L’Amérique latine en 2020 (2) : le virage de Cuba

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Samuel Farber. extrait d’un texte paru LES CAHIERS DE L’ANTIDOTE, numéro 7, décembre 2020, Éditions Syllepse

Samuel Farber est né et a grandi à Marianao, Cuba. Il a écrit de nombreux livres et articles sur ce pays. Il a publié en 2017 aux éditions Syllepse Che Guevara : ombres et lumières d’un révolutionnaire.

Une série de développements récents à Cuba ont frappé l’économie déjà chancelante de l’île, ce qui a conduit le gouvernement à adopter une série de politiques économiques qui vont dans le sens d’une plus grande ouverture au capital, tout en maintenant les contrôles politiques de l’État à parti unique.

La première des dernières catastrophes qui se sont abattues sur l’île est la pandémie de Covid-19. Comparée à d’autres pays des Caraïbes, Cuba s’en est mieux sortie grâce à un système de santé publique qui, malgré son déclin au cours des trente dernières années, est toujours capable d’organiser une réponse adéquate aux catastrophes collectives telles que la pandémie. Ainsi, pour stopper la contagion, le gouvernement cubain a adopté des mesures drastiques telles que l’interruption totale des transports publics, et en réponse à un rebond de l’infection à partir de la fin août, il a rétabli des mesures tout aussi drastiques dans de nombreux endroits, y compris dans la zone métropolitaine de La Havane, bien que, début octobre, le gouvernement ait réduit les restrictions dans la plupart de ces endroits.

L’industrie du tourisme, troisième source de devises après l’exportation du personnel médical et les envois de fonds des Cubains résidant à l’étranger, a également été soumise à une interruption, ainsi que de nombreux autres établissements commer-ciaux et industriels. Les apports de devises étrangères de Cuba  – grandement nécessaires pour payer les importations essentielles, dont 70 % de la nourri-ture consommée  – avaient déjà été sérieusement réduits avant la pandémie à la suite de l’annulation de ses exportations de personnel médical vers des pays tels que le Brésil et la Bolivie, où des gouvernements d’extrême droite étaient récemment arrivés au pouvoir. En outre, les livraisons de pétrole que l’île recevait du Venezuela (en échange de l’exportation de personnel médical vers ce pays), cruciales pour le fonctionnement de l’économie de l’île, ont été réduites à la suite des crises politiques et économiques sous le gouvernement de Maduro.

Pour aggraver encore les choses, Donald Trump a intensifié de manière décidément agressive le blocus criminel des États-Unis contre Cuba  – en partie motivé par le soutien de ce dernier au régime Maduro  – en réduisant, voire en annulant, certaines des concessions qu’Obama avait accordées Cuba durant son deuxième mandat à la Maison-Blanche. Parmi les autres mesures hostiles, Trump a limité les envois de fonds des Cubano-Américains à leurs parents sur l’île et a fortement réduit les voyages à Cuba des citoyens des États-Unis qui ne seraient pas des Cubano-Américains. Il a interdit à ceux qui peuvent visiter Cuba de séjourner dans des hôtels appartenant au gouvernement cubain. Il s’est engagé dans une campagne visant à décourager les investissements étrangers dans l’île.

Situation économique

Entre-temps, tous ces événements ont considérablement aggravé les problèmes d’une économie cubaine déjà faible, souffrant d’une croissance très réduite depuis plusieurs années (0,5 % en 2019), d’une faible productivité industrielle et agricole et d’un très faible ratio de remplacement du capital nécessaire pour maintenir une économie au moins à son niveau de production et à son niveau de vie actuels, sans même vouloir mentionner une croissance économique significative et une amélioration nette des conditions de vie. Pour aggraver les choses, cette situation se développe dans le contexte d’une population de plus en plus vieillissante, un processus démographique qui a commencé à la fin des années 1970 et qui va entraîner un certain nombre de problèmes graves, tels que la diminution de la main-d’œuvre devant subvenir aux besoins d’un nombre croissant de retraités.

En réponse aux pressions créées par l’aggravation récente de la crise économique, le gouvernement cubain a récemment annoncé une série de mesures économiques qui rapprocheront le pays du modèle sino-vietnamien, qui combine un État autoritaire au parti unique et un rôle croissant pour les entreprises capitalistes privées. Ces nouvelles mesures représentent la décision du gouvernement cubain de renoncer à une partie de son contrôle économique dans un effort pour acquérir des devises fortes, importer des capitaux et promouvoir un plus grand dynamisme et une plus grande croissance de l’économie cubaine.

