Colombie : une crise sans précédent

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La Silla Vacia (traduction À l’Encontre), 6 mai 2021

C’était le deuxième discours en trois jours le 4 mai, au milieu de la crise la plus aiguë de son gouvernement. Au même moment, à de multiples endroits dans des dizaines de villes, des mobilisations ont eu lieu dans la rue. Le pays a achevé hier sept jours de manifestations. Aujourd’hui 5 mai, une nouvelle manifestation nationale est organisée à l’appel du Comité de grève.

Mais le président n’a donné aucun signe qu’il écoutait. La formule d’Ivan Duque [président depuis août 2018] face à la situation chaotique du pays, un jour avant le nouvel appel à manifester, réédite celle qu’il avait proposée en 2019, après la première grève nationale. Mais avec encore moins de force et dans un pays beaucoup plus complexe. «Je veux clarifier que nous allons installer un espace afin d’écouter les citoyens et construire des solutions», a déclaré le président, depuis la Casa de Nariño, avec un vase de roses derrière lui.

Des impôts à la répression policière

La Silla Vacía a couvert les manifestations organisées hier dans quatre villes. Comme beaucoup de celles qui ont suivi le 28 avril, elles se forment spontanément, dans des endroits où la répression policière est récurrente. «La Tributaria [les décisions fiscales] a mis en lumière des choses que nous avions laissé passer, mais aujourd’hui je suis ici à cause de la répression policière», dit Paulina Domínguez, étudiante universitaire lors d’un sit-in dans le parc principal de Sabaneta, une municipalité au sud de Medellín. «C’est un signe de la rage que suscite le fait que nous affirmons “nous allons faire une manifestation pacifique” et les policiers viennent exercer la violence contre nous», a déclaré Steven Ospina, un leader social de Siloé, à Cali, lors d’un rassemblement motivé par la mort de trois personnes la nuit précédente.

Dans son discours, le président n’a pas fait référence aux 19 personnes qui ont trouvé la mort dans les manifestations, selon les chiffres préliminaires du bureau du médiateur [Defensoría del Pueblo], la plupart d’entre elles à cause de la répression policière. Des abus qui ont été diffusés, dans de nombreux cas, en direct sur les réseaux sociaux, sur lesquels circulent des vidéos de policiers tirant sur des manifestants.

Il n’y avait pas non plus de trace des signaux d’inquiétude de la communauté internationale, qu’ils proviennent de l’administration Biden, de l’ONU ou de l’OEA (Organisation des Etats américains). Duque n’a même pas reconnu qu’il y avait eu des abus de la part des forces de sécurité: «Les citoyens doivent reconnaître et être reconnaissants pour leur travail, être leur allié dans la lutte contre le crime, sans renoncer à dénoncer tout abus s’il se produit», a-t-il déclaré.

Ce message s’accompagne de la décision de faire face aux manifestations en recourant à l’assistance militaire, l’armée étant déployée dans plusieurs villes. Par exemple à Cali, où devant des dizaines de policiers et de soldats, le commandant de l’armée, le général Eduardo Zapaterio, leur a dit sur un ton véhément: «Nous faisons bien les choses. Nous sommes fiers d’être policiers, patrie, honneur, loyauté. Ajua!» [Ajua: cri de guerre qui exalte Dieu, la patrie et la famille et est propre à l’armée colombienne.]

Ce message, dans lequel un officier militaire assume le commandement de la police – une circonstance irrégulière, puisque le supérieur de la police n’est pas le commandant de l’armée dans une démocratie – a été diffusé dans une vidéo partagée, entre autres, par l’ancien président Álvaro Uribe.

Cela place le pays dans une situation instable. Lundi 3 mai, à Bucaramanga [capitale du département de Santander] et dans sa région métropolitaine, il y a eu deux marches massives qui ont fini par se rejoindre à Floridablanca, dans le secteur de Cañaveral, où se trouvent trois centres commerciaux. Selon huit manifestants présents ce jour-là, tout était parfaitement calme jusqu’à ce qu’un groupe d’une dizaine de personnes au maximum commence à jeter des pierres sur la façade de l’un des centres commerciaux. Selon deux d’entre eux, cela s’est produit juste après que les esprits se sont échauffés du côté des manifestants face à la police, une bouteille étant tombée en plein milieu de la manifestation depuis un pont piétonnier où se trouvaient des policiers.

La police et l’Esmad [Escuadrón Móvil Antidisturbios] ont commencé à disperser les manifestants et des centaines d’entre eux ont fini par arpenter les rues de différents quartiers de Floridablanca et commettre quelques actes dits de vandalisme. A Villabel, ils ont attaqué un CAI [poste de police]. À Ciudad Valencia, des gaz lacrymogènes ont inondé les maisons et les commerces et l’un des 18 capturés, selon la police, s’est retrouvé la tête fracassée par des coups de matraque. À Santa Ana, une vidéo, que La Silla a pu vérifier, montre un policier frappant un jeune homme qui était seul et marchait dans la direction opposée à la manifestation.

