Brésil : la pandémie et la course vers la mort

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 Pierre Salama, extrait d’un texte paru le 22 mars 2021

La déforestation de la forêt amazonienne qui se développe ces dernières années, encouragée fortement par le président Bolsonaro au Brésil, dans le but d’accroitre les aires consacrées aux cultures d’exportation et d’exploiter les ressources minières, n’est pas sans conséquence sur l’apparition de virus et les changements climatiques d’une manière générale. On sait aujourd’hui que l’atteinte massive à la biodiversité modifie les équilibres. Moins de biodiversité accroit les possibilités que les espèces résistantes puissent des virus transmettre aux êtres humains, soit directement soit indirectement en les transmettant à d’autres espèces en contact avec les humains. A l’inverse, accroitre la biodiversité, surtout là où elle a été fortement atteinte, diminue la probabilité qu’apparaissent de nouvelles épidémies, c’est ce que les écologues nomment « effet de dilution ». Certes, il ne s’agit pas ici d’affirmer que la responsabilité directe de l’apparition du SARS-COV-2, à l’origine de la pandémie actuelle, soit liée directement à la déforestation de la forêt amazonienne, mais d’insister sur les rapports de causalité entre l’atteinte à la biodiversité dans de nombreux pays et l’apparition de virus. La réduction de la biodiversité et ses conséquences néfastes sur la nature et sur les êtres humains par voie de conséquence sont liées à la fois aux modes nouveaux de consommation et à la globalisation dont le rythme de croissance s’est accéléré jusque 2008. Les épidémies ont été ont été multipliées par dix depuis 1940 selon Serge Morand, éco­logue au Centre de coopération internationale en recherche agro­nomique pour le développement (Cirad). Sans pour autant adhérer à certaines modes catastrophistes ni aux thèses de la décroissance, la crise actuelle appelle des mutations dans nos modes de produire, de consommer, de commercer en privilégiant les circuits courts, le respect de la biodiversité, et dans le cas du Brésil, préserver la grande forêt, et d’autres régions menacées par la diminution de la biodiversité au profit de la mono-culture.

Le 23 mars 2021 le nombre de décès frôle les 300000, soit 298676. Le nombre de décès s’élève à 3251 ce même jour, soit une moyenne sur la semaine de 2364. Le seul espoir d’enrayer cette déferlante de morts est la vaccination massive qui, à l’heure où nous écrivons ces lignes est encore poussive faute de vaccins suffisants. Elle pourrait cependant s’accélérer avec la production locale de vaccins attendue.

Les données sur le nombre de décès sont plus ou moins fiables. Au début de la pandémie, elles ne l’étaient pas, nous l’avons souligné. Ensuite, elles sont devenues plus faibles. Si on considère le nombre de décès par million d’habitants au 3 Mars 2021, selon John Hopkins Unversity, le nombre de décès est de 1251, moins que le Mexique, 1459, le Pérou, 1430, et moins que les Etats-Unis, 1541, la Belgique, 1925, le Royaume Uni, 1836, très proche de la France, 1279.  Le 8 mars 2021 le cap de 700000 décès est franchi pour les 34 pays d’Amérique latine, dont les deux tiers affectent le Brésil et le Mexique. 

Ce que cette pandémie révèle

En Amérique latine, l’insuffisance de lits de réanimation dans les hôpitaux publics, le manque d’oxygène au Brésil, au Mexique et dans d’autres pays réduit les chances de guérison, voire de survie de ceux qui sont atteints par le virus. Cette insuffisance est la conséquence des choix passés visant à ralentir l’augmentation des dépenses publiques en santé alors même que l’espérance de vie augmente et que les besoins en santé croissent d’autant. Elle est aussi la conséquence des politiques visant à favoriser les hôpitaux privés relativement aux hôpitaux publics. Elle renforce les inégalités face au virus, les pauvres ayant surtout accès aux hôpitaux publics.

Les dépenses consacrées à la santé, publiques et privées, en Amérique latine sont très différentes d’un pays à l’autre. En pourcentage de leur PIB respectif, elles sont plus élevées en Argentine, au Brésil, en Uruguay que dans les autres pays. En 2020, les dépenses en santé totales (publiques, privées et des ménages[5]) étaient pour le Mexique de 7,3% de son PIB (40% de cette dépense totale sont des dépenses de dites de bolsillo), 9,4% du PIB en Argentine (dont 18% de bolsillo) et 9,3% du PIB brésilien (dont 20% de bolsillo).

L’incapacité de répondre à la demande élevée de masques, de blouses pour le personnel de santé, de produits pour faire des tests ou bien encore d’appareils respiratoires et d’oxygène, lorsque surgit la pandémie, explique également la difficulté croissante des hôpitaux de soigner les plus atteints et de protéger contre la pandémie. Cette incapacité s’explique en grande partie par la dépendance croissante vis-à-vis des pays asiatiques pour toute une série de médicaments et d’équipements, et au final par le processus de désindustrialisation qui caractérise la plupart des pays latino-américains et particulièrement le Brésil.

