Liban : les défis du mouvement syndical

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Jad Kabbanji et Olivier de Broves, 7 mai 2021

Le Liban vit actuellement une des phases les plus critiques de son histoire. La crise systémique qui frappe le pays depuis plus d’un an et demi accentue les inégalités sociales dans une indifférence quasi généralisée du pouvoir. Durant cette période, la monnaie libanaise a perdu dix fois sa valeur face au dollar. Le salaire minimum est désormais sous la barre des 100 dollars, dans un pays qui, pour ceux qui ont eu la chance de le visiter, n’a rien à envier en ce qui concerne la cherté de la vie au Canada. Pire encore, le Premier ministre démissionnaire, Hassane Diab, a annoncé qu’à partir du mois de juin, le gouvernement mettra fin aux subventions qui touchent les produits de première nécessité[1]. Ainsi, dans un mois, la grande majorité de la population qui vit sous le seuil de la pauvreté et dont une partie significative est composée de réfugié·e·s syrien·ne·s et palestinien·ne·s marginalisé·e·s devra payer le plein prix pour le pain, le carburant ou encore les médicaments. Autant dire que la famine n’est plus un lointain souvenir, mais sera bientôt une réalité.

La fuite en avant

La classe politico-économique, composée de chefs de clans confessionnels corrompus, d’affairistes véreux et d’hommes de foi qui ont perdu contact avec la réalité, fait comme si de rien n’était. Comme si la situation n’est que passagère, conjoncturelle et qu’un miracle divin interviendra surtout si les astres des ambassades sont réunis. Le gouvernement a démissionné depuis le mois d’août à la suite de l’explosion criminelle du port de Beyrouth et le Premier ministre désigné avec l’assentiment de toute la classe politique, Saad el Hariri, n’a toujours pas formé un nouveau gouvernement. En effet, au sein du système politique libanais en déliquescence, les uns et les autres continuent à s’opposer au sujet de la composition confessionnelle du futur conseil des ministres. Cette mascarade familière est aujourd’hui encore plus absurde pour les Libanais·e·s qui ont tout perdu. La porte de sortie n’est certainement pas à chercher du côté de la classe politique discréditée : l’espoir est dans la rue.

L’espoir du 17 octobre

Justement, la rue est toujours là. Certes, les manifestations ne sont plus quotidiennes et beaucoup ont peur de s’aventurer dans ces rassemblements pour cause de pandémie. Mais les revendications du 17 octobre sont plus que jamais d’actualité : justice sociale et déconfessionnalisation du système politique. Désormais, la spontanéité des premiers mois doit laisser place à des formes d’organisation regroupant les strates très diverses du mouvement. De nombreuses initiatives sont déjà en cours et réunissent des partis non confessionnels, des groupes de la société civile et des syndicats indépendants du pouvoir.

C’est un des messages que les représentant·e·s d’organisations syndicales et militantes[2] impliquées dans le soulèvement libanais ont soulignés dans le webinaire intitulé, « Quelles perspectives pour le mouvement syndical au Liban ? » Cet évènement qui a eu lieu le 2 mai dernier a été organisé conjointement par le Centre culturel libanais, la Plateforme altermondialiste et le Groupe de travail sur le Liban[3]. Chantal Ide, vice-présidente du Conseil central du Montréal métropolitain — CSN —, a également participé à cet évènement.

Le monde du travail face à la crise

Farah Abdallah, représentante de la Fenasol, insiste sur la situation précaire des travailleuses domestiques migrantes organisées au sein du Syndicat des travailleuses domestiques qui s’est aggravée avec la crise. Ainsi, ces dernières se retrouvent démunies devant leur ambassade, sans rémunération et sans la moindre indemnité de licenciement.

Aux côtés de plusieurs ONG et l’OIT (Organisation internationale du Travail), la Fenasol milite pour la ratification et la mise en application au Liban de la convention C189 de l’OIT qui vise la dignité au travail pour ces personnes. Les campagnes de sensibilisation et de mobilisation pour organiser ces travailleuses à travers le Liban font partie intégrante du soulèvement populaire libanais depuis octobre 2019.

