Entrevue de Hillary Carroll Hiner par Nolwenn Weiler
Le Chili sera bientôt dirigé par un homme d’extrême droite, José Antonio Kast, qui a remporté les élections présidentielles de décembre 2025. Face à ce nostalgique de la dictature de Pinochet, la puissance féministe va devoir continuer à se déployer. Rencontre avec Hillary Carroll Hiner, historienne féministe et docteure en histoire de l’Université du Chili.
Vu d’Europe, le féminisme chilien apparaît très déterminé et très créatif. Vous expliquez que c’est lié au rôle central de la lutte pour le droit à l’avortement. Pourquoi ?
« C’est un sujet très important pour nous, à savoir l’absence totale d’accès à l’avortement. L’une des dernières décisions de la dictature de Pinochet [imposée en 1973 par un coup d’État militaire, elle a pris fin en 1990, ndlr], c’est l’adoption en 1989 d’un décret-loi criminalisant tout type d’avortement, y compris l’avortement thérapeutique, qui avait été introduit dans le Code de la santé en 1931. J’appartiens à une génération où beaucoup de femmes ont subi des avortements clandestins dans des conditions épouvantables.
Dans les années 1990, le Chili restait donc un espace sociopolitique très marqué par la dictature et par une grande violence à l’égard des femmes, mais aussi des lesbiennes et des personnes trans. En matière de féminisme, tout était figé, il n’y avait aucune avancée. Nous nous sommes remises en mouvement dans les années 2005-2006, avec les luttes féministes pour l’accès à la pilule du lendemain. C’est l’une des premières luttes qui a ramené du monde dans les rues.
La façon dont le féminisme est perçu a beaucoup changé.
Depuis, la façon dont le féminisme est perçu a beaucoup changé, en relativement peu de temps. Quand j’ai commencé mon doctorat, en 2006, être féministe était mal vu, suspect. Et quinze ans plus tard, en 2021, le président de la République Gabriel Boric se revendiquait féministe, tout comme plusieurs de ses ministres. Pour moi, la rapidité de ce changement de perception est liée à notre manière de nous mobiliser, avec beaucoup de colère, mais aussi avec beaucoup d’humour et de créativité. De plus, grâce au cyberactivisme et aux voyages d’étudiant·es à l’étranger, le monde féministe chilien s’est beaucoup ouvert. »
En octobre 2019, surgit « l’Estallido social » (« l’explosion sociale »), dans la foulée de grandes mobilisations féministes de 2018…
« Oui, en mai 2018, les étudiantes chiliennes s’étaient mobilisées et avaient mis en place des assemblées féministes qui avaient pris le contrôle de la quasi-totalité des universités du pays. On parlait alors des « occupations par les femmes et les dissidentes ».
Le Réseau des historiennes féministes, créé en 2017, existait déjà, mais peu après, toutes les professions ont créé leurs propres réseaux de femmes : avocates, journalistes, sociologues, anthropologues, psychologues, infirmières, gynécologues, etc. En 2019, nous disposions donc d’une grande force féministe avec des méthodes politiques héritées de luttes antérieures, comme le mouvement étudiant, fonctionnant de manière beaucoup plus horizontale avec une grande expérience des manifestations de rue. »
Quelques semaines après le début des manifestations, fin novembre 2019, la performance chilienne « Un violeur sur ton chemin » fait le tour du monde.
« En effet. Cette performance du groupe féministe Las Tesis dénonce la violence politique sexuelle policière qui a eu lieu au cours des semaines de l’Estallido. Plusieurs rapports nationaux et internationaux ont été publiés à propos des violations des droits humains des femmes et des dissidentes sexuelles pendant l’Estallido. Par ailleurs, des féministes ont documenté le harcèlement de genre, avec des violences physiques mais aussi psychologiques. La performance « Un violeur sur ton chemin » synthétise ces critiques et dénonciations avec beaucoup de force, elle nous ramène vers la puissance féministe. »
Existe-t-il des liens entre les différentes générations de femmes en lutte, par exemple avec celles qui ont osé combattre la dictature entre 1973 et 1990 ?