En outre, bien que le discours du président Duque ait été prononcé dans la tonalité de la droite, son incapacité à contrôler les rues l’oppose à l’humeur de ceux qui souhaiteraient une réponse plus énergique. Des gens qui ont très peur de ce qu’ils voient parce que leur normalité est sérieusement affectée par les manifestations, souvent violentes. Parfois, comme à Cali, on voit des manifestants tirer des coups de feu sur des policiers. Un chauffeur de taxi de Cali, qui ne souhaite pas être nommé, a déclaré à La Silla: «Regardez mon cas, je dois payer des péages pour rentrer chez moi.» Il nous a dit qu’il y a des endroits à Cali où des groupes de manifestants demandent un paiement, qui peut être de 1000 ou 2000 pesos, pour les laisser passer, comme à El Pondaje et Villa del Sur. Le manque de contrôle et l’inconscience de certains manifestants ont eu des résultats douloureux, comme celui d’une femme qui a perdu son bébé dans une ambulance bloquée à un barrage routier à Tocancipá. Ou des scènes virales, comme celle des poussins jetés sur une route à Buga, parce qu’il n’y a pas de nourriture pour les nourrir en raison de la pénurie d’approvisionnement causée par les blocages. Un ensemble de faits propre à une situation chaotique où la crise sociale se combine avec une tradition répressive.

Parler sans avancer

La première référence aux manifestations dans le discours du président a été la suivante: «Je suis conscient que dans cette situation, il y aura toujours des voix qui chercheront à capitaliser politiquement sur le malheur.» Il a ensuite appelé à un nouvel échange «avec toutes les institutions, les partis politiques, le secteur privé, les gouverneurs, les maires et les dirigeants de la société civile, motivés par l’aide aux citoyens».

Selon Juan Carlos Guerrero, directeur de l’Observatoire des réseaux et de l’action collective de l’université de Rosario, le président «n’a pas su faire de la politique, c’est-à-dire être capable de négocier avec les secteurs d’opposition, de construire un consensus, de faire bouger les lignes du débat public. Il propose des dialogues très formels, où les gens ne se sentent pas reconnus et sont dès lors ignorés, ils donnent l’impression qu’ils nous entendent mais qu’ils ne nous écoutent pas», dit-il.

Le président a de nouveau proposé son échange en prenant appui sur des institutions qui manquent de légitimité aux yeux de beaucoup parmi ceux et celles qui manifestent. Lors de la manifestation d’hier à Siloé, à Cali, José Antonio Zúñiga a déclaré: «Nous continuons à protester et nous allons jusqu’au bout.» Il a 57 ans et gagne sa vie «au jour le jour». «Comment est-il possible qu’un membre du Congrès gagne 34 millions de pesos et que le peuple soit affamé?» nous a-t-il dit.

De plus, c’est un échange que le président propose sans le rattacher à les questions essentielles. Il ne mentionne pas la réforme fiscale, il parle en général du rejet de la violence, de la création d’emplois et du plan de vaccination. La répression des manifestations pacifiques, qui est redevenue comme à l’occasion du 9S [le 9 septembre 2020] le grand mobilisateur de la grève d’aujourd’hui, est totalement absente de sa proposition.

Surtout, c’est un échange qui arrive après avoir quitté à mi-chemin les discussions, en septembre 2020, ce qui réduit fortement sa crédibilité. Par exemple, l’un des engagements de la stratégie de dialogue ouverte après la grève de novembre 2019, dans laquelle les écologistes ont joué un rôle clé, était l’approbation de l’accord d’Escazú [concernant l’accès à l’information et à la participation publique sur les thèmes environnementaux et d’extraction de combustibles fossiles]. Ce traité international a traîné au Congrès en raison du faible soutien du gouvernement, qui dans un premier temps l’a présenté avec un message d’urgence avant de céder au lobby du secteur privé qui s’y opposait.

Même histoire pour un autre pays

Au moins 15 CAI ont été vandalisés la nuit dernière à Bogota, dans une vague de violence contre ces installations qui rappelle les événements du 9 septembre 2020. Dans la journée, la Calle 170, une avenue clé pour la circulation dans le nord de la capitale, a été fermée par une manifestation de volqueteros [camionneurs]. «La raison en est le non-respect par le maire de Bogota et le gouverneur de Cundinamarca du pacte signé l’année dernière sur la mise à la ferraille de véhicules», a déclaré Alex Rubio, l’un des porte-parole de l’Association volquetera de Bogota et de Cundinamarca.