Les professeur·e·s du primaire et du secondaire représentent une autre profession à majorité féminine grandement affectée par la crise. Ilda Mazraani, du Courant syndical indépendant, rappelle que le pouvoir d’achat des professeur·e·s a baissé de 90 % en raison de l’inflation et la chute du taux de change. De plus, les professeur·e·s qui doivent également débourser de leur poche pour l’accès à Internet et pour les équipements requis pour s’adapter à l’enseignement en ligne doivent faire face aux coupures budgétaires. En effet, le ministre de l’Éducation veut retirer plusieurs prestations sociales, y compris la retraite, acquises de haute lutte.

En outre, Tarek Hijazi est un des membres fondateurs du Rassemblement des professionnelles et professionnels constitué quelques jours après le soulèvement libanais en octobre 2019. Ce regroupement de personnel de la santé, de l’éducation, de la culture et de professions libérales se fonde sur des principes de justice sociale et d’égalité contre la corruption des élites au pouvoir. Il exhorte les syndicats et les associations à se joindre au soulèvement, avec deux objectifs en ligne de mire : affirmer la nature sociale de la lutte menée par le soulèvement populaire et mobiliser les énergies des professionnel·le·s touché·e·s par la crise et l’injustice du système libanais.

La solidarité internationale comme une évidence face à des enjeux mondiaux

Enfin, Chantal Ide, vice-présidente du Conseil central du Montréal métropolitain de la CSN et responsable politique du dossier de la solidarité internationale, a apporté son soutien entier aux organisations présentes sur le terrain au Liban auprès des manifestants. Elle note les similitudes qui rapprochent les mouvements progressistes, tant à l’échelle du Liban qu’à l’échelle internationale avec les différents mouvements sociaux qui réagissent à des décennies de néolibéralisation. En effet, les revendications se rejoignent au-delà des frontières et des mots d’ordre similaire émergent contre l’austérité et la répression, que ce soit au Chili, aux États-Unis, en France, au Québec ou au Liban. Pour Chantal Ide, lutter contre les injustices passe par la solidarité et l’organisation des travailleur·euse·s. Le caractère mondial des crises (économique, sanitaire et sociale), la transnationalisation des grandes entreprises, les migrations du travail, les accords de commerce et les délocalisations démontrent la nécessité également de la solidarité internationale entre les organisations syndicales. De même, au Liban comme ailleurs, les syndicats et mouvements sociaux ont tout à gagner à lutter ensemble !

Une difficile, mais nécessaire alliance pour une lutte efficace

Les trois organisations libanaises représentées dans ce panel s’accordent pour souligner que leurs revendications, dans l’ensemble, se rejoignent et que la constitution d’un front large et d’une coalition organisée des forces en présence dans la rue est indispensable pour mener une lutte efficace. Cependant, les panélistes identifient deux principales difficultés pour créer cette union. Premièrement, il s’agit de l’oppression des partis au pouvoir qui luttent contre ces mouvements progressistes. Deuxièmement, le fait que la grande centrale syndicale officielle, Confédération générale des travailleurs au Liban, est aujourd’hui corrompue par le pouvoir en place instille un sentiment de méfiance. Mais la réalité commune vécue par les groupes sociaux défendus par les mouvements et les syndicats indépendants et l’aggravation de la misère par la crise actuelle pointent vers les mêmes causes : la corruption des élites confessionnelles et le système économique injuste. Finalement, l’union de ces forces réellement progressistes est donc une priorité pour nos panélistes. Comme le rappelle Chantal Ide, « il y a beaucoup plus de choses qui nous unissent que de choses qui nous divisent » !

Notes

[1] orientxxi.info/magazine/la-descente-aux-enfers-des-monnaies-libanaise-et-syrienne,4725

[2] La Fédération nationale des syndicats de travailleurs et d’employés du Liban (Fenasol), le courant syndical indépendant et le rassemblement des professionnelles et professionnels.

[3] Lien Facebook : fb.watch/5lRr3FofdT/