Pour un pacte écologique, social, économique et interculturel pour l’Amérique latine

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Edgardo Lander et plusieurs personnes d’Amérique latine

 

Pendant longtemps, les élites nous ont dit qu’on ne pouvait pas arrêter les marchés ou la grande machine d’accumulation capitaliste, mais il s’avère qu’on peut, en fait, actionner le frein de secours quand on décide que la vie est en danger.

La crise révélée par la pandémie a accru les inégalités et montre que notre avenir est en jeu. Une partie de la population est enfermée, une autre partie est confrontée à la contagion, à la répression et à la faim. Les peuples indigènes et afro-américains sont exposés à une nouvelle vague d’extermination ; la violence patriarcale et raciste et les féminicides ont augmenté. Pendant ce temps, les anciens et les nouveaux groupes de pouvoir profitent de l’urgence pour s’assurer que le « retour à la normale » ou la « nouvelle normalité » ne les laisse pas sans avantages.

La pandémie est une tragédie pour de nombreuses personnes, dont nous partageons la douleur. Mais la pause imposée au capitalisme mondial par le COVID-19 représente aussi une énorme opportunité de changement : celle de construire notre avenir à partir du souci de la vie.

Si les blessures de la nature restent profondes, ce frein forcé a également permis de ralentir la destruction des écosystèmes, notamment en réduisant les émissions de CO2. Les classes moyennes du monde font collectivement l’expérience qu’il est possible de vivre sans cette consommation exacerbée qui provoque la destruction de l’environnement et menace la vie elle-même sur la planète ; que le bonheur et la qualité de vie ont des dimensions plus pertinentes que la possession et l’accumulation de choses, comme le fait de vivre dans un tissu de relations affectives dignes de confiance.

Il est devenu évident que la vie paysanne, le sens de la communauté, l’attention et la réciprocité sont essentiels au maintien de la vie ; que, bien que vivant dans le capitalisme, nous ne vivons pas par et pour le capital. Nous avons pris conscience que la commercialisation directe, les échanges sans argent, les réseaux en dehors des marchés capitalistes résolvent aujourd’hui nombre de nos besoins fondamentaux ; et nous constatons qu’ils ont de l’espace et du potentiel pour l’avenir.

Même dans un cadre formel, des idées auparavant inconcevables ou considérées comme irréalisables sont désormais au centre de l’agenda mondial. Même les agences économiques comme la CEPAL proposent un revenu de base universel, et le Fonds monétaire international recommande aux gouvernements d’introduire un impôt sur la fortune, pour contrecarrer cette scandaleuse inégalité et réduire les déficits fiscaux. Dans le Nord, des mouvements sociaux et politiques luttent pour un nouveau pacte écosocial mondial pour sauver la planète, un pacte qui articule la justice sociale et la justice environnementale.

Nous ne pouvons pas laisser passer ce moment d’ouverture et de contestation sur l’orientation historique de nos sociétés. Il est urgent de rendre visibles les volontés collectives pour une transformation systémique qui permettra à nos sociétés de sortir des multiples pandémies causées par le capitalisme mondialisé et de se réorganiser pour défendre la vie elle-même. Il est inacceptable de s’emparer des moyens qui assurent notre vie et celle des générations futures à cause de la cupidité de quelques-uns. Nous rejetons toute mesure qui implique une censure, qui implique des coupes dans les dépenses de santé, d’éducation, de culture, y compris l’agriculture, ou des mesures de choc qui impliquent la régression des droits, ou une nouvelle destruction de l’habitat naturel délicat dont notre existence dépend.

Reprenant des propositions élaborées collectivement dans différents contextes, nous proposons un Pacte social, écologique, économique et interculturel pour l’Amérique latine. Ce pacte n’est pas une liste de demandes que nous adressons aux gouvernements en place. Il s’agit plutôt d’une invitation à construire des imaginaires collectifs, à convenir d’un parcours commun de transformation et d’une base pour des plates-formes de lutte dans les sphères les plus diverses de nos sociétés. Elle appelle les mouvements sociaux, les organisations territoriales, syndicales et de voisinage, les communautés et les réseaux, mais aussi les gouvernements locaux alternatifs, les parlementaires, les magistrats ou les fonctionnaires engagés dans la transformation ; à changer les rapports de force, par des plébiscites, des propositions de lois, ou bien d’autres stratégies ayant un impact réel pour imposer ces changements aux institutions existantes par une société organisée et mobilisée.

En ce sens, les points suivants cherchent à articuler la justice redistributive, la justice de genre, la justice ethnique et la justice environnementale. Certaines d’entre elles envisagent un rôle plus important pour les institutions publiques et d’autres se réfèrent davantage à des pratiques et des changements de fait qui se tissent à partir de la base et s’étendent horizontalement.