« Pendant l’Estallido, il y a eu une convergence entre les générations, avec par exemple la performance « Las Tesis Senior » organisée au stade national par d’anciennes prisonnières politiques sous la dictature de Pinochet. Il y a aussi un mouvement de sauvegarde de la mémoire féministe chilienne avec des dons d’archives de divers groupes féministes aux Archives nationales ou encore la transformation de lieux emblématiques, comme la maison du Memch (mouvement pour l’émancipation des femmes chiliennes), en monuments historiques. Avec le Réseau des historiennes féministes, nous avons publié des ouvrages et organisé des congrès. C’est fondamental pour nous de sauver cet héritage et de rappeler que certaines luttes féministes durent depuis très longtemps.
Il y a aussi un mouvement de sauvegarde de la mémoire féministe.
Au Chili comme ailleurs dans le monde, les féministes ont des perspectives intersectionnelles. Bien sûr, il y a des tensions entre les féministes blanches et les femmes racisées, qui sont généralement plus pauvres, et qui ont été victimes de racisme et de classisme, y compris de la part de femmes blanches. Mais ces dernières décennies, les femmes racisées plus jeunes se sont rapprochées du féminisme intersectionnel et décolonial. Cela nous a permis de regarder derrière nous, et de revaloriser les luttes féministes passées. »
Avez-vous des liens avec les femmes ou les féministes des zones rurales ? Comment ces relations se nouent-elles ?
« Ici, au Chili, il existe des mouvements régionaux très importants autour de questions locales telles que la lutte contre les élevages de saumons dans le sud du pays, ou la lutte des femmes dans les « zones de sacrifice » autour de Valparaiso [des endroits où la qualité de vie et l’environnement ont été durablement affectés par l’activité industrielle, ndlr]. Dans le nord, la question écologique liée à l’exploitation minière est également très présente. On peut aussi mentionner les mobilisations des Mapuches [principal peuple autochtone du Chili, ndlr] contre les centrales hydroélectriques et l’exploitation forestière.
En 2022, la première proposition de nouvelle Constitution [en réponse politique à l’Estallido de 2019, ndlr] incluait des thèmes émanant des femmes rurales et autochtones autour des semences, de l’eau ou de la souveraineté alimentaire. Ces femmes ont tenté de répondre au malaise général des Chilien·nes, à leurs difficultés à joindre les deux bouts, à cause du néolibéralisme extrême et de la privatisation des services publics qui ont débouché sur l’Estallido de 2019. »
Face à cette puissance féministe, se dresse une extrême droite très forte, qui a remporté les dernières élections présidentielles, en décembre 2025, avec la victoire de José Antonio Kast. N’est-ce pas un peu paradoxal ?
« Au Chili, le pinochétisme est encore très présent. On a, comme en 1970 avec l’élection d’Allende, une population votante divisée, en gros, en trois tiers : un tiers de gens qui votent à gauche, un tiers à droite et un tiers au centre – ces derniers pouvant pencher d’un côté ou de l’autre.
Je pense aussi que l’Estallido a, d’une certaine manière, uni la droite, à cause des médias et des discours qui ont été tenus sur ce mouvement. Aujourd’hui, de nombreux politiciens de droite et leurs médias parlent d’ »Estallido délictuel » et font la promotion de la loi et de l’ordre.
Les discours d’extrême droite se sont imposés avec force.
Ces dernières années, les discours d’extrême droite se sont imposés avec force, ils représentent des courants fascistes transnationaux, liés à l’organisation de la droite contre l’avortement ou les dissidences sexuelles et de genre. Car le Chili avait progressé sur ces questions, avec la loi sur l’identité de genre et la loi sur le mariage pour tous.
Mais c’est un phénomène mondial, qui s’attaque à la soi-disant « idéologie du genre » et cherche à démanteler les luttes et les droits des femmes et des dissidences sexuelles et de genre ; c’est ce que promeut Kast, mais aussi Milei en Argentine, Trump aux États-Unis ou Orbán en Hongrie. »