En plus d’ouvrir ses portes à l’entreprise privée, le régime cubain a très récemment assoupli son monopole du commerce extérieur, c’est-à-dire le contrôle exclusif qu’il exerçait jusqu’à présent sur toutes les activités commerciales d’importation et d’exportation dans l’île. Il y a peu de temps, Rodrigo Malmierca, le ministre du commerce extérieur et des investissements étrangers (Mincex), a annoncé que 36 entreprises d’État spécialisées dans le commerce extérieur se préparaient à offrir leurs services pour l’aide aux importateurs et exportateurs privés afin de traiter et faciliter leurs opérations à l’étranger. Pour stimuler ces activités d’exportation privées (en devises fortes), le gouvernement a proposé d’appliquer une réduction d’impôt sur les bénéfices des entreprises d’État, des coopératives et des entreprises privées si elles affichent une augmentation de leurs ventes de produits et de services par rapport à l’année précédente.

Les nouvelles règles régissant les activités d’exportation, et surtout d’importation, seront étroitement liées (et sans aucun doute affectées) aux difficultés monétaires auxquelles Cuba est actuellement confrontée, notamment celles liées à la rareté des devises fortes. Cette pénurie joue également un rôle-clé dans le débat actuel du gouvernement sur l’unification monétaire, une question qui fait couler beaucoup d’encre depuis de nombreuses années à Cuba et qui est de plus en plus au centre des nouvelles politiques économiques. Elle pourrait finalement se concrétiser dans les prochains mois. Plus le gouvernement cubain s’efforcera d’intégrer son économie dans l’économie internationale, plus il devra normaliser le taux de change entre sa monnaie nationale et les devises étrangères utilisées par les capitaux étrangers pour ses transactions. Cela permettrait un arrangement plus rationnel pour, entre autres, établir un système de prix et d’incitations économiques, et mesurer les données économiques.

Si le gouvernement cubain met en œuvre tous les changements annoncés, l’économie de l’île aura parcouru un long chemin depuis l’économie fortement nationalisée de la fin des années 1980 – plus nationalisée que les économies de l’URSS et de l’Europe de l’Est – jusqu’à une économie fondamentalement mixte, se rapprochant ainsi toujours plus du modèle sino-vietnamien. Il reste à voir dans quelle mesure les changements proposés amélioreront les performances médiocres de l’économie cubaine actuelle, où la faible croissance économique et la faible productivité ont longtemps caractérisé les économies urbaines et rurales. Il convient toutefois de noter qu’en dépit d’une faible productivité agricole généralisée, les exploitations privées ont déjà dépassé les fermes d’État dans la production de plusieurs produits de base, comme ce fut le cas en Europe de l’Est sous le régime « communiste ». En seulement un peu plus d’une décennie depuis qu’une quantité substantielle de terres a été distribuée aux agriculteurs privés – malgré les grandes difficultés qu’ils rencontrent pour accéder au crédit et au commerce de gros, aux outils agricoles et autres instruments – les agriculteurs privés, qui possèdent toujours moins de terres arables que le gouvernement, produisent déjà 83,3 % des fruits, 83,1 % du maïs et 77,9 % des haricots de l’île. Toutefois, cela ne témoigne pas tant des merveilles de l’entreprise privée que du désastre que l’agriculture d’État bureaucratique gérée de manière centralisée a été pour Cuba (et pour plusieurs pays qui faisaient partie alors du bloc soviétique). Dans de tels systèmes bureaucratiques, les personnes impliquées dans la production manquent à la fois d’incitations matérielles, comme un pouvoir d’achat plus important, et d’incitations politiques, comme l’autogestion et le contrôle démocratique de leurs lieux de travail. Cette absence a historiquement conduit à une apathie, à une négligence, à une irresponsabilité généralisée et à ce que Thorstein Veblen a appelé le « retrait d’efficacité ». C’est cette expérience vécue, et non la propagande capitaliste, qui a rendu le modèle capitaliste de plus en plus attrayant pour les Cubains.

Changements politiques

Une question cruciale qui découle de cette discussion est la nature et la composition de la direction politique cubaine. Elle fait face à la crise actuelle et préside aux propositions susmentionnées quelque quinze ans après que Fidel Castro se soit retiré pour des raisons de santé, de son commandement direct du pays et que son frère cadet, Raúl, lui ait succédé, le chef des forces armées cubaines et héritier préssenti depuis les tout premiers jours du gouvernement révolutionnaire. Dès son arrivée au pouvoir, Raúl Castro a introduit une série de réformes économiques ouvrant le système, dans une mesure modeste, à des entreprises privées généralement de très petite taille. Il a encouragé un degré important de libéralisation comme, par exemple, en modifiant en 2012 les règles régissant les voyages en dehors du pays afin de permettre aux Cubains de se rendre à l’étranger.

