Aux origines de l’altermondialisme

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Charles Etienne Beaudry, Doctorant Université d’Ottawa

La mondialisation que nous avons connue depuis les années 1990 était une mondialisation commerciale. Elle s’est caractérisée par le transport massif de marchandise, ce fut aussi une mondialisation technologique, qui est apparue au gré du développement d’outils de communication qui ont rapetissé la distance entre chacun de nous, qui ont fait de notre planète un véritable village global. En face de ce phénomène, un mouvement s’est établi, l’altermondialisme. Quel est-il et quelle est son origine?

Avant 1990, des mouvements sociaux préparaient déjà ce que nous appelons altermondialisme. Il y eut le Civil Rights Movement des années 1960 qui dénonçait la ségrégation aux États-Unis, cherchant l’obtention des droits civiques complets pour les Afro-Américains et qui fut un moment de grandes manifestations, mais aussi de répressions policières violentes. Les événements qui ont eu lieu en 2020 aux États-Unis dans la foulée de la mort de George Floyd ne sont pas des choses nouvelles, c’est un peu dans l’ADN de la politique américaine. Les années 1960 représentent également l’émergence du féminisme, cette quête d’égalité sociale et d’équité salariale pour les femmes. Ce fut aussi le début des revendications des communautés gaies et lesbiennes. Ce fut la contestation de la guerre du Vietnam, le mouvement Peace and Love, les hippies, le concert de Woodstock, etc. Il s’agissait également du début timide des revendications environnementales. C’était l’époque de la guerre froide, la peur de la guerre nucléaire. La guerre froide s’est elle-même terminée par une grande manifestation à Berlin, la chute du mur. Ce sont les citoyens qui sont descendus dans la rue et qui l’ont démantelée. Cet événement a sonné le glas de l’URSS qui implosait deux ans plus tard, ce qui a mis fin au monde bipolaire.

Avec les années 1990, nous sommes entrés dans un monde unipolaire, c’est-à-dire une hégémonie économique, militaire, mais aussi culturelle des États-Unis. Ce fut le début de l’ère néolibérale, ce qui a signifié la diminution des barrières tarifaires, mais aussi une grande américanisation, une véritable «mcdonalisation» du monde. Le néolibéralisme n’est pas apparu de nulle part, dès les années 1950, des penseurs comme Frederick Hayek et Milton Friedman s’opposaient déjà à toute intervention étatique sur le marché. Ensuite, ces idées ont été portées au pouvoir, et dès les années 1980, les choses se préparaient avec Ronald Reagan aux É.-U. et Margaret Thatcher au Royaume-Uni. La fin de la guerre froide signifia la victoire totale de ces idées néolibérales et leur application carrément mur-à-mur. D’un point de vue international, il y aura quatre piliers à la mondialisation économique néolibérale : la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire international, l’Organisation de coopération et de développement économique, et l’Organisation mondiale du commerce.

En 1999 à Seattle, par de grandes manifestations, se fonde un mouvement de contestation de cette mondialisation : le mouvement altermondialiste. C’est un mouvement qui réclame une autre mondialisation, d’où le terme ALTER qui en latin signifie AUTRE. Cette autre mondialisation serait celle de la paix et de l’égalité, mais aussi celle des revendications environnementales. C’est vraiment avec ce mouvement que nous avons vu l’émergence de revendications environnementales solides, parce que la mondialisation néolibérale est considérée comme une ère de grande pollution, le développement ininterrompu de routes commerciales impliquant d’emballer beaucoup de marchandise et aussi de brûler beaucoup de carburant. Il semble y avoir une parenté, des liens clairs à faire entre le mouvement des droits civiques aux États-Unis, le féminisme, les revendications des gais et lesbiennes, le mouvement Peace and love et par la suite, le mouvement altermondialiste.

Jusqu’en 2010 environ, la contestation de la mondialisation équivalait à la contestation du capitalisme sauvage et de son néolibéralisme. Par la suite, il y a eu un certain glissement de la contestation de la mondialisation, un glissement qui s’est fait vers la droite, et surtout vers la droite radicale. Cette droite va commencer à contester la mondialisation et à utiliser d’une certaine façon, certains des arguments altermondialistes. La raison de cette appropriation de la contestation de la mondialisation par la droite radicale est sans doute les grands mouvements de migration qui ont résulté de la mondialisation néolibérale et qui sont perçus par la droite radicale comme une menace à la pureté de la société occidentale et à ses valeurs.

Le mouvement altermondialiste est un projet de justice sociale et de réduction des inégalités. Ce qui est proposé est que la société civile contrôle l’État et le marché. On propose un retour aux principes fondateurs de la démocratie : c’est-à-dire la volonté populaire, une démocratie plus directe, dans laquelle les citoyens ont leur mot à dire dans les décisions qui sont prises. Ce qui est proposé est que la société civile exerce des pressions sur le pouvoir, par un ensemble de contre-pouvoirs émanant de la base, cela doit créer davantage de légitimité. Le mouvement altermondialiste représente une vaste mobilisation citoyenne à l’échelle de la planète, dont l’objectif est de reprendre le contrôle de l’avenir. C’est une critique virulente de la gouvernance non démocratique et de ses sommets économiques mondiaux. Les manifestations altermondialistes veulent exiger des représentants qu’ils représentent vraiment les citoyens. Le mouvement altermondialiste a clairement influencé le secteur académique et a orienté la recherche en science politique vers le développement de mécanismes de démocratie participative, c’est-à-dire, des instances démocratiques qui font participer les citoyens.

Dans toutes les analyses que nous pouvons faire de ce mouvement de contestation de la mondialisation, il y a celle de la liberté d’expression. Manifester, que ce soit en tant que militant altermondialiste ou autre, c’est exercer sa liberté d’exprimer une opinion politique, de revendiquer des changements dans la société. Même si l’exercice semble parfois vain face au déroulement des événements locaux comme mondiaux. Les changements, les améliorations, les évolutions ont parfois besoin de temps, mais surtout d’efforts.