Deux camions-bennes ont bloqué la route pendant des heures sous les yeux de la police. Une bâche en plastique était accrochée à un autre camion-benne et servait de toit pour protéger de la pluie un chaudron en métal, noir de suie, qui faisait cuire du café sur un feu de bois. Autour d’eux, une cinquantaine d’hommes, propriétaires des camions-bennes, discutent, rient et mangent du pain et du vin rouge. Ils sont restés de trois heures du matin jusqu’à l’après-midi.

Ce qui a commencé par une opposition à une réforme fiscale est maintenant une protestation nationale prenant appuis sur toutes sortes de motifs et d’intérêts non organisés qui sont descendus dans la rue. Un homme cagoulé qui bloque une partie du rond-point de Siloé à Cali nous dit: «Je me mobilise parce que mon frigo est vide et que je n’ai aucun moyen de le remplir.» Selon les chiffres du DANE [institut de statistique], près de 3,6 millions de personnes sont tombées dans la pauvreté l’année dernière, alors que la Colombie connaît la pire récession de son histoire. «Cela va durer jusqu’à ce que Duque démissionne», ajoute l’homme au visage couvert.

Trois des sources auxquelles nous avons parlé dans le quartier paupérisé de Cali nous ont dit que l’appel a été fait via les réseaux sociaux, par des groupes Whatsapp, Telegram et par certaines pages sur Facebook qui font circuler l’information dans Siloé.

Cela se passe aussi à Antioquia. «Nous avons vu de nombreux appels qui nous inquiètent car nous ne savons pas qui appelle. Nous sommes venus en soutien et nous nous sommes rendu compte que personne n’est à la tête de la marche, qu’ils n’ont pas de parcours fixe et que cela produit des affrontements avec la police», a-t-il déclaré à La Silla. Maria Janeth Villejas, membre de El Sur Renace, l’un des groupes de citoyens en charge des mobilisations dans le sud de la vallée d’Aburrá. «La manifestation d’hier à Itagüi [dans le département d’Antioquia] n’a pas été convoquée par nous, mais nous avons trouvé étrange de voir qu’ils avaient déjà des conseillers municipaux qui prenaient des photos avec les banderoles, tout était super-organisé», a-t-elle ajouté.

En plus de l’expérience de divers groupes de mobiliser dans les rues – qui sont entrés en contact en 2019 durant les jours de protestation –, cette grève tombe sur le président en période pré-électorale [l’élection présidentielle est prévue pour le 29 mai et 19 juin 2022]. Comme Duque, Gustavo Petro [sénateur depuis juillet 2018, maire de Bogota d’avril 2015 au 31 décembre 2015] va prononcer son «deuxième discours sur la situation nationale» depuis le début de cette journée de manifestations. Ce sont des messages lus, avec un air présidentiel, publiés par le pré-candidat de Colombia Humana sur ses réseaux sociaux. Dans le premier, il a encouragé les mobilisations. Mais dans le message publié hier, le chef de l’opposition appelle à la retenue, ce qui souligne la profondeur de la crise actuelle. «Nous sommes au bord du point de non-retour», dit Gustavo Petro, «la société peut lever la bannière de la démission de Duque et de l’avancement de la date des élections. Et Duque, ou celui qui le remplacera, pourra tirer avec des armes contre le peuple. Même cela est évitable. Je demande au Comité de grève [Comité del Paro] de réorganiser la mobilisation, de redéfinir des dates précises.» [Selon la presse colombienne, Petro appelle «à la retenue» au nom du danger d’un retour d’Alvaro Uribe – Réd.]

Mais ces derniers jours, la manifestation a pris une tournure particulière. Duque fait face à une contestation qui se nourrit d’un écosystème de réseaux sociaux et de médias numériques de plus en plus fragmenté et radicalisé. Toute personne disposant d’un téléphone portable peut réaliser des émissions citoyennes en direct. Une vidéo d’abus de la police suscite une marche, et cette marche suscite plus d’abus. A eux seuls, ni Petro, ni le Comité del Paro [Comité de grève], ni, bien sûr, Duque n’ont orchestré le rythme des rues. Et s’affirme l’absence d’un leadership pour rassembler et mettre d’accord de larges secteurs de la politique et de la société civile du pays.

Nous entrons donc dans une nouvelle journée de mobilisation de masse, cette fois-ci à l’appel du Comité de grève, au milieu de la pire pandémie depuis un siècle. Avec un président qui, pour interpeller les jeunes qui manifestent dans les rues, prétend leur rappeler que «nous, les Colombiens, sommes des gens bien».