Après la rue, les urnes : la Gen Z népalaise face au pouvoir

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Shaïl Abdoulhoussen, correspondant en stage

Quelques mois après les violentes manifestations de septembre 2025 où la Gen Z népalaise a dénoncé le népotisme et les privilèges de la famille des dirigeants et de la classe politique, le Népal fait face à un nouveau défi : les élections législatives. Porté par une génération de jeunes, le mouvement de la Gen Z est une contestation massive face à l’exclusion politique, la corruption et la mauvaise gouvernance.

Jasmine Ojha
Jasmine Ojha

Afin de comprendre l’état actuel de la situation et les défis auxquels fait face le mouvement de la Gen Z, nous avons échangé avec Jasmine Ojha, activiste et féministe népalaise engagée dans le mouvement citoyen. À travers son témoignage, elle revient sur l’héritage des mobilisations, le fossé persistant entre la population et le pouvoir ainsi que les enjeux démocratiques qui entourent les élections à venir.

La fragilité du nouveau pouvoir

Selon Mademoiselle Ojha, le calme actuel masque une fragilité politique persistante. Les manifestations ont cessé, mais les principaux problèmes qui les ont provoqués, comme la mauvaise gouvernance, le manque de responsabilité, la corruption, les difficultés économiques et l’exclusion politique n’ont pas été correctement résolus. Les mobilisations ont révélé un profond gouffre entre la population et les dirigeants.

« Ce que nous observons n’est pas une véritable stabilité mais un calme temporaire dû à la fatigue de la population et non à leur satisfaction ou à leur confiance envers le gouvernement. »

Elle affirme que le gouvernement actuel, formé après le mouvement de la Gen Z et souvent qualifié de « gouvernement citoyen », a d’abord suscité de l’espoir mais il peine encore à transformer les revendications populaires en réformes concrètes. L’intervenante souligne que le système fonctionne d’un point de vue procédural, avec des réunions et le respect des règles, mais il ne bénéficie pas encore de la confiance ou de la légitimité morale qu’attendent les citoyens, surtout les jeunes. Beaucoup restent sceptiques et se demandent si ceux qui sont au pouvoir peuvent réellement apporter des changements significatifs.

Les manifestations ont fait des martyrs et de nombreux blessés. Les responsables n’ont pas eu à répondre de leurs actes. Cela s’est ajouté aux revendications du mouvement de la Gen Z qui réclamait déjà une inclusion équitable des jeunes et des communautés marginalisées dans la prise de décision. Tant que ces problèmes ne seront pas traités par des lois et des réformes concrètes, l’instabilité persistera et la frustration publique pourrait réapparaître et s’accroître.

Les promesses démocratiques

Bien que le Népal soit une démocratie constitutionnelle, les jeunes en particulier ont le sentiment que leur voix est ignorée. Les manifestations ne portaient pas sur un ou deux enjeux précis mais reflétaient des années de frustration face à un système politique privilégiant les élites et les partis plutôt que les besoins de la population selon Jasmine Ojha.

« La population vote, mais elle ne se sent ni réellement entendue, ni incluse, ni capable d’influencer les décisions qui affectent leur vie. »

D’après elle, le message est clair : les élections ne garantissent pas une véritable représentation. L’intervenante estime que les dirigeants voient souvent la population comme un électorat à gérer, non comme des personnes participantes actives. Les réponses politiques sont souvent symboliques, sans changements réels. Les citoyennes et les citoyens sont descendu.es dans la rue pour réclamer reconnaissance, justice et responsabilité. En somme, ces manifestations illustrent l’écart entre les promesses démocratiques et la réalité népalaise.

« Les gestes symboliques ne suffisent pas à restaurer la confiance. »

Jasmine Ojha a observé des changements dans la gouvernance depuis ces mobilisations mais ils demeurent surtout superficiels. Le gouvernement récent a fait des déclarations publiques, créé des comités et promis des réformes, mais sans transformations profondes. Des efforts sont visibles pour organiser des élections libres et équitables et certains jeunes ont obtenu des postes de leadership. Elle ajoute cependant que la corruption, le manque de transparence et l’exclusion persistent. Elle rappelle que de véritables réformes exigent des lois applicables, des institutions indépendantes et des mécanismes clairs de responsabilité. Sans cela, les manifestations risquent d’être traitées comme un événement sans conséquences. En résumé, des progrès existent, mais ils restent insuffisants.

