La dérive autoritaire

Extrait d’un texte paru dans Possibles (Attac) par la Commission Démocratie d’Attac, 21 mai 2019

Au Brésil, après les États-Unis, l’Italie, la Hongrie, l’Autriche…, la conquête de pouvoirs d’État, dans des pays aussi stratégiquement importants, consacre une nouvelle période, qui fait suite à la gestion austéritaire des économies depuis la crise financière de 2007. Nous en sommes au stade du néolibéralisme autoritaire, l’oligarchie nationale n’ayant plus que la contrainte pour poursuivre sa prédation sur les richesses du pays. C’est une tendance lourde à l’échelle internationale, les forces de l’extrême droite étant requises dans plusieurs cas.

Cette dérive prend une tournure particulière dans notre pays, la Ve République étant en elle-même un régime autoritaire : ainsi, l’état d’urgence date de la guerre d’Algérie. Sa capacité de nuisance est renforcée par le passif néo et post-colonial, comme le montrent les nombreuses opérations militaires extérieures (OPEX), peu ou pas contrôlées, trop souvent au profit de dictatures complaisantes à l’égard des intérêts des multinationales françaises ou de l’État. Les armes françaises tuent-elles des civils au Yémen ? L’enquête inédite menée par trois journalistes français prouve que cela est possible. Et pour avoir enquêté et diffusé des documents classés secrets défense le démontrant, ils sont convoqués par la DGSI.

Les quartiers populaires sont les premiers secteurs impactés par l’arbitraire policier et judiciaire, avec des morts d’homme régulières, certes moins qu’aux États-Unis, mais de manière systémique. Ces violences sont les plus marquées de l’Union européenne, d’où des révoltes urbaines d’un niveau correspondant, comme celles de 2005. En fait, les forces de l’ordre françaises sont les plus lourdement armées de l’UE.

Un objectif d’hégémonie idéologique en arrière-plan

Dans les institutions à vocation d’éducation populaire, Université, Éducation nationale, médias publics…, l’heure est à la censure ou à la désinformation des sujets « sensibles » et controversés. Voyez les blocages officiels de colloques ou de rencontres sur le thème du racisme institutionnel qui encourage ce qu’il faut bien appeler de l’islamophobie ; il en est de même à l’encontre des recherches et des initiatives qui visent à faire comprendre la réalité de la racialisation de nombre de situations cumulant les discriminations d’origine, de sexe, de genre… La remise en cause des libertés académiques se banalise de manière générale à l’Université, singulièrement dans le champ des sciences humaines et sociales. Quant à « l’École de la confiance », version Blanquer , elle est, dans les faits, celle du devoir de réserve imposé (dit « devoir d’exemplarité »), de la remise en cause de la liberté pédagogique et de régressions au plan programmatique, en philosophie [6], en histoire-géographie, en Lettres…. Pour les enseignants et les publics, il est temps de résister à cette culture de l’autoritarisme et de la sélection sociale, dont l’administration dans les établissements se fait trop souvent l’écho au quotidien.

Dans le cadre de la loi de Sécurité intérieure, des fonctionnaires pourront être radiés, au motif que leur comportement ne serait pas compatible avec leurs fonctions. Ces politiques institutionnelles et en matière de service public participent du déséquilibre du pays et de l’affaiblissement de l’État social et de droit, pendant que les pouvoirs régaliens (les forces dites de l’ordre) ont été accrus d’une manière significative, en termes budgétaires, de promotion médiatique également. Face à cette gestion, un objectif principal de l’heure est d’associer à la défense et à la promotion des acquis sociaux et des services publics, celles de l’État de droit et des libertés publiques et professionnelles.

Désinformations, voire mensonges, caractérisent souvent le traitement médiatique des activités publiques du mouvement social et des Gilets jaunes. Les filières d’information soumises à l’État et à quelques milliardaires participent ainsi à l’impunité gouvernementale, cherchant à justifier arrestations et condamnations, et entretenant la peur et la confusion, comme dans l’épisode de la Salpêtrière à la manifestation parisienne du 1er mai 2019. A contrario, 300 journalistes indépendants dénoncent les violences policières menées à l’encontre de ces professionnels ou de leurs confrères.