Pour autant, la relation entre l’échec des politiques sanitaires et la crédibilité politique est loin d’être linéaire. Les personnes les plus affectées, pour diverses raisons (influence des églises évangéliques, niveau d’éducation faible, complôtisme, image profondément négative des élites et de leur corruption, besoin de croire plutôt que de raisonner) peuvent plus ou moins continuer à appuyer les responsables de ces politiques lorsque celles-ci ont une responsabilité dans l‘accumulation des décès. Ainsi, 49,7% de la population pense que Bolsonaro n’est pas responsable du nombre de morts par Covid-19 (Poder 360, 22 février 2021, selon les sondages réalisés par le CNT). Selon les données de Poder data du 9 décembre 2020, la politique générale du gouvernement du président Bolsonaro était approuvée par 43% des brésiliens et désapprouvée par 46%, 11% ne se prononcent pas. Ce sont ceux dont la scolarité est la plus faible qui l’approuvent le plus.  40% de ceux dont le revenu est en deça de deux salaires minimums l’approuvent contre 47% qui désapprouvent et ceux dont le revenu se situe entre 2 et 5 salaires minimums l’approuvent à 46% contre 47% qui désapprouvent. A partir de 5 salaires minimums le pourcentage de brésiliens qui approuvent chute, la baisse est encore plus prononcée pour ceux qui reçoivent plus de dix salaires minimums.

La pandémie précipite une crise latente

La pandémie n’explique pas la crise, elle précipite une crise latente due à des décennies de relative stagnation économique caractérisée à la fois par des inégalités de revenus et de patrimoines considérables, par des vulnérabilités nouvelles (vis-à-vis des matières premières, vis-à-vis des importations remplaçant des segments de la production nationale, au-delà de ce qui était nécessaire pour assurer une croissance durable).

 

mme on pouvait s’y attendre le taux de croissance du PIB a été négatif en 2020. Mois contrairement aux projections, la baisse a été moins importante que prévue. En 2020, elle a été de – 4,1% selon les dernières estimations (3 mars 2020), plus faible en tout cas que celle qu’ont connu le Mexique ou l’Argentine, la moitié de celle de la France. Le PIB per capita baisse davantage que le PIB, soit – 4,8%. Celle-ci s’explique par la transition démographique (la population âgée de vingt ans et plus vient de familles plus nombreuses qu’aujourd’hui) et de l’allongement de l’espérance de vie. Cette baisse est la plus prononcée depuis 1981.

L’économie brésilienne connait depuis une quarantaine d’année une tendance à la stagnation économique. Elle reste très fragile. Le rythme de croissance de la reprise a faibli dès la fin de 2020 et tout au long du premier trimestre 2021. Pour qu’une reprise sensible de la croissance durable puisse avoir lieu il faudrait que des mesures structurelles soient prises et que les aspects les plus vulnérables de l’économie comme la dépendance aux matières premières, les inégalités de revenus, la faiblesse des efforts en recherche et en éducation, soient surmontés.

Conclusion

Avec la pandémie, une nouvelle période s’ouvre. Il ne sera plus possible de renouer avec le passé comme si rien ne s’était passé. Et pourtant… dans l’immédiat on risque fort de connaitre un retour vers les anciennes politiques économiques, à l’exception toutefois de quelques mesures visant à relocaliser les entreprises stratégiques. La pandémie a bouleversé les dogmes économiques. Il est probable que ceux-ci revoient le jour après cette parenthèse interventionniste, voire hyper-keynésienne une fois la croissance revenue et qu’il faudra commencer à rembourser les emprunts massifs effectués lors de la pandémie, même si une partie de ces derniers seront « effacés » d’une manière ou une autre. Dans les pays avancés, il est probable que quelques secteurs industriels connaitront des processus de relocalisation, que d’autres connaitront un essor important, surtout ceux centrés sur le numérique, et qu’enfin les entreprises spécialisées sur le tourisme et les transports aériens auront des difficultés accrues et devront se concentrer pour survivre, ce qui devrait conduire les gouvernements dans le futur soit à prolonger le financement pour le chômage partiel, soit à débloquer des ressources financières pour assurer un revenu minimum de base plus consistant que ce qui existe déjà. Toutes ces restructurations se font avec un coût social d’autant plus important que les moments de crise économique ne sont en général pas favorables à de grandes mobilisations plus ou moins important, surtout lorsque la crise n’est ni une crise de demande, ni une crise d’offre.

Au niveau sociétal, cela risque d’être pire. L’application des mesures sanitaires rend plus difficile les échanges directs entre les gens, échanges qui font société. La vie au quotidien change. Le contrôle est davantage justifié par la volonté légitime de freiner la contagion et de facto, les libertés individuelles peuvent être menacées.

Il ne faut pas confondre l’immédiat avec les forces souterraines qui œuvrent.  La crise provoquée par la pandémie a produit une rupture dont les effets se révèleront sur le moyen et long terme à la condition toutefois que des mobilisations sociales, climatique et enfin politiques, alimentent la flamme du refus de recommencer comme si rien ne s’était passé. Il est possible aussi qu’avec un changement de présidence et la venue de Lula dans le jeu politique, les perspectives tant sociales qu’économiques soient différentes. D’un point de vue social (diminution de la pauvreté, retour vers un marché du travail davantage réglementé) et d’un point de vue économique, le futur peut être différent avec une nouvelle présidence, à la condition toutefois que le gouvernement ait appris des erreurs passées, et cherche à impulser à la fois une réindustrialisation et un effort substantiel dans la recherche.