Mais cette libéralisation n’a pas été accompagnée d’une quelconque démocratisation politique. Bien au contraire. Ainsi, la répression de la dissidence a continué. Tout en libéralisant les voyages à l’étranger pour la plupart des Cubains, le gouvernement a imposé des obstacles aux déplacements de nombreux dissidents ou retardé leur participation à des conférences à l’étranger, c’est-à-dire rendu impossible leur voyage à l’étranger. À cette fin, il a élaboré une liste de « regulados » (personnes sous réglementation) de quelque 150 Cubains dissidents qui ne sont pas autorisés à quitter le pays. Il convient de noter que, comme pour tant d’autres mesures répressives adoptées par le gouvernement cubain, il s’agit toujours, comme à l’époque de Fidel Castro, d’une décision politique et administrative qui échappe même au système judiciaire du régime. Il en va de même pour les milliers d’arrestations de courte durée que le gouvernement de Raul a effectuées chaque année, notamment pour empêcher les manifestations publiques non contrôlées par le gouvernement.

Le système de parti unique continue de fonctionner comme sous Fidel Castro, avec son énorme contrôle social, économique et politique mis en œuvre par le biais de ses courroies de transmission dans les organisations de masse (par exemple, les syndicats et les organisations de femmes) et d’autres institutions telles que celles du système éducatif. Les médias de masse (radio, télévision et journaux) restent sous le contrôle du gouvernement cubain qui suit dans sa couverture les « orientations » du département idéologique du comité central du Parti communiste cubain. La seule exception importante concerne les publications internes de l’Église catholique, qui fait cependant preuve d’une extrême prudence politique et limite la diffusion de ses publications à ses paroisses et autres institutions catholiques. L’Internet, que le gouvernement n’a pas encore réussi à placer sous son contrôle total, reste le principal vecteur des voix critiques et dissidentes.

Entre-temps, un important changement générationnel s’est opéré au sein de la direction cubaine, ce qui pose des questions sur l’avenir du système cubain. Le nouveau président de la république cubaine, Miguel Díaz-Canel-Bermúdez, est né en 1960, un an après la victoire révolutionnaire. L’occupant du poste nou-vellement créé de Premier ministre, Manuel Marrero Cruz, un homme ayant de longues années d’expé-rience dans le secteur du tourisme, est né en 1963. Ces deux hommes pourraient être considérés comme passant une sorte d’apprentissage probatoire sous le regard examinateur de Raúl Castro, qui, à 89 ans, est toujours le premier secrétaire du Parti communiste cubain (PCC), bien qu’il prenne officiellement sa retraite en 2021.

L’opposition

Il y a une opposition politique à Cuba, principalement mais pas exclusivement au centre et à la droite du spectre politique. Cependant, elle a été politiquement marginalisée par la répression gouvernementale et par la pratique plattiste (selon l’amendement Platt imposé en 1901 par les États-Unis à Cuba, qui a réduit l’indépendance de Cuba, en introduisant un droit d’ingérence pour les États-Unis) adoptée par des secteurs de cette opposition. Au lieu d’organiser et de collecter des fonds auprès des près de deux millions de personnes d’origine cubaine aux États-Unis et dans d’autres pays  –  tout comme José Martí l’avait fait parmi les travailleurs cubains du tabac en Floride pour soutenir l’indépendance de Cuba dans les années 1890  –  elle a plutôt compté sur des aumônes du gouvernement américain pour survivre à la persécution du gouvernement cubain.

Le gouvernement a peut-être réussi à marginaliser la dissidence active dans l’île, mais il n’a pas été capable d’endiguer la défiance politique considérable vis-à-vis du régime, en particulier parmi les jeunes générations qui ont grandi depuis l’effondrement de l’URSS et du bloc soviétique à la fin des années 1980 et au début des années 1990. Il convient de noter que presque autant de temps s’est écoulé entre 1990 et aujourd’hui qu’entre la victoire révolutionnaire de 1959 et l’effondrement du bloc soviétique. Cet effondrement – et le retrait majeur de l’aide économique à Cuba qui l’a accompagné – a provoqué une crise économique catastrophique et une érosion considérable de la légitimité du régime cubain.