Chili : le mouvement dans la durée

JEAN-MATHIEU ALBERTINI, Médiapart, 2 novembre 2019

Santiago (Chili), de notre envoyé spécial. –  Ce mardi 29 octobre, le soir venu, dans le centre de Santiago, les rues sont vides. À 22 heures, seuls quelques tas fumants, restes de minuscules barricades incendiées, jonchent encore le sol. Les murs sont recouverts d’affiches et de tags qui font écho aux rares cris que l’on entend au loin au passage de policiers : « Assassins ! »

Sur la place de l’Italie, épicentre des manifestations, le gaz lacrymogène utilisé sans retenue pique encore la gorge. Des centaines de cailloux et de tessons de verres gênent les voitures qui s’y aventurent prudemment, les feux tricolores étant tous détruits. Le lendemain matin, la ville s’éveille comme si de rien n’était. Les habitants attendent tranquillement le bus dans des abris défoncés. À mesure que l’on s’éloigne du centre, les stigmates des manifestations disparaissent. Mais certains établissements se méfient : un centre commercial est barricadé de herses anti-émeute et des dizaines de gardiens surveillent les entrées.

À 11 heures, le centre-ville fourmille de monde, mais déjà on entend les premiers cris de ralliement de petits groupes qui se dirigent vers l’avenue Libertador où des dizaines de milliers de personnes défilent pacifiquement. Dans le cortège, on retrouve les thèmes qui mobilisent à travers tout le pays : les personnes âgées qui protestent contre des retraites ridicules, des étudiants et des lycéens à l’origine du mouvement, des écologistes, des individus qui ont du mal à joindre les deux bouts, les personnels de santé appuyés par des citoyens dégoûtés par un système presque totalement privatisé, ceux qui demandent une nouvelle Constitution, des syndicats qui se sont joints au mouvement, des camionneurs contre l’augmentation du prix de l’essence et de nombreux drapeaux mapuches, symboles de ce peuple autochtone du sud du pays en lutte depuis plusieurs décennies…

Le Chili exprime un ras-le-bol généralisé. « Ce qui est nouveau, c’est qu’un simple appel à ne pas payer le métro embrase le pays depuis quinze jours sans discontinuer malgré les concessions, le changement de gouvernement et les appels au calme », souligne Emmanuelle Barozet, chercheuse au centre d’études du conflit et de la cohésion sociale à la Faculté de sciences sociales de l’Université du Chili. « On a vendu à la majorité des Chiliens l’idée qu’ils faisaient partie de la classe moyenne quand la plupart appartiennent toujours aux classes populaires. Ils s’en rendent compte au moment de s’endetter à vie pour payer l’université à leurs enfants qui devront pourtant faire face aux mêmes difficultés qu’eux », détaille-t-elle.

Même si le centre de Santiago est particulièrement touché, des manifestations se déroulent aussi dans les banlieues de la capitale et dans les différentes villes du pays. Les cacerolazos, des concerts de casseroles de protestation, traditionnels depuis la dictature, se font entendre dans les manifestations mais aussi depuis les immeubles de différents quartiers. Une colère latente depuis des années dans le pays a finalement éclaté, nourrie par les scandales de corruption, la durée de la semaine de travail (un projet de loi devrait la faire baisser de 45 à 40 heures à la suite des manifestations), des coûts de transport pouvant représenter 14 % du salaire moyen… À cela s’ajoute des scandales d’entente sur les prix, notamment entre entreprises pharmaceutiques alors que les médicaments ne sont pas remboursés.

À une quinzaine de pâtés de maisons de la manifestation, à 13 heures, c’est l’heure de la olla común, une soupe populaire. Tous les jours, on y distribue deux cents repas. Avant c’était seulement une fois par mois, mais les circonstances ont changé : « Maintenant, c’est soupe populaire permanente jusqu’à la constituante ! », explique Valeria Bustos, qui gère cette olla común, située dans un quartier populaire de Santiago. Ces organisations regroupant des voisins désireux de s’entraider sont une vieille tradition chilienne, resurgie pendant la dictature, et servent aujourd’hui à aider les populations vulnérables.

