Palestine : une nouvelle ère à Jérusalem

0
152

Abdel Bari Atwan, Chronique de Palestine, 9 mai 2021

Ceux qui imaginaient pouvoir dominer les Palestiniens pour toujours se rendent compte à quel point ils avaient tort.

L’héroïque fermeté dont font preuve les Palestiniens de Jérusalem ne se limite pas à la défense de quelques maisons du quartier de Sheikh Jarrah ou à la réouverture de la place de la porte de Damas. Il s’agit d’une première explosion qui a fini par se produire à la figure d’un occupant raciste et cruel déterminé à les déraciner et à effacer toute trace de leur présence.

Vendredi, le rassemblement spontané de quelque 70 000 personnes pour prier à et autour de la mosquée al-Aqsa, affichant un courageux mépris de l’occupant, devrait être un appel au réveil pour tous ceux qui imaginaient que Jérusalem pourrait être « unifiée » et son identité arabe et islamique effacée à jamais, cédant au caprice d’un Jared Kushner et d’une poignée de collaborateurs arabes.

Ces délires auto-alimentés n’avaient aucune idée du courage du peuple palestinien, ni de son histoire faite de patience, de résilience et de résistance.

L’explosion a fini par se produire. Ceux qui comptaient, pour l’empêcher, sur une Autorité palestinienne intimidée et soumise, les pots-de-vin et une politique consistant à vouloir affamer les gens pour les mettre à genoux, découvriront bientôt à quel point ils avaient tort.

L’Autorité palestinienne est aujourd’hui en soins palliatifs, après avoir reçu deux coups meurtriers successifs : son annulation des élections par peur de la défaite, et le déclenchement de l’Intifada de Jérusalem que ses propres forces répressives ne peuvent maîtriser.

Nous assistons à la fin d’une sombre décennie de souffrance et d’humiliation qui a vu les États arabes ciblés par des stratagèmes visant à les détruire et à les démembrer et à les plonger dans une anarchie sanglante, et nous sommes maintenant à l’aube d’une nouvelle ère de résistance et de défaite pour les desseins américano-israéliens dans la région.

On peut s’attendre à des surprises dans un proche avenir, car les règles de la lutte sont en train de changer, les équations sont renversées et les alliances bousculées. Cela n’est pas l’expression d’un vœu pieux, mais un raisonnement basé sur les développements tangibles sur le terrain, dont voici une liste partielle :

– Une réunion d’urgence de samedi entre Benjamin Netanyahu et les chefs de l’armée et de la sécurité et les principaux ministres pour élaborer des plans pour affronter et essayer d’écraser l’Intifada de Jérusalem.

– Un exercice militaire massif impliquant toutes les forces terrestres, maritimes et aériennes israéliennes à partir de dimanche, qui est décrit comme le plus grand jamais réalisé et pourrait durer plusieurs semaines.

– L’annonce vendredi par le secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah, que les forces du Hezbollah ont été placées en alerte maximale et son avertissement d’une réponse cinglante si les forces israéliennes se lancent dans la moindre attaque ou provocation pendant son exercice. Il n’aurait pas fait cela sans de bonnes raisons de soupçonner que les manœuvres pourraient être utilisées comme couverture pour lancer un assaut sur le Liban, une invasion de la Syrie et/ou une frappe contre l’Iran.

– Des plans rapportés par les partis israéliens d’extrême-droite [un pléonasme – NdT] pour mobiliser 30 000 colons pour prendre d’assaut le complexe d’al-Aqsa. Cela rappelle ce qu’a fait Ariel Sharon en 2000, déclenchant la Seconde Intifada qui a duré quatre ans, terrifiant Israël et provoquant une fuite d’investisseurs et de milliers de colons.

– La cohésion entre les organisations de la résistance à Gaza et les manifestants à Jérusalem. Les commandants militaires du Hamas et du Jihad islamique ont tous deux publié des déclarations affirmant que les habitants de Jérusalem et de Sheikh Jarrah ne sont pas seuls et promettant de féroces vengeances pour les attaques dont ils sont les victimes.

– La forte inquiétude des Israéliens d’une possible propagation de l’Intifada de Jérusalem en Cisjordanie, où l’emprise de l’Autorité palestinienne bat de l’aile, et où le mouvement Fatah au pouvoir est divisé et il fait face à une colère croissante du public. Des armes sont disponibles en Cisjordanie et dans les régions de la Palestine de 1948, et la génération actuelle d’intifadistes ne donne pas l’impression de mettre en priorité une résistance purement pacifique.

– L’effondrement de la passerelle de Meron, dans lequel 45 personnes ont été tuées et des centaines d’autres blessés, a montré qu’Israël était mal préparé à faire face aux urgences majeures. Ce serait encore bien pire si une guerre – longue ou courte – éclatait et que des barrages de missiles téléguidés commençaient à frapper l’intérieur d’Israêl.

– Israël a été témoin de plusieurs incidents inexpliqués récemment, notamment des explosions dans une usine de missiles à Ramleh, des incendies majeurs près de l’aéroport de Lydda et une fuite de gaz ammoniac dans le port de Haïfa, sans parler d’un missile syrien qui a atterri près de Dimona. Ces incidents peuvent être ou non de simples accidents, mais leurs détails restent soumis à la censure.

– Le soutien sans réserve à l’Intifada palestinienne exprimé par l’Iran, principal fournisseur de missiles aux groupes de résistance dans la bande de Gaza et désireux de faire de même en Cisjordanie.

– L’Iran s’attend également à réaliser des gains stratégiques dans les années à venir, depuis qu’il est courtisé par les États-Unis et qu’un dialogue est ouvert avec l’Arabie saoudite. Si un accord est conclu sur la réactivation de l’accord nucléaire du JCPOA, le pays sera libéré des sanctions, retrouvera ses fonds séquestrés à l’étranger et sera libre de commercer, d’exporter du pétrole et de se développer. Si les pourparlers échouent, il améliorera son enrichissement d’uranium à des fins militaires et renforcera ses alliances stratégiques avec la Russie, la Chine et la Corée du Nord.

Le foyer de tension au Moyen-Orient s’est déplacé du Golfe vers la Méditerranée orientale et s’est recentré sur la cause centrale du conflit arabo-israélien, après avoir été marginalisé pendant dix ans par le ainsi-nommé printemps arabe et les initiatives de normalisation, puis le « contrat du siècle » qui a suivi.

L’administration Biden est parvenue à la conclusion que l’Iran ne pouvait être vaincu militairement qu’à un prix exorbitant, et il est donc revenu à une politique d’endiguement plutôt que de confrontation.

Cela signifie que la stratégie de Netanyahu pour entraîner les États-Unis et l’Europe dans une guerre contre l’Iran s’est effondrée, le laissant sur la touche et isolé.

Pour cette raison, il ne peut être exclu que Netanyahu, confronté à la perspective d’années derrière les barreaux, puisse déclencher une guerre majeure contre l’Iran ou des guerres mineures contre la bande de Gaza ou le Sud-Liban, afin de rebattre les cartes pour gagner un nouveau sursis et prolonger son mandat.

Ce serait la plus grosse erreur de sa vie.