Pourquoi le projet démocratique en Tunisie n’a pas tenu ses promesses ?

Manifestation sur les marches du Théâtre municipal, avenue Bourguiba, centre de Tunis, 22 janvier 2011 @ cjb, CC BY 2.0 via WikiCommons

Par Messaoud Romdhani 6 février 2026

Le bref parcours démocratique de la Tunisie nous enseigne que l’obtention de la liberté ne constitue qu’un premier pas. La révolution a certes conduit au renversement d’un régime autoritaire, mais la démocratie n’a pu s’enraciner en raison de manques au niveau de l’engagement de la population, des valeurs communes et de l’instauration d’une culture de la responsabilisation. Des décennies de modernisation venant d’en haut, un paysage politique dominé par les élites et une société civile faible ont rendu les institutions fragiles et la confiance populaire déliquescente. Or, bâtir une démocratie résiliente nécessite de la patience, une volonté d’inclusion et une articulation profonde entre les citoyen.nes et le système politique.

Une démocratie sans base sociale

Le sociologue tunisien Tahar Labib estime que le problème fondamental de la démocratie dans le monde arabe n’est pas seulement celui de la répression exercée par les régimes. Un autre écueil est le fait pour la démocratie de ne jamais avoir été générée par une exigence sociale profondément enracinée. La démocratie n’a en effet pas évolué de manière à prendre la forme d’un projet social, politique et culturel ancré dans la conscience des gens et susceptible de « façonner leur compréhension de la relation entre le pouvoir et les administré.es ».

En d’autres termes, des valeurs telles que la citoyenneté, la participation politique et la séparation des pouvoirs ne sont jamais devenues partie intégrante du « sens commun » de la société. Elles sont restées largement confinées aux élites politiques et civiles — aussi présentes dans les discours qu’absentes des structures sociales. En ce sens, le point de vue de Tahar Labib rejoint celui d’Antonio Gramsci, qui est convaincu qu’aucun système démocratique ne peut véritablement s’enraciner en l’absence d’une révolution silencieuse des consciences grâce à laquelle les valeurs démocratiques s’imposent à l’esprit et ne se résument pas à des slogans.

Les peuples ont beau parvenir à se soulever contre l’autoritarisme, ils sont souvent mal préparés à défendre les institutions démocratiques qui s’ensuivent. Autrement dit, se rebeller contre l’injustice ne signifie pas automatiquement adhérer aux règles du jeu démocratique.

Lorsque les périodes de transition sont dévoyées par des conflits partisans aigus, des affrontements entre rhétoriques idéologiques et des échecs visibles de la gouvernance, beaucoup de gens commencent à avoir le sentiment que la liberté n’apporte que désordre et chaos. La nostalgie d’une autorité forte, que les circonstances font voir comme « garante de l’ordre et de la stabilité », refait alors surface. Ce sont là les symptômes de la fragilité des fondements sociaux de la démocratie, mise en échec non pas parce qu’elle a été rejetée intellectuellement, mais parce qu’elle n’a jamais été profondément enracinée dans la société.

Une modernisation venue d’en haut

La situation de la Tunisie après l’indépendance illustre cette contradiction : une modernisation ambitieuse a été entreprise, mais elle est venue d’en haut et n’a pas été guidée par des processus participatifs susceptibles de remodeler les relations entre l’État et la société. L’État a développé le système éducatif, organisé la vie familiale, fait progresser les droits des femmes et mis en place une administration relativement moderne. La vie sociale a été transformée (dans une certaine mesure), mais la sphère politique est restée étroitement contrôlée. Les initiatives publiques ont été monopolisées et les espaces civiques autonomes verrouillés, cependant que la concurrence pacifique pour le pouvoir était bloquée. Il en a résulté une modernisation sociale superficielle, sans changement politique — moderne dans la forme, mais vide de substance.

Les citoyen.nes, du fait d’être traité.es comme des bénéficiaires passifs des politiques de l’État, ne sont jamais devenu.es des protagonistes politiques actifs. L’État paternaliste s’est arrogé une autorité exclusive sur « l’intérêt public », décidant de ce qu’il faut accorder ou refuser, qui punir ou récompenser, et ce qui est permis ou interdit. La supervision démocratique n’a jamais pris racine et la politique est restée un espace où les individus ordinaires n’ont eu que peu d’influence. La démocratie s’est davantage manifestée dans les paroles qu’inscrite dans la trame de la vie vécue. Le déficit démocratique s’est d’autant plus creusé que des groupes d’opposition ont souvent reproduit les schémas de contrôle utilisés par le régime, bien que sous de nouvelles formes. En bref, l’État a cherché à adapter la société à son projet plutôt que de permettre à la société de participer à son élaboration.