Comment contrecarrer cet état de fait, avant que l’autoritarisme ne soit durablement banalisé dans l’opinion publique, les médias dominants insistant quotidiennement sur des violences perpétrées par les Gilets jaunes ou des casseurs qui peuvent être en fait infiltrés par l’extrême droite ou des forces de l’ordre ? Sans nier des phénomènes ponctuels de cet ordre, il est indispensable de rétablir l’ordre des causes et des effets. Faute de répondre suffisamment aux revendications de justice sociale et fiscale, le gouvernement a fait le choix de la répression.

Ce régime s‘appuie sur un courant d’extrême droite et xénophobe qui, se nourrissant de la crise systémique d’après 2008, a conquis des centaines de places électives (municipales, régionales, européennes…) et alimente en sous-main ce climat de violence. N’oublions pas l’usage dangereux de jeunes recrues de la police pour des tâches de répression – et pas de gardiens de la paix –. 50 à 60 % des forces de l’ordre ont voté pour le RN lors des dernières élections ; d’où des connivences avec ses provocateurs patentés.

Au bout de quatre mois d’affrontements urbains, les ronds-points sont « dégagés », mais, même si, par des sondages aléatoires, on veut nous faire croire que l’opinion bascule en faveur de l’« ordre » républicain, dont le « grand débat » a été une expression lénifiante, le mouvement des Gilets jaunes ne faiblit pas et renforce ses liens avec d’autres composantes du mouvement social et écologique. Pour la démocratie, ce mouvement est loin d’avoir produit tous ses effets positifs, et il faut laisser se développer la critique des inégalités dans ce pays, tout autant qu’une réflexion sur les transformations indispensables des institutions démocratiques. Parti d’une revendication catégorielle, il s’est élargi à une liste de propositions citoyennes qui remettent en question le fonctionnement même de la Ve République. Nous ne voulons pas qu’une politique de la peur puisse l’étouffer.

La convergence des luttes sur le paradigme démocratique

La convergence des luttes sectorielles nécessite un dénominateur commun, et celui du vivre ensemble s’impose naturellement. Quoi de plus naturel que de revendiquer le maintien et le renforcement des libertés publiques et des droits humains ? La multiplicité des faits et des contre-faits recensés dans cet article en démontre la vitalité. Le partage de ces valeurs entre les fronts de lutte, en tant que « commun citoyen et politique » est la meilleure manière de centraliser le combat contre la monarchie républicaine, dont l’affaire Benalla a illustré des dysfonctionnements au sommet de l’appareil d’État. Un élément à faire fructifier, c’est l’offensive gagnante de médias, de juges et de la mission d’information du Sénat sur la question des « dysfonctionnements majeurs de services de l’État », qualifiés de « chaîne d’irresponsabilités », dans le cadre de cette affaire.

Les prochaines manifestations dans l’espace public seront autant de confrontations directes dont la dangerosité n’est plus à démontrer : la responsabilité des directions du mouvement social et écologique est à cette aune. Au-delà du facteur humain, le facteur idéologique est à convoquer : l’élargissement des cercles d’appartenance commence à notre niveau, il passe par la sortie de nos bulles respectives – renforcées par l’élitisme, les sectarismes, le centralisme….– sur la base d’un principe d’inclusivité bien compris.

La même problématique vaut à l’échelle internationale : comment rompre le silence gêné qui prévaut, face à la « dérive anti-démocratique des continents », et face aux séismes brésilien et vénézuelien en particulier, ou face à la Françafrique ? Quelle construction altermondialiste ? Dans la bataille des idées qu’impose pour l’instant l’extrême droite, comme recours à la « stratégie du choc » de régimes politiques devenant de plus en plus prédateurs et parasites, et contribuant à la dépolitisation de jeunes ainsi qu’à l’abstentionnisme électoral et militant, c’est à l’élaboration du paradigme démocratique que nous devons nous atteler.

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