Syrie : la mort d’al-Baghdadi ne change rien

THOMAS CANTALOUBE, Médiapart, 28 octobre 2019

La mort d’al-Baghdadi et l’offensive turque de ces dernières semaines n’ont fait que renforcer les positions des acteurs dominants en Syrie, à savoir Moscou et Ankara, qui sont les seuls à pouvoir mettre un terme au conflit.

Bien que ces dernières semaines se soient montrées particulièrement riches en événements au nord de la Syrie, rien n’a fondamentalement changé dans les rapports de force et l’issue inévitable d’une paix qui reconstituera peu ou prou le pays tel qu’il était avant le déclenchement de la guerre civile, puis internationale en 2011. Le retrait américain, l’invasion turque, le repli kurde et la mort du chef de l’État islamique Abou Bakr al-Baghdadi n’ont fait que consacrer la domination de la Russie et de la Turquie et, indirectement, la reconquête de Bachar al-Assad.

Paradoxalement, l’assassinat ciblé de l’ancien calife de Daech découle des liens tissés par les Américains avec les acteurs régionaux et intervient au moment où Donald Trump a sonné le repli et laissé tomber ses meilleurs alliés, les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les Kurdes de Syrie. Selon les informations recueillies par la presse américaine, les services de renseignement de ces derniers ont fortement contribué à identifier l’endroit où se cachait al-Baghdadi, puis à s’assurer qu’il s’agissait bien de lui avant de lancer le raid qui l’a tué.

Mais il se pourrait que les forces spéciales américaines aient également bénéficié du concours indirect du groupe islamiste Hayat Tahrir al-Cham (HTS), qui contrôle la région d’Idlib où il se terrait. Selon un témoignage rapporté à Mediapart par un journaliste syrien sur place, l’opération s’est déroulée quasiment sans anicroche ni coups de feu tirés contre les hélicoptères américains, alors que la poche d’Idlib est extrêmement peuplée et remplie de combattants, puisqu’il s’agit du dernier réduit syrien où se concentrent réfugiés et milices anti-Assad survivantes. Trois millions de personnes, dont plusieurs dizaines de milliers de miliciens armés, vivent dans cette zone de la taille du Pas-de-Calais.

Ce témoignage laisse penser que HTS, qui fut autrefois affilié à Al-Qaïda mais qui est aujourd’hui devenu un groupe nationaliste et islamiste syrien opposé à l’État islamique, aurait pu « donner » al-Baghdadi ou au moins ne pas perturber le raid. « Il existe des cellules dormantes de Daech à Idlib, mais elles sont très minoritaires et sont souvent ciblées par HTS, qui veut maintenir le contrôle sur la région, explique Dareen Khalifa, de l’International Crisis Group. Al-Baghdadi n’était pas en sécurité à cet endroit, qui est particulièrement surveillé par la Turquie. »

Même si HTS est officiellement désigné comme une organisation terroriste par la Turquie, il fait partie des groupes avec lesquels il est possible de discuter. Ce qui se joue à Idlib est en effet une partie d’échecs complexe : la plupart des miliciens, généralement islamistes, et des opposants syriens qui n’ont pas voulu se rendre aux forces syriennes lors de la reconquête du reste du pays entre 2016 et 2018 y ont trouvé refuge.

Damas voudrait reconquérir cette poche, la dernière qui lui résiste au nord-ouest, et si cela ne tenait qu’à Bachar al-Assad, il aurait déjà lancé une offensive violente. Mais les Russes, qui sont à la manœuvre derrière lui, se montrent hésitants, en raison du nombre très élevé de morts qu’entraînerait une telle attaque. De plus, « la Turquie, qui se trouve juste de l’autre côté de la frontière, ne veut pas voir affluer chez elle une nouvelle vague de réfugiés et de djihadistes, et s’oppose donc à une telle offensive », selon Dareen Khalifa.

