Le mouvement syndical mexicain à la croisée des chemins

Entrevue avec Benedicto Martínez Orozco Frente Auténtico del Trabajo (FAT)

réalisée par Pierre Beaudet, Ronald Cameron et Raphael Canet

Le 1er juillet dernier, Andrés Manuel López Obrador (mieux connu sous ses initiales, ALMO) a été élu à la présidence du Mexique. Cet ancien maire de la ville de Mexico (18 millions d’habitants) et ex-leader du Parti révolutionnaire démocratique (PRD) a été élu triomphalement (53,2 % des votes). Son nouveau parti, le Mouvement de régénération nationale (MORENA) a également gagné la majorité des sièges au Parlement et dans les grandes villes du pays. Les organisations sociales et syndicales, de même que la plupart des petits partis de gauche, ont appuyé AMLO qui a fait une campagne en promettant de réduire la corruption et d’augmenter les budgets dévolus à l’éducation.

Certes, cette victoire survient au moment où le Mexique est enfoncé dans une profonde crise. Plus de 50 % de la population vit sous le seuil de la pauvreté. Dans les régions rurales, les paysans ne sont pas encore remis de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) qui a permis aux États-Unis d’envahir le secteur alimentaire et agricole. Plus grave encore est le fait que les narcotrafiquants sont devenus un véritable État dans l’État, avec une armée permanente de plusieurs dizaines de milliers de « sicarios » qui sèment la terreur, qui contrôlent de larges pans du territoire et contaminent l’appareil d’État, notamment le système judiciaire, la police et le monde médiatique. Entretemps, des centaines de milliers de Mexicains et de Centroaméricains se dirigent chaque année vers El Norte, sous la menace de la police et des narcos, assaillis par les policiers états-uniens, dans des conditions invraisemblables.

Historiquement, le mouvement syndical mexicain s’est mis en place sous l’égide du parti unique, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), qui a dominé le Mexique pendant plusieurs décennies. La Confederación de Trabajadores de México (Confédération des travailleurs du Mexique, CMT), pendant syndical de ce pouvoir autoritaire, faisait bénéficier les travailleurs syndiqués (une minorité) d’avantages sociaux et de salaires plus élevés, jusqu’à ce que les crises successives de l’économie mexicaine (à partir des années 1980) érodent ces gains. La CMT a persisté par la suite en tant que structure fortement teintée de corruption.

Divers syndicats indépendants, dont le Frente Auténtico del Trabajo (FAT – Front authentique du travail), ont tenté de prendre leur place. En 1998, ils ont fondé une nouvelle centrale syndicale, l’Unión Nacional de Trabajadores (UNT – Union nationale des travailleurs). Celle-ci a progressé, sans véritablement être apte à déstabiliser la CMT. Plusieurs syndicats de base qui voulaient se joindre à la nouvelle centrale ne pouvaient le faire.

Diverses tentatives de réforme du Code du travail ont été proposées, notamment par le PRD (qui dominait à Mexico avec AMLO), mais le tournant néolibéral du pays amorcé par l’élection de Vicente Fox (PAN) a fait tout capoter au début des années 2000. L’élite économique mexicaine, en effet, aimait mieux collaborer avec la CMT corrompue, quitte à devoir accorder des compromis, car ce deal permettait de maintenir les syndicats dans des limites restreintes, d’où la diminution des salaires et l’aggravation des conditions de travail.

On se retrouve en 2018 dans une nouvelle situation. L’édifice du PRI et de la CMT est en morceaux. La droite (Partido Acción Nacional, le PAN) a été sévèrement marginalisée et par conséquent, AMLO et MORÉNA se retrouvent avec le pouvoir. Cependant, AMLO n’a pas les mains libres, d’autant plus que le voisin états-unien exerce toute la pression pour empêcher des politiques qui remettraient en question le virage néolibéral des années 1980 et les avantages obtenus pour le capital mondialisé, notamment les déréglementations de l’ALÉNA, devenu depuis peu l’Accord États-Unis-Mexique-Canada (AEUMC).