Un malentendu entre la société et les élites

Lors de la transition démocratique, un questionnement s’est fait jour : la société était-elle prête à porter le « projet » de démocratie ? Un découplage s’est en fait produit dès le départ. La population a considéré la démocratie avant tout comme un outil permettant d’améliorer la vie quotidienne, tandis que les élites se sont absorbées dans des luttes de pouvoir au sein du nouveau système.

Cela s’est passé dans le contexte d’une transition politique rapide qui ne s’est pas accompagnée des changements sociaux ou culturels pouvant être attendus. Même les institutions créées au nom de la démocratie — la constitution, les organes constitutionnels temporaires et les lois garantissant certaines libertés — ont semblé loin des gens et de leurs préoccupations, la plupart les percevant comme des préoccupations élitistes ou partisanes n’ayant que peu d’effet sur la vie quotidienne.

Une société civile fragile, une polarisation rapide et des conflits partisans sont autant de facteurs qui ont sapé la confiance populaire et banalisé le pluralisme politique : la démocratie a souffert de l’absence de base sociale solide. Les slogans révolutionnaires et les attentes exagérées ont semé la confusion, empêchant les valeurs démocratiques de devenir dignes d’être défendues par la population. La démocratie est dans ces conditions restée un mécanisme faible et remplaçable et lorsqu’elle a été discréditée, il n’y a guère eu de réaction publique et les élites — acteurs de la société civile et partis politiques confondus — n’ont plus su où donner de la tête. Dans un tel contexte où la démocratie, faute de devenir une norme culturelle, demeure fragilisée, les valeurs qui ne parviennent pas à s’enraciner peuvent être balayées à la première tempête.

Une colère silencieuse

On le constate aujourd’hui, la politique a été largement écartée de la sphère publique et les autorités cherchent à accaparer tous les leviers du pouvoir, rompant avec le passé et présentant celui-ci comme la source de tous les échecs. Le régime exploite la frustration de la population engendrée par des conflits politiques futiles, ce qui fait émerger une question cruciale : le coup d’État du 25 juillet 2021 a-t-il permis de répondre à certaines revendications populaires de telle manière qu’il devienne justifiable de s’attaquer à la trajectoire qui a précédé ?

La réponse est de toute évidence non. La crise persiste et la population s’enlise dans le mécontentement. Alors qu’en 2011, un vent d’espoir avait alimenté des soulèvements de masse, une colère sourde couve de nos jours silencieusement sans que l’on puisse préjuger des conséquences.

Restaurer la politique

La société d’aujourd’hui n’est pas tant en état de choc que victime d’épuisement graduel. La confiance dans les mesures prises par l’État et les acteurs et actrices politiques s’est érodée, et l’attention portée aux affaires publiques et à l’engagement collectif s’est amenuisée. Le discours politique devient matière à ridicule sur les réseaux sociaux, et les élections et autres jalons importants semblent être réduits à des formalités. Pire encore, le réservoir de colère populaire se détache lentement de l’action politique ; sa réorientation et ses conséquences deviennent de plus en plus imprévisibles.

L’opposition politique — ou ce qu’il en reste — peut-elle encore redorer son blason ? Il faudrait pour cela que deux conditions essentielles soient réunies : premièrement, une réévaluation circonstanciée de la transition démocratique doit être effectuée pour permettre de passer au crible, avec une rigueur égale, les erreurs commises par toutes les personnes intervenantes ; deuxièmement, il faut reconnaître que restaurer la démocratie ne consiste pas seulement à s’opposer au pouvoir et à son monopole de l’espace public, mais aussi à comprendre en profondeur les relations tendues entre un peuple qui lutte pour améliorer ses conditions sociales et une démocratie promue par des élites qui paraissent souvent faire partie d’un autre monde.

Conclusion

Le vécu de la Tunisie montre que la démocratie ne peut se développer strictement à partir de slogans ou de discours produits par des élites ; elle nécessite un fondement social et culturel qui transforme les valeurs en pratiques vécues et en attentes partagées. Faute de reposer sur de telles bases, elle peut devenir la proie d’insurrections, les institutions démocratiques demeurant vulnérables et la colère populaire pouvant couver silencieusement pendant des années. La construction d’une démocratie résiliente exige de la patience, une dynamique d’inclusion et un engagement profond auprès de la société dans son ensemble — et non seulement des élites. Ce n’est que si ces conditions sont remplies que la promesse de liberté pourra dépasser le stade de l’aspiration et devenir une réalité stable.

Traduit par Johan Wallengren. La version en anglais est disponible sur Alternatives International