Algérie : La bataille ne fait que commencer

 

Marwan Andaloussi, , Algeria-Watch, 6 mars 2019

C’est une extraordinaire partie de jeux d’échecs qui se déroule actuellement en Algérie. L’intrication des facteurs, dans une dynamique populaire massive, imprévue et totalement inédite qui a débordé tous les scénarios, rend impossible toute prédiction. Confronté à un paysage bouleversé, les connaisseurs les plus avertis du système politique algérien font preuve d’une prudence inhabituelle.

De coups de force en manœuvres successives, les différentes composantes du régime agissent chacune de son côté, avançant leurs pions, espérant ainsi gagner sans trop de dommages et rapidement une partie complexe et dangereuse. A ce stade les frictions internes au cœur du pouvoir semblent opposer principalement deux groupes associant militaires et hommes d’affaires. Dans un système aussi opaque, il est difficile de situer les forces en présence, mais les antagonismes sont si exacerbés qu’il est possible de circonscrire les groupes militaro-affairistes en concurrence.

D’un côté, l’entourage d’un président à bout de souffle et invisible, soutenu par le président du patronat Ali Haddad et d’autres affairistes et appuyés par les généraux Gaid Salah et Bachir Tartag dit « La chignole » respectivement chef d’état-major et le chef de la police secrète. De l’autre, une nébuleuse autour d’un des trous noirs du régime, l’ex-indéboulonnable général « Toufik » Médiene, chef de la police politique – et donc avec ses collègues janviéristes des escadrons de la mort – et des businessmen écartés de la mangeoire rentière. Entre ces deux factions, la coupole militaire réunie en conclave aurait – le conditionnel est de mise – choisi de maintenir un président fantôme tandis que certains généraux balancent entre les deux, espérant rallier le vainqueur du bras de fer en cours.

Depuis le 3 mars, date limite du dépôt de candidature à l’élection présidentielle, les Algériens ont assisté à une succession de mises en scènes délirantes, que les meilleurs scénaristes d’intrigues à rebondissements auraient eu du mal à imaginer.

Tout a commencé par le dépôt de candidature d’Abdelaziz Bouteflika par son directeur de campagne Abdelghani Zâalane, qui a remplacé au pied levé Abdelmalek Sellal, limogé dans la foulée de la fuite d’une très (trop) révélatrice conversation téléphonique avec Ali Haddad, le patron du Forum des chefs d’entreprises (FCE), un milliardaire de l’entourage de Bouteflika.

Karagouz*, mascarades et grand-guignol

Le conseil constitutionnel a accepté le dépôt du dossier en l’absence de l’intéressé. Cette situation a déclenché une polémique sans fin sur la validité de la procédure. Dans les faits, le conseil constitutionnel a jugé la candidature conforme aux règles. Mais le jour même, Abdelouahab Derbal, le président de la Haute instance indépendante de surveillance des élections (HIISE), ancien du parti islamiste de Abdallah Djaballah, a affirmé que le candidat à l’élection présidentielle est tenu de se présenter en personne pour déposer son dossier de candidature. Le lendemain le même Derbal, sans doute caressé par l’aile de l’ange, revient sur ses déclarations et affirme que le candidat n’est pas légalement contraint d’être présent lors du dépôt de son dossier.

Toujours ce même dimanche 3 mars, Saïd Bouhadja, ancien président du Parlement, chassé comme un malpropre de son perchoir par ses pairs du FLN et du RND, annonce devant la presse qu’il a recueilli en un temps record 72000 signatures pour sa candidature à la présidentielle. En plein déroulement de sa causerie à la presse; un individu dûment cravaté s’est approché du parlementaire-candidat, s’est incliné et a soufflé quelques mots à son oreille. La communication murmurée n’a duré que quelques brèves secondes et le porteur de nouvelles s’est retiré comme il est venu. Sans attendre, Saïd Bouhadja prend tout son monde de court en annonçant sa décision de ne pas se présenter à l’élection présidentielle. Un coup de théâtre dans la pure tradition de la commedia dell’arte !

Le jour même, l’énigmatique Rachid Nekkaz dépose un dossier de candidature au nom de son cousin qui porte le même nom que lui. Devant l’incompréhension générale, M. Nekkaz diffuse une vidéo où il explique qu’il avait monté ce stratagème parce qu’il était sûr que sa personne serait refusée par le conseil constitutionnel. Ce personnage dont l’étrangeté prend à chaque fois une forme nouvelle, informe un auditoire ébahi qu’il occupe la fonction de directeur de campagne de son cousin homonyme. Rachid Nekkaz va plus loin en précisant qu’après la victoire, son cousin élu modifiera la constitution pour créer un poste de vice-président qui lui reviendra. La manœuvre de grand style connaitra sa conclusion paroxystique quand le cousin démissionnera en faveur de l’authentique Rachid Nekkaz qui deviendra alors le président de la République.

Lors de cette journée rocambolesque, deux candidats potentiels Ali Benflis et Abderrezak Makri, tous deux membres d’une opposition fort accommodante et préposée à l’animation circonstancielle des leurres politiques du système, annoncent à leur tour leur décision de ne pas se présenter à l’élection du 18 avril.

Durant cette journée délirante, un véritable feu d’artifices de psy-ops, le régime a eu recours et exhibé sans vergogne une bonne part des registres de manipulation et de diversion qu’il utilise depuis près de trente ans. Le seul résultat tangible de ces manœuvres est que plus personne ne s’intéresse à la légalité ou l’illégalité de l’enregistrement des candidatures. Aux yeux du plus grand nombre, tous les candidats sont illégitimes et ces élections, plus encore que celles qui l’ont précédé, n’ont aucune validité politique.

