« L’anti-impérialisme » des imbéciles

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Extrait d’une lettre ouverte rédigée par un groupe d’auteurs et d’intellectuels syriens en collaboration avec d’autres personnes solidaires, À l’Encontre, 23 mars 2021

Depuis le début du soulèvement syrien il y a dix ans, et surtout depuis que la Russie est intervenue en Syrie au profit de Bachar el-Assad, on a assisté à une évolution aussi curieuse que sinistre: l’apparition d’allégeances pro-Assad au nom de l’«anti-impérialisme» chez certains qui, par ailleurs, se caractérisent généralement comme progressistes ou «de gauche», et la propagation en conséquence de désinformations manipulatrices qui détournent régulièrement l’attention des sévices bien documentés d’Assad et de ses alliés. Se présentant comme des «opposants» à l’impérialisme, ils accordent régulièrement une attention, particulièrement sélective, aux questions d’«intervention» et de violations des droits de l’homme. Cette attention «sélective» s’aligne souvent sur les positions des gouvernements russe et chinois. Celles et ceux qui ne partagent pas leur point de vue péremptoire sont fréquemment (et faussement) qualifiés d’«exaltés du changement de régime» ou d’idiots utiles des intérêts politiques occidentaux.

Par le biais de leur vision simpliste, ce groupe joue indéniablement un rôle de division et de sectarisation. Tous les mouvements en faveur de la démocratie et de la dignité qui vont à l’encontre des intérêts de l’État russe ou chinois sont régulièrement dépeints comme le produit de l’ingérence occidentale: aucun de ces mouvements n’est considéré comme autochtone, aucun n’est à l’image de décennies de lutte nationale indépendante contre une dictature brutale (comme en Syrie); et aucun ne représente réellement les aspirations des gens qui réclament le droit de vivre dans la dignité plutôt que dans l’oppression et les sévices. En fait, ce qui unit ces courants dits anti-impérialistes est le refus d’affronter les crimes du régime d’Assad, ou même de reconnaître qu’un soulèvement populaire contre Assad a eu lieu et a été brutalement réprimé.

De telles prises de positions d’auteurs et de médias se sont multipliées ces dernières années plaçant souvent la question de la Syrie au premier plan de leurs critiques de l’impérialisme et de l’interventionnisme, qu’ils limitent de manière caractéristique à l’Occident; l’implication russe et iranienne est généralement ignorée. Ce faisant, ils ont cherché à se réclamer d’une longue et respectable tradition d’opposition interne aux abus du pouvoir impérialiste à l’étranger, émanant pas seulement mais le plus souvent de la gauche.

Mais ils n’appartiennent pas légitimement à cette tradition. Aucun de ceux qui s’alignent de manière explicite ou implicite sur le gouvernement malfaisant d’Assad n’en fait partie. Pas plus ceux qui développent de manière sélective et opportuniste des accusations d’«impérialisme» selon une version particulière de la politique de «gauche» – plutôt que de s’y opposer par principe de manière cohérente dans le monde entier, reconnaissant ainsi l’interventionnisme impérialiste de la Russie, de l’Iran et de la Chine.

Souvent sous prétexte de pratiquer un «journalisme indépendant», ces divers auteurs et médias ont fonctionné comme sources principales de désinformation et de propagande à propos du désastre actuel d’ensemble qui se développe en Syrie. Leur vision est celle d’une Realpolitik réactionnaire à la manière de la «power politics» par en haut et antidémocratique d’Henry Kissinger ou de Samuel Huntington, mais avec simplement des pôles inversés. Cette folle rhétorique de simplification outrancière («en inversant le scénario», comme l’a dit un jour l’un d’eux) peut plaire à ceux qui veulent identifier les «bons» et les «méchants» en tout lieu du monde et offrir un instrument pour flatter l’opinion sur la nature des «vrais pouvoirs à l’œuvre», ce qui sert à renforcer un statu quo dysfonctionnel et à entraver le développement d’une véritable démarche progressiste et internationale de la politique mondiale, dont nous avons si désespérément besoin, compte tenu entre autres des défis planétaires que représente la réponse au réchauffement climatique.

