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En Afrique, les notions d’« Afrique blanche » et d’« Afrique noire » continuent d’alimenter une division héritée du passé colonial, alors même que les défis du continent appellent plus que jamais à une unité politique et économique. Ces expressions, largement reprises dans les discours médiatiques et politiques, semblent aller de soi. Pourtant, elles ne décrivent pas l’Afrique ; elles la découpent. Comment dépasser ces distinctions héritées qui fragmentent une réalité pourtant façonnée par des siècles d’échanges, de circulations et d’interdépendances ?
Une fracture héritée de la colonisation
L’opposition entre « Afrique blanche » et « Afrique noire » trouve ses origines dans les constructions coloniales européennes du XIXᵉ siècle, qui ont voulu classer les peuples africains selon des critères raciaux destinés à légitimer la domination impériale. La Conférence de Berlin (1884–1885) a institutionnalisé ces découpages arbitraires, imposant des frontières qui ignoraient les continuités historiques et culturelles du continent.
Avant la colonisation, le Sahara n’était pas une barrière mais un espace d’échanges et de circulations vitales. Entre le VIIIᵉ et le XVIᵉ siècle, plusieurs millions de personnes et d’importants volumes d’or, de sel et de manuscrits ont transité sur les routes transsahariennes, favorisant l’émergence d’empires puissants tels que ceux du Ghana, du Mali et du Songhaï. Cette histoire commune contredit l’idée d’un continent naturellement divisé en deux moitiés.
Une intégration économique largement entravée
Malgré des liens historiques et culturels profonds, l’intégration économique africaine reste limitée. En 2023, le commerce intra‑africain a atteint environ 192 milliards de dollars, soit près de 15 % du commerce total du continent, contre 13,6 % en 2022, très en‑deçà des niveaux européens (68 %) et asiatiques (59 %). Cette situation reflète la persistance d’un modèle économique centré sur l’exportation de matières premières et l’importation de biens manufacturés, laissant le continent largement dépendant des marchés extérieurs. Selon l’Organisation mondiale du commerce (World Trade Statistical Review 2023), la part de l’Afrique dans le commerce mondial ne dépasse pas 3 %, alors que le continent concentre près de 18 % de la population mondiale. Ce déséquilibre illustre la marginalisation du continent dans les chaînes de valeur mondiales et met en évidence l’urgence d’une meilleure intégration régionale, au‑delà de la rhétorique panafricaine, dont l’unité politique reste largement symbolique sans consolidation industrielle et infrastructurelle.
Les divisions symboliques et sociales persistent
Au-delà des chiffres, les représentations restent fortement marquées par la dichotomie « Afrique blanche » / « Afrique noire ». Cette division sert encore à justifier des hiérarchies sociales et politiques : dans plusieurs pays d’Afrique du Nord, les personnes originaires d’Afrique subsaharienne sont fréquemment victimes de discriminations raciales, reflétant un racisme intra-africain lié à l’histoire de l’esclavage transsaharien et aux héritages coloniaux.
Ces tensions empêchent la construction d’un véritable sentiment d’appartenance commun à l’Afrique car avant d’être pensée comme un espace divisé, l’Afrique a longtemps constitué un territoire de connexions.
Cette lecture Afrique divisé ne relève pas d’une simple habitude de langage. Elle s’inscrit dans une tradition intellectuelle bien établie. Dès le XIXᵉ siècle, la littérature géographique et anthropologique européenne distingue explicitement ce qui est alors désigné comme « White Africa », correspondant principalement à l’Afrique du Nord, du reste du continent regroupé sous l’appellation de « Black Africa ». Une telle division ne procède pas d’une frontière naturelle, mais d’un cadre d’interprétation forgé dans un contexte colonial. En cherchant à classer et administrer les territoires africains les puissances européennes ont progressivement, figé des catégories raciales présentées comme évidentes. Ces distinctions ont durablement structuré la manière dont le continent a été décrit, étudié et représenté.
Cette grille de lecture s’est imposée au point qu’elle a progressivement dépassé le cadre du regard extérieur et s’est infiltrée dans les représentations intra-africaines elles-mêmes. Dans différents espaces sociaux, numériques et dans certains débats identitaires, des Nord-Africains voient leur africanité contestée, tandis que des migrants subsahariens font face à des formes de rejet en Afrique du Nord. Une dynamique qui illustre la persistance de catégories héritées, désormais réappropriées à l’intérieur même du continent.
L’idée d’une Afrique divisée en ensembles distincts persiste, alors même que l’histoire du continent témoigne d’un espace marqué par les circulations, les échanges et les continuités.
Les freins au panafricanisme
À peine esquissé, le panafricanisme se heurte à une série d’obstacles lourds, souvent hérités de l’histoire, parfois renforcés par les dynamiques contemporaines. Très tôt, il se retrouve en concurrence avec d’autres projets politiques régionaux, notamment le panarabisme porté par Gamal Abdel Nasser, tandis que Kwame Nkrumah tente d’imposer une vision alternative du leadership africain. Ces rivalités ne sont pas anecdotiques : elles montrent la difficulté d’établir un horizon commun clair, capable de dépasser les logiques de puissance et les ambitions nationales.
Mais le principal frein reste sans doute l’héritage colonial. En traçant des frontières arbitraires, sans égard pour les continuités culturelles, sociales ou historiques, la colonisation a figé des identités étatiques profondément fragiles paradoxalement devenues politiquement intouchables. Remettre en question ces cadres revient souvent à ouvrir la boîte de Pandore des conflits territoriaux, des tensions communautaires et des instabilités régionales. L’unité africaine se heurte à une architecture politique pensée pour fragmenter.
À cela s’ajoutent des clivages idéologiques durables, façonnés par la guerre froide, entre libéralisme politique, socialismes africains, influences russes, modèle chinois. Ces lignes de fracture ont contribué à diviser durablement le continent en blocs concurrents : Afrique francophone et Afrique anglophone, Afrique dite « blanche » et Afrique dite « noire », Afrique conservatrice et Afrique révolutionnaire. Autant de catégories héritées, artificielles, mais encore puissamment opérantes Qui transforment le projet panafricain en un puzzle politique dont les pièces peinent toujours à s’assembler.
Mais a quand l’Afrique unie ?
Penser l’Afrique comme un tout politique, économique et humain, c’est reconnaître une réalité qui reste difficile à comprendre, où les différences ne sont pas des barrières, mais des forces complémentaires. En s’unissant dans la diversité, l’Afrique pourra enfin affirmer sa souveraineté, relever ses défis communs et jouer un rôle majeur sur la scène mondiale. Le temps est venu de dépasser les cadres du passé pour bâtir un avenir africain, uni, solidaire et résolument tourné vers l’émancipation collective. Après tout, l’identité africaine n’est pas une question de traits physiques ou de catégories imposées, mais plutôt un sentiment d’appartenance, une conscience partagée d’un destin commun. Cette Afrique plurielle, riche de ses diversités, unie dans ses aspirations pourra mieux relever ses défis, affirmer sa souveraineté et s’imposer sur la scène mondiale.