Mais depuis le début du mouvement, Valeria a constaté une augmentation de la fréquentation du site. Des ouvriers du quartier, des employés de maison, des voisins inconnus… de nouvelles personnes se joignent aux anciens habitués, car, avec les manifestations, les prix ont déjà augmenté. Mais les gens ne viennent pas seulement y manger : face à l’avalanche d’informations, beaucoup viennent discuter. D’autres, apeurés, viennent chercher un soutien psychologique prodigué par des professionnels du voisinage. « L’instauration d’une semaine de couvre-feu a ravivé des souvenirs douloureux chez les plus âgés », assure Valeria qui dénonce une répression jusque dans ces petites assemblées pacifiques. « J’ai peur mais mes voisins ne doivent pas le savoir, sinon ils ne viendront plus », explique-t-elle en détaillant la mise à sac d’une autre olla común par la police non loin de son quartier.

« Ce mouvement n’est pas une lutte de gauche, tout le monde y participe, poursuit-elle. On a des voisins qui ne parlaient jamais de politique et qui vont maintenant aux manifestations. » Depuis le local de la olla común, les gens se regroupent et partent aux manifestations. « Ceux qui ont peur se sentent plus en sécurité comme ça. Moi ma plus grande peur, c’est que rien ne change », conclut Valeria.

De retour sur la place d’Italie, les manifestants, principalement des jeunes, commencent à se rassembler vers 16 heures autour de la statue qui y trône. Sur place, Javieira, 19 ans, est venue une nouvelle fois manifester avec ses amis. Foulard sur le visage, elle assure vouloir continuer à venir tous les jours. « Il y a deux semaines, on était le modèle de l’Amérique du Sud. Maintenant, le monde entier sait que notre modèle est honteux. L’État a abandonné son peuple dans tous les domaines ! » La jeune femme dénonce la répression excessive avec « 20 morts [pas tous dus à l’action de la police – ndlr], des arrestations violentes, des milliers de blessés et des cas de torture dans les commissariats ». « Mais les jeunes n’ont plus peur ! », s’exclame-t-elle.

« La bataille de la communication va se jouer sur la question de la violence »

À partir de 18 heures, le climat bon enfant se tend brusquement lorsque la police débarque. D’abord dans une petite rue adjacente où de petites échauffourées éclatent entre manifestants et policiers. Puis, une panique généralisée s’étend sur toute la place après une charge massive de deux camions à eau irritante et d’une voiture blindée, surnommée le « putois », qui diffuse des gaz lacrymogènes.

Plusieurs colonnes de policiers suivent, tirant à flux tendus des cartouches de lacrymogènes. L’air se vicie et les street medics tentent de récupérer les blessés au milieu du chaos tandis que de nombreux manifestants se baladent avec un mélange d’eau et de bicarbonate à la main pour atténuer les effets des gaz. À mesure que la police se rapproche sur un front, les manifestants avancent de l’autre côté de la place, dans un manège qui semblent manquer de logique. Trois heures durant, la zone résonne des cris, des sirènes, des pneus qui crissent et du bruit des pavés qui s’abattent sur le « putois » à chacun de ses passages.

Les manifestants sont très nombreux à se frotter à la police, enchaînant provocations et courses effrénées pour échapper aux arrestations violentes. Retranché à l’abri d’un arbre, Sergio (son prénom a été modifié), cagoule et masque à gaz sur la tête, explique sa présence parmi les manifestants prêts à en découdre. « La police n’a pas la légitimité de nous empêcher de manifester, que ce soit par un couvre-feu ou en nous tapant dessus », dit-il. Jusqu’à l’an passé, les forces de l’ordre étaient l’une des institutions les plus respectées du Chili. Mais plusieurs scandales de corruption, la récente répression féroce et des entorses récurrentes aux droits de l’homme ont achevé de ternir l’image de la police. Face au risque de débordements, le président a annulé, le mercredi 30 octobre, la COP25 prévue pour début décembre dans la capitale chilienne, un immense coup dur pour Sebastián Piñera.