C’est dans ce contexte que nous avons rencontré à Mexico le leader historique du FAT, Benedicto Martínez Orozco, qui est également vice-président de l’UNT. Le FAT participe à la coalition de la société civile Mexico mejor sin TLC, qui s’oppose aux politiques de déréglementation et de libre-échange des différents accords commerciaux.

Depuis la création de l’UNT, le paysage syndical du Mexique a-t-il surmonté sa fragmentation?

BMO – Les gouvernements successifs des dernières années, ceux du PRI comme ceux du PAN, ont été très habiles pour diviser le mouvement. Ils ont même réussi à créer des scissions au sein de la CMT, notamment les travailleuses et les travailleurs du secteur public et de l’enseignement. Ils ont promis des réformes du Code du travail, qui ont attiré les syndicats indépendants au début, jusqu’à ce qu’on se rendre compte que le démantèlement du corporatisme syndical, que l’on combattait depuis plusieurs années, cachait plus ou moins bien un programme d’affaiblissement syndical, de contractualisation de la main-d’œuvre et la fin de certaines protections sociales.

Pourquoi l’UNT n’a-t-elle pas réussi son pari ?

BMO – Il existe ici une tradition sectaire, nourrie par le corporatisme du syndicalisme officiel, menée par des chefs qui veulent tous être des caudillos et qui ne tolèrent pas d’avoir des comptes à rendre. Marqués par une volonté de démarcation sectorielle, les syndicats indépendants se multiplient, au lieu de s’unir à d’autres.

Ils préfèrent garder leur territoire. Cela vient d’arriver encore récemment dans l’automobile. Au lieu de se joindre à l’UNT, le nouveau syndicat indépendant des travailleurs de l’automobile a préféré mettre en place sa propre centrale ! Il se sent plus fort, parce que le nouvel accord de l’ALÉNA oblige les producteurs mexicains d’augmenter les salaires, alors que l’intention est d’encourager les entreprises à retourner aux États-Unis !

La réforme du code de travail, maintes fois proposée, maintes fois reportée, sera-t-elle à l’ordre du jour sous le gouvernement AMLO ?

BMO – Les accords de libre-échange, depuis le Partenariat transpacifique (PTP) et le nouvel accord nord-américain, exigent des changements législatifs pour « libéraliser » le marché du travail. Ces accords exigent l’adoption d’une réforme du travail pour permettre une plus grande marge de manœuvre pour les entreprises à conclure des ententes contractuelles au-delà des syndicats officiels. Cet accroissement de la contractualisation comprend aussi des dispositions pour faciliter les mises à pied, ce contre quoi nous nous opposons.

Malgré que de telles exigences étaient déjà prévues dans le PTP, le projet de réforme du travail, que le gouvernement devait introduire, a connu une opposition farouche de la part du patronat mexicain, qui fut appuyé par le gouvernement sortant de Nieto, bien qu’il ait signé l’entente.

La victoire électorale d’AMLO modifie la donne et offre l’espoir d’une réforme plus avantageuse pour le monde du travail. Toutefois, le résultat dépendra de la mobilisation en vue d’obtenir une réforme au bénéfice des travailleurs qui permettrait le libre choix dans l’adhésion aux organisations syndicales. Il n’y pas de démocratie au sein de la CMT, les élections sont arrangées et les affiliés ne peuvent pas se désaffilier.

Envisagez-vous une mobilisation contre la nouvelle entente de libre-échange nord-américain?

Le FAT et l’UNT sont opposés au libre-échange et nous partageons l’analyse de la coalition Mexico mejor sin TLC, opposée à l’AEUMC. Cela étant dit, l’entente est maintenant conclue et la conjoncture politique concernant le travail se concentre autour de la réforme du travail qui doit être adoptée l’an prochain par les nouvelles assemblées législatives, à la suite de l’accès d’AMLO et de MORENA au pouvoir.

Est-ce que vous espérez des changements positifs avec AMLO ? Comment expliquer les hésitations d’ALMO sur plusieurs questions importantes?

BMO – C’est un peu tôt pour le dire, mais il y a quelques bons signes. Il est probable que la prochaine ministre du Travail sera Luisa María Alcalde Luján, dont le père était un militant de la première heure du FAT. Il y a aussi d’autres personnes plutôt de gauche qui vont intégrer le gouvernement, notamment au ministère de l’Éducation supérieure. Ce sont de bons signes.

