Dur moment pour les mouvements populaires en Amérique latine

Pierre Beaudet

Une semaine d’immersion avec des militants et des militants m’ont permis de mieux comprendre le déclin et les reculs observés un peu partout dans l’hémisphère. Au Brésil, en Argentine, en Équateur, au Venezuela, les mouvements sont à la défensive. Les gouvernements progressistes avec qui ils pouvaient espérer avancer sont en déroute devant les offensives de la droite qui agit en symbiose avec l’impérialisme américain. Au Brésil par exemple, on assiste au démantèlement des programmes sociaux qui ont permis à des millions d’exclu-es de vivre mieux depuis 15 ans. La violence contre les couches populaires s’aggrave partout, devant des régimes de plus en plus militarisés, soutenus par une extrême-droite qui agit en toute impunité.

Certes, ces reculs proviennent également des erreurs, des mauvais choix, des alliances douteuses qui ont été celles du gouvernement de Lula, notamment. On a pensé, à tort, qu’on pouvait « accommoder » le 1 %, sans toucher à ses privilèges, et surtout, sans enclencher des réformes en profondeur dans un système politique totalement pourri. On a été nonchalant face aux pratiques autoritaires et sur la corruption, ce qui est plus visible au Venezuela. On a laissé s’imposer une petite bureaucratie de « cadres et compétents » qui centralisaient les décisions en se pensant bien plus forts qu’ils ne l’étaient vraiment. On a préféré capitaliser sur les activités extractivistes en pensant que les revenus engrangés par les ressources allaient perdurer et donner une certaine marge de manœuvre.

Bien sûr, plusieurs ont vu venir le mauvais tournant survenu depuis 2010. Des mouvements comme le MST au Brésil ont réclamé un abandon des politiques néolibérales et le mise en mouvement d’une grande réforme agraire. Au Venezuela, des militants et militantes inspirés par le chavisme se sont battus pour l’autonomie des mouvements populaires et contre la bureaucratie autoritaire. Des peuples autochtones ont dit non à l’invasion de leurs territoires en Équateur.

Le virage progressiste amorcé à l’époque par les gouvernements latino-américains n’était pas durable et ne pouvait pas aller plus loin, sans l’implication organisée et militante du peuple. Au lieu de faciliter cela, le PT au Brésil ou le PSUV au Venezuela ont voulu contrôler les mouvements populaires plutôt que de leur faire une plus grande place. Chico Whitaker, un vieux routier de la militance brésilienne, estime que cet « aveuglement » a été très nuisible et a permis à la droite de reprendre le poil de la bête.

Aujourd’hui, des luttes soulèvent la question du « que faire » pour avancer dans la voie d’une société plus juste, mais qui demandent également une nouvelle façon de faire les choses. Les nouvelles propositions du « comment faire » indiquent que les couches populaires doivent s’auto-organiser, ne pas attendre un gouvernement-miracle, un parti-miracle, un parlement-miracle. Fait à noter, cela vient surtout des femmes qui sont en train de construire une puissante vague populaire qu’on n’avait jamais vu auparavant.

Aussi, des résistances dans tous les coins et les secteurs font dérailler les grands projets de « restructuration » (l’austéritarisme) de la droite, comme on le voit en Argentine, où des voyous qui sont bien appréciés à Washington, Bruxelles ou Ottawa ne parviennent pas à s’imposer. Pablo Solon, un leader de l’écologie radicale en Bolivie, estime que les peuples ont trop appris dans les luttes des 15 dernières années pour se soumettre. Ils ont « tourné » la mondialisation néolibérale dans leur sens, en internationalisant des luttes et en partageant des expériences et des stratégies à une échelle inédite.

En attendant, les assassinats extra-judiciaires se multiplient. Le délirant réactionnaire Bolsonaro appelle à « éradiquer » l’opposition et veut mettre en prison les militant-es du puissant Mouvement des travailleurs sans toit, qui organise des occupations de terrains et d’édifices désaffectés, au profit des millions de sans-abri et de mal-logés.

Cette glissade vers le fascisme se produit avec l’approbation d’un autre délirant à Washington qu’on n’a même pas besoin de nommer. Autrement, il faut se demander pourquoi des États qui se disent démocratiques restent muets. Je n’ai rien entendu à Ottawa par exemple, sur les assassinats, les appels aux meurtres, le langage ouvertement sexiste et homophobe, les menaces contre les autochtones qu’on observe à tous les jours à Sao Paulo, Lima, Bogota ou Buenos Aires.

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