Partout dans le monde, du Vietnam à l’Indonésie en passant par l’Iran, le Congo, l’Amérique du Sud et Centrale, les preuves que la puissance états-unienne a été terriblement destructrice sont accablantes, en particulier pendant la guerre froide et au-delà. Le bilan des violations massives des droits humains qui se sont accumulées au nom de la lutte contre le communisme est clair. Et dans la période d’après-guerre froide, celle de la prétendue «guerre contre le terrorisme», les interventions des Etats-Unis en Afghanistan et en Irak n’ont rien fait pour suggérer un changement fondamental de pratique.

Mais les Etats-Unis ne sont pas au cœur de ce qui s’est passé en Syrie, malgré les affirmations de ces personnes. Cette idée, malgré toutes les preuves du contraire, est un sous-produit d’une culture politique provinciale qui insiste à la fois sur la centralité de la puissance des Etats-Unis dans le monde et sur le droit impérialiste d’identifier qui seraient les «bons» et les «méchants» dans un contexte donné.

L’alignement idéologique des admirateurs de droite d’Assad avec un «gauchisme» pro-autoritaire en est symptomatique, et indique que le problème très réel et très grave se situe ailleurs: que faire lorsqu’un peuple est aussi maltraité par son gouvernement que le peuple syrien l’a été, retenu captif par ceux qui ne pensent qu’à torturer, à faire disparaître et à assassiner des gens pour le moindre soupçon d’opposition politique à leur pouvoir?

Au moment où de nombreux pays se rapprochent de plus en plus de l’autoritarisme et s’éloignent de plus en plus de la démocratie, c’est une question politique urgente à laquelle il n’y a pas encore de réponse; et parce qu’il n’y a pas de réponse, partout dans le monde, il y a une impunité croissante pour les dominants, et une vulnérabilité croissante pour dominés.

Là-dessus, ces «anti-impérialistes» ne disent rien d’utile. Au sujet de la violence politique dont sont victimes les Syriens par les Assad, les Iraniens, les Russes? Pas un mot. Permettez-nous de souligner que cet effacement des vies et des expériences des Syriens nous paraît incarner l’essence même du privilège impérialiste (et raciste).

A ceux et celles d’entre nous qui ont risqué notre vie, qui ont été incarcérés dans les prisons des Assad et soumis à la torture (certains d’entre nous pendant de nombreuses années), qui ont perdu des êtres chers, des amis, dont des membres des familles ont disparu, qui ont fui notre pays, ces écrivains et blogueurs n’ont montré aucune prise en considération de notre existence, ce que nous ne trouvons malheureusement guère étonnant, bien que nous soyons nombreux à avoir longuement parlé et écrit à propos de ces événements et de leur signification depuis des années.

Collectivement, les expériences des Syriens et des Syriennes, de la Révolution à nos jours, posent un problème fondamental au monde tel qu’il est compris par ces personnes. Ceux et celles d’entre nous qui se sont directement opposés au régime d’Assad, souvent en payant un prix très lourd, ne l’ont pas fait à cause d’un complot impérialiste occidental, mais parce que des décennies de sévices, de brutalité et de corruption étaient et restent intolérables. Prétendre le contraire et soutenir Assad, c’est tenter de dépouiller les Syriens de tout pouvoir politique et approuver la politique assassine de longue date d’Assad, qui a privé les Syriens de tout pouvoir significatif sur leur gouvernement et leur situation.

Nous considérons ces tentatives de «faire disparaître» les Syriens du monde de la politique, de la solidarité et du partenariat comme tout à fait cohérentes avec le caractère des régimes que ces gens admirent si manifestement. C’est «l’anti-impérialisme» et le «gauchisme» des sans principes, des paresseux et des imbéciles. Cela ne fait que renforcer le dysfonctionnement de l’impasse internationale exposé au Conseil de Sécurité de l’ONU.