Le Canada peut-il aider le Liban ?

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Pierre Beaudet

 

 

Depuis le 4 août, le monde a été saisi par l’explosion qui a dévasté Beyrouth. Selon l’ONU, il faudrait 300$ millions pour faire face aux urgences les plus criantes. Mais à date, la réponse internationale est hésitante. Du côté de l’État canadien, la modeste contribution humanitaire de 30 millions est nécessaire, mais est-ce suffisant ? L’aide humanitaire est nécessaire, mais ce n’est pas seulement avec cela que le Liban pourra se reconstruire.

 

Un pays dévasté

 

Il faut savoir que le Liban, bien avant l’explosion meurtrière du 4 août, était déjà en crise.  Dès les années 1990, les politiques endossées par les États-Unis et ses alliés subalternes dont les pétromonarchies du Golfe et les pays occidentaux ont réellement creusé le trou. Les élites libanaises et leurs amis rêvaient de faire du Liban un « hub » financier et immobilier pour les élites de la région. Ce fut un tournant funeste, d’où un endettement exacerbé et l’aggravation d’une malgestion d’un État que les instances de régulation comme le FMI et la Banque mondiale voulaient minimisé, privatisé, laissé à la seule volonté de grands détenteurs de capitaux. Par la suite dans le sillon de la crise syrienne, l’afflux de centaines de milliers de réfugiés s’est accéléré, pendant que le Liban devenait l’arrière-cour des conflictualités d’un bout à l’autre de la région. Récemment, pour « punir » la Syrie, les États-Unis ont imposé au Liban de cesser l’importation de produits syriens, notamment le pétrole, ce qui explique les coupures de courant incessantes qui affectent Beyrouth. Avant sa quasi-destruction, le port de Beyrouth, qui était la principale porte d’entrée pour la Syrie, s’est retrouvé entravé par les sanctions américaines.

 

Le chaos vient de loin

 

Cette   « crise des crises » qui foudroie le Liban ne peut être expliquée sans revoir la trame des dernières décennies. La « réingénierie » promue par les néoconservateurs depuis une vingtaine d’années au Moyen-Orient a conduit à l’anéantissement de l’Irak et à la quasi-destruction de la Syrie. Entretemps, Washington et ses alliés-subalternes ont permis à l’État israélien de consolider l’occupation de la Palestine. Tout cela a eu d’énormes répercussions au Liban. Des milliers de civils libanais et palestiniens ont été tués par des interventions militaires constantes, dont l’occupation du sud du pays qui a duré 18 ans ! Encore en 2006, une invasion israélienne a causé au Liban d’énormes destructions. Il serait certes simpliste d’évacuer le rôle d’autres puissances régionales, pensons notamment à la Turquie, l’Iran, l’Arabie saoudite, la Russie. Aujourd’hui, le Liban est un des terrains de bataille principaux d’une guerre dont on ne voit pas la fin.

 

Un bilan canadien plutôt mitigé

 

Le Canada, dont on connaît la dépendance économique et même sécuritaire à l’endroit des États-Unis, subit des contraintes importantes dans sa politique au Moyen-Orient. En gros, cela a voulu dire, avec des nuances, de suivre le leadership américain dans la région. Tout en se disant respectueux des résolutions de l’ONU, le Canada a de facto appuyé l’État israélien dans ses pratiques prédatrices, nonobstant des condamnations morales jamais accompagnées d’actions qui auraient pu exercer une réelle pression. Dans d’autres cas, le Canada a flanché, comme cette triste histoire de ventes d’armes à l’Arabie saoudite, dont les interventions meurtrières se sont aggravées au Liban, en Syrie, au Yémen. Lorsque le Président Trump a rallumé le conflit avec l’Iran (en renonçant à l’accord réalisé par son prédécesseur sur la question nucléaire), le Canada, de même que les autres alliés-subalternes en Europe, ont encaissé le coup, permettant à Washington d’imposer des sanctions aux entreprises canadiennes et européennes présentes en Iran. Par rapport au désastre en Irak et en Syrie, des militaires canadiens ont été présents dans la « guerre contre le terrorisme » mal-pensée par les États-Unis, ce qui a conduit à des alliances inavouables entre les États-Unis (et ses alliés-subalternes) avec Al-Qaida et Daesh ! Quant au Liban, on ne peut pas dire que le Canada a agi de manière rigoureuse pour appuyer la souveraineté nationale. Si on veut aider ce pays d’une façon sérieuse, il faudra trouver un autre chemin.

 

Éviter d’aggraver la crise

 

Un des objectifs actuels des États-Unis, de l’Arabie saoudite et d’Israël est de provoquer le démantèlement de l’Iran, comme cela a été fait avec la Syrie et l’Irak. Pour cela, il faut frapper les alliés de l’Iran dans la région, ce qui inclut le mouvement Hezbollah. Dans ce sens, la crise libanaise actuelle est vue comme une opportunité pour Washington. Hezbollah, une sorte de d’État dans l’État, mène une grande partie du pays sous une main de fer. Cependant, Hezbollah, presque tous les Libanais en conviennent, est la seule force qui a empêché la « palestiniser » le Liban. C’est le paradoxe d’un mouvement autoritaire et sectaire qui se trouve dans les faits à être une force de résistance. Si on veut aider la reconstruction du Liban, il faudra éviter le piège (et l’hypocrisie) des États-Unis contre ce mouvement. Cela serait aussi une erreur stratégique compte tenu du fait qu’Hezbollah dispose d’une grande force militaire et d’un appui indéniable d’une grande partie de la population, surtout parmi les communautés chi’ites. Aujourd’hui, les États-Unis et leurs alliés-subalternes voudraient conditionnaliser l’aide humanitaire à la mise en place d’un gouvernement libanais sans la participation de Hezbollah, ce qui risquerait de rallumer des conflits. Cependant, si on veut aider le Liban à s’en sortir, il n’y pas vraiment un autre choix que d’aider à l’élaboration d’un plan d’urgence qui rallierait les principales formations politiques. Également, pour que cela avance, il faudrait appuyer davantage les initiatives de la société civile libanaise, dont en premier lieu, les projets et les organismes sur le terrain qui aident les gens en insistant sur l’importance de travailler sans égard aux clivages communautaires et religieux. Ottawa devra choisir éventuellement entre la subordination devant les États-Unis et l’élaboration d’une proposition apte à promouvoir la paix et la démocratie, au Liban, au Moyen-Orient et ailleurs.