À la différence de Sergio, une partie de l’opinion publique appuie le mouvement mais rejette les affrontements. Edith, une colombienne de 53 ans, rencontrée à la olla común assure soutenir les revendications, mais aimerait que les violences cessent. « Tout a augmenté à cause des violences et des pillages, le prix des patates a déjà presque triplé, j’ai peur qu’il y ait des problèmes d’approvisionnement et beaucoup sont morts pendant ces pillages… » Les travailleurs des lointaines banlieues populaires, payés à la journée et qui ne peuvent plus se rendre au travail, pourraient aussi à terme, retirer leur soutien au mouvement. Sur la place d’Italie, alors que quatre jeunes tentent de s’attaquer au portail d’un magasin, d’autres manifestants encagoulés les recadrent fermement. « On s’attaque seulement aux flics ! », entend-on. Mais ce type d’appel n’est pas toujours entendu. À côté, un supermarché pillé trois fois est en ruine, totalement brûlé. Si à Santiago, les pillages ont cessé, ils continuent à Valparaiso.

« Le gouvernement pensait calmer le jeu avec un remaniement et des concessions mais la mobilisation a continué de plus belle. Donc la bataille de la communication va se jouer sur cette question de la violence pour essayer de décrédibiliser le mouvement », analyse Antoine Faure, chercheur au Cidoc, à l’université Finis Terrae. Mais ce pari est incertain, car le président est extrêmement impopulaire, le gouvernement isolé et les revendications sont amplement partagées par la population.

À 20 h 30, pendant que certains se mesurent toujours à la police, des réunions ont lieu aux quatre coins de la ville : les cabildos. Une quarantaine de personnes sont ainsi regroupées au pied de deux barres d’immeubles non loin du centre. « On y discute de la nouvelle Constitution, mais pas seulement. On discute de politique simplement. C’est une chose nouvelle ici, probablement un héritage de la dictature : la politique, ça apportait la division ou la mort. Maintenant on en parle à tous les coins de rue », explique Javieira Santa Isabel, une petite femme énergique. Mais les cabildos ne rassemblent pas que des voisins, certains choisissent de se réunir entre femmes, entre collègues ou, comme le club de foot Colo-Colo qui a accueilli 1 200 personnes dans son stade le jeudi 31 octobre, entre supporters.

Imposée en 1980, en pleine dictature, la Constitution chilienne prévoit des possibilités de modifications, « mais toutes favorisent la droite et les militaires », détaille Antoine Faure. « De petites modifications ponctuelles ont eu lieu depuis le retour de la démocratie mais il y a beaucoup d’obstacles pour modifier réellement la Constitution. Les cabildos sont encore balbutiants, mais ils peuvent canaliser certaines demandes et gagner en importance », estime-t-il. Le chercheur note que beaucoup d’abus de l’État chilien sont liés à cette Constitution, qui maintient l’éducation privée par exemple. « Maintenant que le gouvernement a reculé, la Constitution cristallise les critiques. Mais impossible de dire si le mouvement va réussir à la modifier », ajoute-t-il.

« Il faut à tout prix éviter récupération politicienne », déclare Javieira. Au début du mouvement, le gouvernement comme l’opposition étaient absents. Un leader d’extrême droite locale, d’abord silencieux, a appelé à une grande marche contre la mobilisation en cours, mais a dû annuler après le succès de la marche du vendredi 25 octobre qui a rassemblé un million de personnes… À gauche, le Frente Amplio a le plus de chance de profiter de la mobilisation. Mais Antoine Faure rappelle que « le champ politique, à droite comme à gauche, directement critiqué par le mouvement, est décimé ». Quant au gouvernement, il essaye de reprendre la main, « mais après une gestion de crise aussi catastrophique, c’est laborieux », précise le chercheur en faisant référence au ministre qui a appelé les Chiliens à se lever plus tôt pour profiter des tarifs en heures creuses dans les transports publics, jetant de l’huile sur le feu en début de crise. « Surtout, Piñera ne fait toujours pas du dialogue une priorité alors que c’est l’une des principales demandes des manifestants. La population veut être entendue. »

À 22 heures, la ville retrouve son calme. Jeudi, une nouvelle manifestation a dégénéré et vendredi, malgré le week-end férié, la manifestation sur la place d’Italie a été encore plus massive.

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