La candidature-zombie

Mais l’absence de vergogne n’est pas le monopole des laboratoires de guerre psychologique des appareils du régime. Cette fois-ci, le clan présidentiel éprouve des difficultés à imposer la candidature de son champion en survie artificielle depuis des années. Ses relais que sont Ali Haddad, chef du FCE, Abdelmadjid Sidi Saïd, inamovible secrétaire général du la centrale syndicale UGTA-caporalisée, les chefs des partis folkloriques de l’alliance présidentielle, Amara Benyounes et Amar Ghoul, à court d’arguments et terrifiés par l’ampleur du rejet du cinquième mandat, n’arrivent pas à faire monter la mayonnaise démagogique face à la colère populaire. Ces derniers jours, ces acteurs permanents de la scène médiatique sous contrôle ont manifestement évité les caméras et les micros. Ce profil bas est également adopté par les médias pro-régime comme les chaines de télévision Ennahar et Echourouk, qui, dans un premier temps avaient occulté la manifestation du 22 février puis ont dans un second temps été forcés, par la puissance des événements, de l’évoquer tout en s’efforçant d’en atténuer la magnitude.

Par ailleurs, il est clair que ces milieux sont incapables, après la marche du 22 février, d’organiser des contre-feux, des démonstrations de force ou des happenings avec figurants rétribués (et nourris de sandwiches au cachir comme l’a retenu la vox populi) comme lors de la mascarade particulièrement cocasse organisée par leurs soins à la Coupole du stade du 5 juillet à Alger pour préparer l’annonce de la candidature de M. Bouteflika.

Les rumeurs lancées après le 22 février selon lesquelles cette coalition brinquebalante entendait organiser des contre-manifestations a fait long feu.

Par l’intermédiaire du généralissime Gaïd Salah et du très honni Ahmed Ouyahia, les supporteurs bouteflikiens ont bien tenté de recourir à la menace et la peur. Mais ici aussi cette méthode n’a pas fonctionné, bien au contraire, elle a renforcé la détermination des manifestants.

L’ultime carte que le groupe présidentiel a jouée est la lettre attribuée à Abdelaziz Bouteflika dans laquelle sont énumérées une série de promesses, dont celle d’organiser, une fois élu, des élections anticipées dans lesquelles il ne sera pas candidat. Du jamais vu dans les annales, pourtant riches en absurdités, des errances politiques du système né du coup d’état du 11 janvier 1992.

Comment le peuple pourrait-t-il croire à de telles fables? Qui peut souscrire à des plans sur la comète supposément paraphés de la main tremblante d’un vieillard malade et impotent? Comment expliquer qu’il réalisera ses promesses en si peu de temps dans son état actuel de délabrement physique et probablement intellectuel? Qui pourrait en être persuadé alors qu’il n’a pas pu réaliser ses engagements durant vingt années de pouvoir? Une interminable période où il était valide et au cours de laquelle le président Bouteflika a pu disposer, pendant une longue période, de moyens financiers d’une importance colossale.

Entre espoir et inquiétude, la parole libérée

En près de trente années d’oppression et d‘écrasement des libertés, le régime a réussi à domestiquer, stériliser et finalement à décrédibiliser de diverses manières la scène politique et associative algérienne. Il est aujourd’hui la première victime du vide qu’il a créé. Le régime se retrouve sans relais ni porte-paroles audible, il ne peut plus communiquer avec la société. Ce système du gaspillage et de corruption a irrémédiablement usé jusqu’à la corde ses cohortes d’exécutants chargés d’animer une façade politique, elle-même écroulée. Les décideurs cachés derrière des écrans de fumée; derrière leurs murs d’argent et protégés des faisceaux de baïonnettes asservies ont généré un néant politique d’une telle désolation que d’aucuns pourraient penser qu’il n’y a plus personne en mesure de venir à bout de la crise.

Ce qui est, évidemment et absolument, faux. Il existe bel et bien dans le pays et parmi la diaspora des hommes et des femmes jeunes, formés, politisés, jaloux de leur pays, intègres qui pourront parfaitement prendre en main les affaires de la nation. Les cadres dirigeants d’aujourd’hui et de demain sont bien présents et actifs dans la société. Il n’y aura pas de vide politique.

Il est certain également que de ce mouvement profond et généralisé de contestation de l’autoritarisme et de réhabilitation de l’état social anticipé dans l’appel du 1er novembre 1954 émergeront des hommes et des femmes qui sauront traduire les aspirations de la population en un contenu politique sérieux, viable et accepté de tous.

Cependant deux conditions peuvent déterminer une issue positive à cette grave impasse politique : la volonté de la population à poursuivre sa lutte pacifique et le non recours à la répression par le régime comme cela a été le cas en octobre 1988 et en juin 1991. La joie de vivre et la sérénité dégagée par ces millions de manifestants ont surpris ceux qui ne connaissent par le peuple algérien. Les Algériens ont tiré les leçons de périodes brutales et sanglantes comme ils ont compris le caractère aventuriste des révolutions de couleur et des opérations de « regime change » sous supervision néocoloniale. Pour les Algériennes et les Algériens il ne s’agit en aucun cas d’une révolution, ils l’ont déclenchée il y a fort longtemps. Ce qui se déroule actuellement avec la participation de la majorité du peuple est une phase du processus de libération du peuple. Mais très clairement, le refus de la violence et la détermination de rupture avec la dictature est en totale contradiction avec les profiteurs d’un système qui conduit la nation vers des parages dangereux. Ces milieux n’hésiteront pas à utiliser tous les expédients pour reprendre leur ascendant sur la société.

Mais à présent que les Algériens ont repris leur parole, il sera très difficile de les faire taire. Et c’est bien là la condition première de la liberté.

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