Albanie : petit pays avec de grands projets pour les proches de Trump

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Nicolas de Bellefeuille, correspondant

Avec une population de trois millions, située en bordure des mers Adriatique et Ionienne, l’Albanie bâtit sa réputation touristique grâce à ses plages et à ses montagnes. Et c’est cette réputation qui a poussé le gendre de Donald Trump, Jared Kushner, à s’intéresser à l’une des treize îles de l’ouest du pays.

L’île de Sazan est désormais menacée par un projet de complexe hôtelier d’une valeur de plus d’un milliard de dollars américains. Un projet qui inquiète autant les personnes que les environnementalistes qui dénoncent l’envergure de ces plans, dévastateurs pour l’écosystème local. Portrait des enjeux qui touchent cette île fragile.

Ishulli i Trumpëve

« L’Île Trump », c’est le nouveau surnom donné à l’île par la population du coin. Petite soit-elle, mais où l’influence de Kushner est forte. Elle est située au bout de la péninsule de Karaburun, et les deux constituent ensemble un parc marin d’une superficie équivalente à celle de la ville de Paris.

Kushner a payé au gouvernement de l’Albanie la somme d’un milliard quatre cents millions de dollars pour s’approprier une partie du territoire. L’époux d’Ivanka Trump, magnat de l’immobilier depuis près de vingt ans, désire y construire un lieu de villégiature de luxe pour bonifier son catalogue. Sur les six cents hectares de terre qui constituent l’île de Sazan, il ne souhaite en utiliser que quarante-quatre.

Ce qu’il ignore, c’est que cette île, sans histoire en apparence, renferme une faune et une flore uniques. Point stratégique lors de la guerre froide, on y trouve des phoques, des chauves-souris, des aigles et des fleurs, dont certaines endémiques. L’écosystème se voit directement menacé par ce projet, bien que le gouvernement demande à Kushner de ne pas y nuire.

Paysage de l’île de Sazan @ Albinfo via WikiCommons

Une histoire à deux visages

Les liens économiques entre Tirana et Washington se sont renforcés depuis l’expansion de l’influence de l’Union soviétique (URSS) sur l’Europe de l’Est en 1922. L’alignement politique pro-Moscou de la part de l’Albanie entre les années soixante et la fin des années soixante-dix a détérioré la relation avec les États-Unis. Elle s’est cependant rétablie en 1991 après la dislocation de l’URSS. Le pays des Balkans y a vu une opportunité de se rapprocher de la plus grande puissance nord-américaine. Elle a d’ailleurs rejoint l’OTAN en 2009 pour témoigner de son intention.

Soucieux de maintenir une image d’allié avec les États-Unis, le président du pays Bajram Begaj s’est engagé à établir des partenariats économiques avec Washington, au détriment de la Russie qui cherche toujours à jouer les bons amis avec certains pays des Balkans qui n’auraient pas encore choisi leur camp. C’est lui qui a autorisé la construction du complexe hôtelier, grâce au milliard de dollars que lui a versés Jared Kushner.

Il est même à l’origine d’une nouvelle loi au pays, servant uniquement d’approbation à la réalisation du projet. La loi 21/2024 lève les protections accordées aux lieux menacés, notamment en ouvrant la porte au tourisme de masse et à la construction d’infrastructures prévues à cet effet sur des territoires protégés.

Visiblement, le fait que Trump ait confondu l’Albanie avec l’Arménie — ancienne république soviétique — en octobre 2025 n’a pas mis de froid entre les deux États.

Un risque ignoré par le gouvernement

Pourtant, en 1992, le pays a signé la Convention sur la diversité biologique. L’un des points de cet accord vise la conservation de la biodiversité, incluant la biodiversité marine. C’est cet accord qui est à l’origine de la COP15, dont l’édition 2022 a eu lieu à Montréal. L’ONU a reconnu en 2017 les efforts de l’Albanie à préserver ses réserves naturelles, notamment celle du parc national de Karaburun-Sazan.

L’île de Sazan est un ancien bastion de la guerre froide, et abrite des espèces animales endémiques au pays ainsi qu’à la côte Adriatique. On y trouve également une base militaire communiste laissée à l’abandon depuis 1991.

Depuis l’effondrement de l’Union soviétique, Tirana n’a cependant pas tenu à nettoyer son territoire ; des bâtiments en ruine, des munitions non explosées — comme des mines — et des bunkers notamment constituent le patrimoine historique de l’île. Cela représente non seulement des risques pour la sécurité, mais aussi des risques écologiques.

Quel avenir pour l’île ?

L’évidente réponse : l’Albanie ne réserve pas un avenir de tout repos pour sa réserve marine, au vu des différentes stratégies employées par le président pour en faire un joyau paradisiaque. Il reste que plusieurs organismes environnementaux, tels le Protection and Preservation of Natural Environment in Albania ainsi que la Société d’ornithologie albanaise, ont déjà engagé des poursuites judiciaires contre ce projet.

La construction n’ayant pas encore été entamée, il reste encore la possibilité de l’avorter.