Le Zimbabwe dans les griffes du néolibéralisme

Entrevue avec Jean Nanga sur la situation au Zimbabwe. Solidarités, 7 décembre 2017

https://www.solidarites.ch/journal/d/article/8420/Zimbabwe-Vers-un-capitalisme-ouvertement-neoliberal

Après la démission forcée de Robert Mugabe et son remplacement par celui qui fut longtemps son dauphin présumé, Emmerson Mnangagwa, peut-on s’attendre à un changement de cap dans la politique du Zimbabwe ou s’agit-il simplement du remplacement d’un chef par un autre chef?

Dès les années 1960, au moment des luttes de libération nationale, jusqu’à la première semaine de novembre 2017, E. Mnangagwa, le nouveau chef de l’Etat zimbabwéen, a été un compagnon de Robert Mugabe et un complice, parfois zélé, de ses crimes. Depuis son investiture à la tête de l’Etat et du parti au pouvoir, la ZANU-PF, il montre des signes incontestables de continuité avec son prédécesseur en lui assurant immunité complète et dorée, institution de son anniversaire comme l’une des fêtes nationales, conservation de la constitution de 2003, maintien du calendrier électoral, etc.

Toutefois, comme l’a montré la lutte pour la succession ayant conduit au limogeage de Mnangagwa de la vice-présidence et à son expulsion de la ZANU-PF, la loyauté des dirigeant·e·s de celle-ci et de l’Etat à l’égard de Mugabe, leur prédation partagée de la richesse nationale, leur dépréciation commune des droits et libertés, s’accompagnaient ces derniers temps de désaccords ou divergences, d’existence de fractions adverses au sein du parti au pouvoir, sur des bases diverses, parmi lesquelles, l’attitude à l’égard des puissances occidentales et de la néolibéralisation économique. […]

Il n’est pas exclu qu’au cas où Mnangagwa serait élu il lui soit accordé, par la Banque mondiale et les partenaires occidentaux, en guise d’achat de la «paix sociale», un cosmétique programme de «lutte contre la pauvreté» en accompagnement des «réformes structurelles», comme ce fut le cas en Afrique du Sud après l’apartheid.

Dans un pays à l’économie dévastée, sans réels droits démocratiques ni véritables organisations indépendantes du pouvoir, que peut faire l’opposition et que représente-t-elle?

Il a été question plus haut de la possibilité que la «communauté internationale» aide Mnangagwa à «acheter» une espèce de «paix sociale». Mais, au cas où le choix ne serait pas celui d’un régime d’emblée répressif, ce ne sera pas facile dans une société où 90 % environ de la population sont au chômage ; en outre, la réduction de la masse salariale de la fonction publique, évoquée de manière insistante par le biais de la mention de son importance dans le budget, ne se fera que par la réduction du nombre des fonctionnaires – donc des chômeurs et chômeuses en plus […] – ou par la réduction des salaires – donc des pauvres en plus.

Les promesses faites actuellement de créer des emplois risquent de ne pas être tenues, sinon d’abord pour des postes aux salaires indécents, dans l’agriculture par exemple. Il est à craindre que les conséquences sociales des «réformes structurelles» néo­libérales ne soient pas dénoncées par les partis actuels de l’opposition, ayant pignon sur rue, puisqu’ils ne sont pas anti-néolibéraux. La participation du MDC (issu des mobilisations sociales, de la combativité syndicale de la fin des années 1990) au gouvernement d’unité nationale de 2009 à 2013 l’a prouvé. Comme du reste, la disponibilité, exprimée par l’opposition à discuter d’un gouvernement de transition avec Mnangagwa – en réaction à son évocation, plutôt implicite, d’une unité ou d’une réconciliation nationale dans son discours d’investiture – et de la déception extériorisée après la proclamation d’un gouvernement exprimant, logiquement, la victoire d’une fraction ou d’une alliance de fractions du parti au pouvoir sur une autre de ses fractions. Il leur était plus aisé de combattre la dictature de Mugabe que celle du Capital, vu qu’ils en sont partisans et qu’ils auront besoin de son soutien pour accéder au pouvoir.

La situation risque de ne pas être différente de celle des autres sociétés africaines: démagogie des candidat·e·s et déception populaire postélectorale. Certes, les syndicats ont été affaiblis numériquement par la crise, la combativité des salarié·e·s aussi, avec le spectre du chômage et la corruption des bureaucraties syndicales. Mais, eu égard au fait que des luttes ont néanmoins eu lieu sous le régime répressif de Mugabe, il demeure possible que des syndicats soient revitalisés, que s’auto-organisent des exploité·e·s, à partir des lieux de travail (publics comme privés, formels comme informels), des chômeurs et chômeuses, des opprimé·e·s divers dans les quartiers, établissements scolaires, etc. Des jeunes peuvent faire leurs premières classes de citoyenneté en se mobilisant, par exemple, contre le remboursement de la dette publique extérieure, afin d’en faire un usage social.

Par ailleurs, à la différence de l’écrasante majorité des sociétés africaines, il existe au Zimbabwe un militantisme anticapitaliste, organisé, présent dans la mesure du possible dans les luttes et les mobilisations de ces dernières années ; réprimé pour avoir exprimé publiquement sa solidarité avec les soulèvements populaires en Tunisie et en Egypte, il peut contribuer, avec une lente impatience, à l’auto-­organisation contre les dispositifs d’exploitation quotidienne des humains et de la nature – l’extractivisme, qui risque de s’accroître – les diverses oppressions quotidiennes, dont l’homophobie, qui n’était pas une exclusivité de l’autocrate déchu, pour le respect des droits et libertés démocratiques et leur enrichissement, incluant des droits économiques et sociaux, pour la satisfaction des besoins fondamentaux (démocratiquement définis) en articulation avec le principe écologique.

 

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