L’apartheid du vaccin

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Maika Sondarjee, Le Devoir, 19 décembre 2020, sous le titre de Inégalités vaccinales

L’autrice est chercheuse Banting en science politique à l’Université de Montréal et professeure adjointe en développement international à l’Université d’Ottawa.

Dans les jours suivant l’annonce de la fiabilité de son vaccin contre la COVID-19, la compagnie Pfizer avait déjà vendu plus de 80 % du stock qu’elle prévoyait produire d’ici la fin de 2021. Les acheteurs ? Les gouvernements qui en ont les moyens. Au moment où les premières doses de vaccin ont été administrées au Québec cette semaine, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) craint que les pays à faible revenu soient incapables de se procurer des vaccins avant… 2024.

Il existe pourtant une entente de vaccination universelle, le Vaccine Global Access Facility (COVAX), lancée par l’OMS au début de la pandémie. Initiative regroupant des gouvernements, des scientifiques, des philanthropes ainsi que des organismes de la santé, du secteur privé et de la société civile, son objectif était d’assurer un accès équitable aux traitements et aux vaccins à la COVID-19. Le groupe ad hoc devait éviter le pire : que chaque pays priorise sa propre population (même les personnes moins à risque) aux dépens des populations vulnérables. COVAX fait la promotion du partage d’informations scientifiques et des brevets publiés, notamment grâce à un nouvel outil, le Patentscope COVID-19 Index, mis en ligne en avril 2020.

Plus de 180 pays se sont joints à l’initiative en signant des accords contraignants, notamment 94 pays à revenus élevés. Ces derniers doivent en principe payer pour leurs doses par l’entremise de COVAX, alors que les pays à faible revenu recevraient leurs doses gratuitement. Le plan dit que tous les pays recevraient assez de doses pour immuniser 3 % de leur population, soit les segments à risque élevé, comme les travailleurs et travailleuses de la santé. Les doses pour personnes à risque moyen (jusqu’à 20 % par pays) seraient ensuite délivrées équitablement. Les doses subséquentes seraient distribuées en fonction de la rapidité de la propagation du virus dans le pays, la présence d’autres pathogènes, et la vulnérabilité des infrastructures de santé.

Pourtant, des documents internes de l’OMS analysés mercredi dernier par l’agence Reuters déterminent qu’il y a une « forte probabilité » que les pays à faible revenu n’aient pas accès au vaccin avant 2024. Les clauses adoptées par les gouvernements signataires ne les empêchent pas de s’approvisionner directement auprès de compagnies pharmaceutiques plutôt que par COVAX, créant ainsi un problème d’action collective. L’OMS mentionne que l’initiative risque d’échouer due à un manque de fonds, aux risques liés à l’approvisionnement, et aux obligations contractuelles trop complexes.

La compétition perdure

Alors que la Chine a récemment intégré COVAX et prévoit distribuer ses propres vaccins aux pays à faible revenu afin de redorer son image sur la scène internationale, les États-Unis de Donald Trump n’ont aucune intention d’adhérer à l’initiative. Dès la réception des premières doses cette semaine, le président américain a signé un ordre présidentiel privilégiant une approche « Americans first » en ce qui a trait à la vaccination. Alors qu’il laisse entendre qu’il sera un meilleur joueur d’équipe sur le plan multilatéral, reste à voir si son successeur Joe Biden défendra mieux l’intérêt commun.

L’économiste indienne Jayati Ghosh craint que l’approche « chaque-pays-pour-soi » mène à un « apartheid du vaccin », où certains pays et certaines populations (les plus nantis) seront privilégiés. D’un côté, la plupart des pays reconnaissent la nécessité d’une campagne de vaccination globale pour mettre un terme à la crise. D’un autre côté, la plupart des gouvernements priorisent la vaccination de sa propre population.

Le problème avec cette approche n’est pas seulement qu’elle laisse tomber certains pays : elle est nuisible à tous, même pour les pays occidentaux. Si nous souhaitons rouvrir les frontières aux voyageurs et aux marchandises, il faut un plan global et que tous les pays atteignent un certain taux de vaccination.

Un système de brevet qui empire le problème

Le régime de propriété intellectuelle actuel protège davantage le profit des compagnies pharmaceutiques que le bien commun. L’Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle de l’OMC (TRIPS) établit en effet des règles très strictes quant à la production de technologie industrielle et médicale. Même si, comme dans le cas de la COVID-19, une compagnie profite de données scientifiques partagées et d’argent public pour produire des vaccins, elle demeure « protégée » contre le vol de ses « innovations » pharmaceutiques.

Les profits liés aux brevets médicaux sont pourtant exorbitants, comme le démontre le cas de l’EpiPen, dont le brevet a été acheté en 2007 par la compagnie pharmaceutique américaine Mylan. Après l’achat, le prix de l’EpiPen est passé d’environ 94 $ à 608 $ aux États-Unis. Il est faux de penser que ce type de brevet protège l’innovation : il protège avant tout les profits. Ces brevets s’achètent et s’allongent afin de faire davantage de profits sur des technologies qui pourraient sauver des vies.

Prioriser le bien commun sur les profits des compagnies pharmaceutiques est pourtant possible. Des experts racontent dans le New York Times qu’après le 11 septembre 2001, le gouvernement américain a obligé la compagnie Bayer à baisser le prix de la ciprofloxacine et à augmenter sa production, car Washington voulait se prémunir d’une éventuelle attaque à l’anthrax.

Alors que plus de 100 pays sont d’accord avec une proposition de l’Inde et de l’Afrique du Sud de suspendre les règles de l’OMC pour produire des génériques à faible coût, plusieurs pays s’y opposent, comme le Canada, les États-Unis, la Suisse, l’Australie, la Norvège, le Japon et le Brésil.

Notre échec à régler l’épidémie de VIH-sida devrait nous inspirer de meilleures pratiques. Celle-ci continue de faire des morts, car des compagnies pharmaceutiques ont empêché pendant trop longtemps la création de trithérapies génériques par des compagnies africaines. Celles-ci préféraient vendre à des patients occidentaux qui pouvaient payer 10 000 $ par année. Comme disait le philosophe George Santayana, ceux qui ignorent le passé sont condamnés à le répéter.

Une pandémie ne peut se vaincre qu’ensemble. En plus d’être égoïste, une approche chaque-pays-pour-soi est tout simplement irrationnelle. Si nous voulons éviter que le spectre de la COVID-19 plane sur nous pendant des décennies, il faut une campagne mondiale de vaccination. Rien ne justifie que nous vaccinions les personnes qui sont moins à risque ici avant de vacciner les personnes les plus vulnérables partout.

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