  • Transformation fiscale fondée sur la solidarité. Propositions nationales de réformes fiscales selon le principe : « Qui a plus, paie plus — qui a moins, paie moins ». Ils devraient inclure des taxes sur les héritages, les grandes fortunes, les méga entreprises, les revenus financiers et à titre transitoire, les dommages environnementaux. Au lieu que tout le monde paie des impôts universels et que seuls certains bénéficient d’une protection sociale, nous proposons que seuls ceux qui en ont plus soient taxés, mais que tout le monde soit protégé.
  • Annulation de la dette extérieure des États, et construction d’une nouvelle architecture financière mondiale. Dans ces moments extraordinaires, il est justifié de cesser de payer la dette extérieure comme cela a été fait en 1931/32, et comme cela a été proposé par la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), le président de la France Emmanuel Macron et le pape François. L’annulation de la dette extérieure des pays du Sud global constitue un premier pas vers la réparation historique de la dette écologique et sociale contractée par les pays centraux depuis l’époque coloniale.
  • Créer des systèmes de soins nationaux et locaux qui placent la durabilité de la vie au cœur de nos sociétés. Les soins sont un droit et, à ce titre, doivent inclure un rôle plus actif de l’État et des entreprises dans la concertation et la coresponsabilité permanente avec les populations et les communautés. Cela permettra de lutter contre les emplois précaires et de parvenir à une meilleure répartition des tâches de soins en fonction de la classe sociale et du genre, car les soins incombent de manière inégale aux familles, et aux femmes. Nous devons promouvoir des politiques publiques qui lient les soins à la protection sociale, en répondant aux besoins des personnes âgées dépendantes, des enfants, des personnes gravement handicapées et des autres personnes qui ne peuvent pas satisfaire leurs besoins fondamentaux.
  • Un revenu de base universel, qui unifie la politique sociale par l’introduction d’un revenu de base pour tous, et qui remplace les transferts conditionnels ciblés hérités du néolibéralisme, afin d’échapper au piège de la pauvreté. Comme la CEPAL vient de le recommander aux gouvernements d’Amérique latine. Réduire la journée de travail sans diminuer les salaires, afin de répartir à la fois l’emploi formel et les tâches de soins.
  • Donner la priorité à la souveraineté alimentaire. À l’heure où la région d’Amérique latine présente le plus haut degré de concentration des terres au monde, il est prioritaire de développer des politiques visant à la redistribution des terres, à l’accès à l’eau et à une réforme profonde des politiques agraires, en s’éloignant de l’agriculture industrielle d’exportation avec ses effets environnementaux et sociaux néfastes. Il s’agit de donner la priorité aux productions agroécologiques, agroforestières, de pêche, paysannes et urbaines, en favorisant le dialogue des connaissances. Renforcer les marchés paysans et locaux. Créer des réseaux de distribution de semences pour assurer leur libre circulation, sans propriété intellectuelle. Renforcer les réseaux de distribution ruraux-urbains et la certification communautaire entre consommateurs et producteurs. Promouvoir la propriété sociale, collective et communautaire de la terre, en générant la souveraineté de ceux qui s’occupent de la terre et la travaillent, et en les protégeant de la spéculation.
  • Construire des économies et des sociétés post-extractives. Pour protéger la diversité culturelle et naturelle, nous avons besoin d’une transition socioécologique radicale, d’une sortie ordonnée et progressive de la dépendance vis-à-vis du pétrole, du charbon et du gaz, de l’exploitation minière, de la déforestation et des grandes monocultures. Il est nécessaire d’évoluer vers des matrices énergétiques renouvelables, décentralisées, démarchandisées et démocratiques et des modèles de mobilité collective, sécuritaires et de qualité. Nous devons réduire le risque d’effondrement du climat, une menace plus grave que la pandémie, comme le montrent les inondations, les sécheresses, les glissements de terrain et les incendies.
  • Récupérer et renforcer les espaces d’information et de communication de la société, actuellement dominés par les médias d’entreprise et les réseaux sociaux qui font partie des sociétés les plus puissantes de notre époque. Contester les significations historiques de la coexistence, à partir des médias citoyens, mais aussi de la rue, de la place et des espaces culturels.
  • Autonomie et durabilité des sociétés locales. La pandémie a montré la fragilité des chaînes de production mondiale et la richesse des efforts locaux et nationaux. L’énorme créativité des peuples d’Amérique latine doit être à la base des changements politiques qui favorisent l’autonomie et la durabilité des territoires et des sociétés locales. Il est nécessaire de renforcer l’autodétermination des peuples indigènes, des paysans, des Afro-Américains et des expériences des communautés urbaines populaires en termes économiques, politiques et culturels ; de démilitariser les territoires et la société dans son ensemble ; de soutenir les marchés locaux ; de démocratiser le crédit, de soutenir les petites et moyennes entreprises, la souveraineté énergétique des communautés locales sur la base de modèles durables et renouvelables.
  • Pour une intégration régionale et mondiale souveraine. Il est impératif de favoriser les systèmes d’échange locaux, nationaux et régionaux au niveau de l’Amérique latine, avec une autonomie par rapport au marché mondial globalisé qui ouvre des alternatives au monopole des entreprises. Introduire des monnaies parallèles au dollar à différentes échelles permettant une relative déconnexion de la dynamique dangereuse du marché mondial, renforçant les échanges entre les pays de la région et leur diversification économique complémentaire.