginalisés. De l’autre côté du clivage politique, la gauche est également critiquée pour son inactivité, la frustration de la population se fait ressentir.

Les réseaux sociaux jouent aussi un rôle dans ce processus. Ils forment l’espace qui permet de recruter le plus de personnes. Ils produisent aussi de la cyberviolence, par exemple contre les mouvements féministes et l’opposition politique. Pour l’anthropologue, l’instrumentalisation du capitalisme est ce que l’extrême droite sait le mieux faire.

Le rôle des syndicats contre l’impérialisme

Alfonso Ibarra Ramirez, président du Conseil central de l’Outaouais-CSN, affirme que les attaques visent les contre-pouvoirs de la démocratie et du mouvement syndical. Pour lui, l’impérialisme affaiblit le processus politique au complet, assassine des populations et des leaders sociaux par la même occasion.

Il qualifie l’événement du 3 janvier de « hollywoodien », tellement la situation ressemblait à un film d’action et marque une nouvelle ère en termes d’intervention militaire.

Quand cet événement s’est produit, la Confédération syndicale des travailleurs et des travailleuses des Amériques s’est mobilisée pour contacter les syndicats au Venezuela afin de s’assurer qu’ils allaient bien. La CSA représente 55 millions de travailleuses et de travailleurs dans les Amériques. C’est une force de frappe importante. C’est pour cela qu’elle est souvent prise pour cible. Par exemple, en Équateur, la persécution des leaders syndicaux est de plus en plus importante. Également au Panama, le gouvernement panaméen a gelé les comptes bancaires des centrales syndicales, mais aussi les comptes personnels des leaders syndicaux.

Cinq stratégies d’attaque contre le mouvement syndical ont été identifiées : la violence directe, les restrictions aux libertés syndicales (limitation du droit de grève, obstacle à la syndicalisation et encadrement extrême de la négociation collective), l’attaque contre les financements syndicaux, la poursuite des politiques néolibérales et enfin la judiciarisation des rapports de travail.

Pour lui, les populations en Amérique latine sont habituées à ce genre d’impérialisme violent. Chaque crise et attaque contre le mouvement syndical doit servir à se poser des questions.

« On est en mode rattrapage en ce moment, car il y a une prise de conscience comme quoi on ne sera pas capable de s’en sortir juste en mobilisant nos structures ; il faut que les militants et militantes là-bas se sentent aussi concernés que les responsables de ces mêmes structures, sinon on ne s’en sortira pas », conclut-il.