Son gouvernement est basé sur une coalition étrange, avec un parti évangélique et un autre qui a été longtemps l’allié du PRI. Plusieurs de ses proches conseillers viennent de l’élite économique, y compris le milliardaire Carlos Slim. Par contre, AMLO a annoncé vouloir respecter le résultat du référendum sur le méga projet d’un deuxième aéroport pour Mexico, que Slim lui-même voulait mettre de l’avant.

Le message d’AMLO est clairement de prendre appui sur le vote citoyen qui a refusé le projet à 60%. Alors qu’il cherche à rassurer le patronat avant son entrée au pouvoir en décembre, la question de l’aéroport est en quelque sorte le premier test pour le nouveau gouvernement. Elle concentre le rapport de force politique dans la nouvelle conjoncture postélectorale. Ce qui en résultera sera instructif de la suite des choses.

Dans son ensemble, la classe dominante est radicalement hostile à AMLO, même si pour le moment, elle affirme qu’elle jouera le jeu. AMLO, par ailleurs, bénéficie d’un fort appui politique populaire. À la différence de Lula au Brésil qui ne contrôlait pas les instances législatives ce qui le forçait à négocier sans arrêt avec les députés et les partis réactionnaires, AMLO est hégémonique au sénat comme au sein de la chambre des députés. Une fois cela dit, AMLO évite de s’opposer au grand capital.

Les syndicats semblent un peu réticents face au nouveau gouvernement

BMO – Nous l’appuyons jusqu’à ce moment, mais nous n’y sommes pas subordonnés. Il s’agit aussi d’une différence importante avec la situation qui prévalait entre la CUT et le gouvernement PT au Brésil.

Quelle est votre opinion sur ce qui semble une crise des migrants ?

BMO – D’abord, il faut relativiser la situation actuelle. Les caravanes attirent l’attention du monde, ce qui est probablement positif. Mais on parle de quelques milliers de personnes alors que dans la réalité, c’est pratiquement un million de personnes qui traversent le Mexique.

Plusieurs restent ici, même si un grand nombre de Mexicains sont sans travail formel. La vraie solution est l’ouverture contrôlée de la frontière américaine, ce qui ne surviendra pas demain ! Les États-Unis sont bien contents de recevoir des millions d’illégaux, qui travaillent pour des salaires de misère dans des conditions qu’aucun Américain n’accepterait. Le Mur finalement est un moyen de rabaisser la condition des travailleurs, qu’ils soient Mexicains ou États-Uniens.

Le Mexique est coincé entre sa frontière sud et sa frontière nord…

BMO – En Amérique centrale, des millions de gens vivent dans la misère et sous la menace des milices et des forces armées. C’est normal qu’ils veuillent partir. Le plan américain vise à obliger le Mexique à faire au sud ce que les États-Unis font au nord. Ceci inclut les barrières et les contrôles, et également la mise en place de maquiladoras, où les travailleurs centraméricains seront forcés d’accepter des conditions de misère, comme les Mexicains doivent le faire à la frontière avec les États-Unis.

Qu’est-ce que vous espérez du côté de la solidarité internationale ?

BMO – Nous avons eu beaucoup d’appui dans le passé de la part de centrales syndicales comme la CSN et de certains syndicats états-uniens comme les United Electrical Workers. Ces soutiens ont permis au FAT et à d’autres syndicats indépendants de survivre tout en leur assurant une certaine protection.

Mais aujourd’hui, ces appuis ont diminué. On espère que les syndicats essaient de comprendre ce qui se passe ici avant d’agir. Par exemple, des syndicats canadiens et états-uniens appuient des entités syndicales qui n’ont pas réellement de base ni de projets, mais qui ont l’avantage de travailler dans des secteurs industriels où les syndicats du Nord sont forts. Ce n’est pas très utile de voir des interventions extérieures contribuer encore plus à la fragmentation du mouvement syndical mexicain.

Entrevue réalisée le samedi 3 novembre 2018, au Centre culturel universitaire Tlatelolco de la ville de Mexico.

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