« Les revendications populaires ne se sont pas encore traduites par de véritables changements juridiques, politiques ou institutionnels. »

Elle compare les réponses des gouvernements passés et du gouvernement actuel :

Anciens gouvernements

Les gouvernements passés ont privilégié une approche sécuritaire, voyant les manifestations comme une menace. Le dialogue était tardif et conditionnel. Des comités étaient formés pour apaiser temporairement la situation, sans réformes réelles. Promesses sans échéancier ni mécanismes légaux. Le coût humain fut tragique : 76 personnes ont perdu la vie, des centaines ont été blessées gravement. L’État a répondu par la violence plutôt que par la réforme, créant colère et deuil.

Gouvernement récent

Formé après le mouvement de la Gen Z, il a promis des élections libres et transparentes, mais cela reste insuffisant. Certains ministres de l’ancien régime ont démissionné pour se présenter aux élections, soulevant des questions éthiques. Le dialogue avec la population a été tardif et flou. L’accent a été mis sur la stabilité à court terme plutôt que sur la justice et les réformes structurelles. Dans l’ensemble, les réponses passées et présentes sont jugées insuffisantes.

« Cette élection est décisive : soit elle devient un outil de changement réel, soit la frustration populaire continuera de croître. »

Les manifestations pourraient transformer le comportement électoral, surtout chez les jeunes, souligne Jasmine Ojha. Les citoyen.nes questionnent davantage les candidatures et les programmes. Certains partis présentent de nouveaux visages plus jeunes, mais le système demeure profondément problématique. L’électorat exige des réponses concrètes : programmes économiques, bilans passés, engagements futurs. Selon elle, sans réformes substantielles, on risque un vote protestataire, des résultats fragmentés ou un désengagement politique. Ce moment est décisif : soit les élections deviennent un levier de changement, soit la frustration s’intensifie.

Les ailes jeunesse existent, mais le pouvoir reste entre les mains des dirigeants seniors. Les jeunes font campagne sans participer aux décisions. Il manque aussi de représentation réelle pour les femmes et les communautés marginalisées. Le système de représentation proportionnelle est souvent détourné au profit d’élites proches des partis. Les jeunes réclament une inclusion substantielle, pas symbolique ajoute-t-elle.

Toutefois, elle craint une récupération politique du mouvement. Elle affirme que les partis pourraient exploiter l’énergie du mouvement sans réaliser les changements promis. Les mouvements doivent rester indépendants et guidés par des principes. Le dialogue avec les partis peut être nécessaire mais sur des bases éthiques claires.

Les priorités du prochain gouvernement

L’activiste a été très claire face à la question des priorités du prochain gouvernement. Selon elle, il doit privilégier des réformes structurelles : respect de la Constitution, indépendance judiciaire, création d’emplois durables pour les jeunes, justice de genre réelle, lutte institutionnelle contre la corruption, politiques fondées sur des données probantes, et surtout justice pour les martyrs du mouvement de la Gen Z.

« Lorsque les citoyens manifestent, remettent en question l’autorité ou exigent des comptes, ils ne rejettent pas la démocratie, ils la défendent. »

Elle conclut notre entrevue sur l’avenir démocratique du pays. « Je suis prudemment optimiste. Mon espoir repose sur les citoyennes et les citoyens, surtout les jeunes et les femmes, qui refusent le silence et l’exclusion. » Elle avertit cependant que les institutions doivent évoluer rapidement pour répondre aux attentes publiques. Les jeunes sont conscients de leurs droits et réclament une inclusion réelle. Malgré les sacrifices, la résilience demeure. La démocratie népalaise peut devenir plus forte et plus juste, à condition de respecter les valeurs constitutionnelles.