Al-Baghdadi n’a sans doute pas choisi cette cachette en l’estimant sûre, mais plutôt parce qu’il était traqué. Sa mort n’aura certainement aucun impact sur la situation de l’État islamique en Syrie et en Irak : l’organisation ne contrôle plus de territoire, elle n’est que l’ombre de ce qu’elle fut entre 2014 et 2016, mais elle n’a pas pour autant déposé les armes, avec quelques dizaines de milliers de soldats qui lui restent fidèles. Selon la plupart des experts, elle s’est organisée pour mener des opérations de guérilla et de déstabilisation dans les deux pays où elle est encore présente, ainsi que dans le Sinaï égyptien, où elle continue à donner du fil à retordre au Caire.

Le raid américain contre al-Baghdadi, avec ce qu’il laisse deviner de négociations avec la Turquie et la Russie pour le mener à bien – les deux pays ont été salués par Donald Trump, qui n’a pas le remerciement facile –, illustre bien où et comment se joue l’avenir de la Syrie : entre Moscou et Ankara. Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan se sont en effet mis d’accord, à l’issue de l’invasion turque, sur un partage des territoires et des responsabilités le long de la frontière turco-syrienne, dans la région autrefois sous la mainmise des Kurdes. Ces derniers ont dû reculer à 30 kilomètres de la frontière, les Turcs ont la supervision sur deux zones qu’ils ont conquises et des patrouilles russo-turques surveillent le reste.

Les États-Unis, par la voix de Trump et de Mark Esper, le patron du Pentagone, ont annoncé qu’ils allaient redéployer des soldats dans l’est de la Syrie, afin « d’aider les Kurdes à contrôler les zones pétrolières et leur fournir des revenus pour garder les prisonniers de l’État islamique et nous assister dans notre mission de défaire Daech ». Si cette annonce ressemble à un lot de consolation pour les Kurdes après la trahison de Washington, il n’est pas sûr que cela changera grand-chose à la situation de ces derniers qui ont, de toute manière, récemment pactisé avec le régime syrien et envisagent depuis longtemps un retour dans le giron de Damas.

Dans tous les cas de figure, l’offensive turque et l’accord subséquent ont permis le retour des soldats syriens dans une région où ils n’avaient plus mis les pieds depuis 2012. « La prochaine étape, ce sont des discussions entre al-Assad et Erdogan, sous la houlette de la Russie, afin de parvenir à une stabilisation complète le long de la frontière et à Idlib, estime un diplomate européen. Ce n’est pas ce dont nous rêvions, mais c’est aujourd’hui la seule porte de sortie pour mettre un terme à presque neuf ans de conflit. Il faut accepter la réalité sur le terrain. »

Ce « réalisme » est le nouveau mot d’ordre des Européens et de la communauté internationale, qui ont désormais complètement renoncé à un changement de régime à Damas. Ainsi, les nouvelles négociations qui vont s’ouvrir jeudi 31 octobre à Genève sous la supervision de l’ONU n’ambitionnent même pas « la paix », mais seulement un « processus constitutionnel qui puisse servir à ouvrir la voie à un processus politique de réconciliation », selon la description de l’émissaire des Nations unies pour la Syrie, Geir Pedersen, le quatrième médiateur depuis 2011.

En clair, il s’agit de réunir des représentants du gouvernement syrien, de l’opposition et de la société civile pour esquisser ce que pourrait être une nouvelle Constitution pour le pays. Personne ne semble placer beaucoup d’espoir dans cette réunion, sachant que Bachar al-Assad, qui n’avait jamais rien lâché même lorsqu’il était au bord du gouffre en 2013 ou 2014, est désormais en position bien plus favorable. « Rien n’indique que le régime soit disposé à se montrer conciliant ni qu’il désire une solution négociée, explique Bassma Kodmani, qui sera à Genève en tant que représentante de l’opposition. Notre seul espoir est que la Russie pousse Damas à faire des concessions pour enfin s’acheminer vers la résolution du conflit et des divisions de la société syrienne afin de permettre enfin la reconstruction. »

L’avenir de la Syrie repose donc plus que jamais sur Moscou. Et sur la bienveillance turque. Et sur Bachar al-Assad, qui, telle une marionnette tachée de sang, demeure à la tête de son pays.

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