Comment éviter le chaos climatique ?

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Avec le réchauffement planétaire, l’humanité affronte un défi existentiel dont elle ne prend encore que lentement conscience. Mobilisés pour comprendre ce phénomène et éclairer les décideurs, les scientifiques ont lancé les premières alertes il y a plusieurs décennies. Si l’Organisation des Nations unies s’appuie sur leur expertise, les États repoussent encore les engagements à la hauteur de l’enjeu.
 

Durant la nuit polaire, la température atteint un record de — 89,2 °C, en juillet 1983, sur les hauteurs de l’Antarctique. À l’intérieur des frêles baraquements de la base de Vostok, on chante Georges Brassens ou Vladimir Vissotsky. Les rares nouvelles ne sont pas bonnes. Le président des États-Unis, Ronald Reagan, vient de lancer son Initiative de défense stratégique pour défier une gérontocratie soviétique impuissante à sortir de la stagnation économique et du bourbier afghan. Mais la guerre froide se joue loin de ces latitudes. Approvisionnés par des avions américains, scientifiques français et russes bravent les éléments afin de percer ensemble les secrets du climat. Objectif : remonter le temps en descendant toujours plus bas dans les entrailles du glacier de 3 700 mètres d’épaisseur qui gît sous leurs pieds.

En février 1985, l’équipe finit d’extraire les carottes de glace ayant conservé des informations cruciales sur la composition de l’air et les températures des cent soixante mille dernières années (lire l’article de Dominique Raynaud, « Au commencement étaient les bulles d’air de l’Antarctique », réédité page 24 de ce Manière de voir). Corroborant de précédents forages marins et glaciaires, ces découvertes publiées en 1987 démontrent que le globe fut parfois plus chaud qu’aujourd’hui, souvent plus froid, mais que ces variations ont fidèlement suivi celles de la concentration en gaz carbonique (CO2). Or on sait que depuis la révolution industrielle, la teneur en CO2 de l’atmosphère ne cesse de croître et dépasse déjà tout ce que la Terre a pu connaître depuis au moins deux millions d’années.

Plus de place pour le doute

En 1988, les Nations unies créent le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), avec pour mission de présenter au monde l’état des connaissances. Dans leur sixième rapport, achevé en juillet 2021 (1), les spécialistes dressent un constat encore plus alarmant qu’auparavant : « Chacune des quatre dernières décennies a été successivement plus chaude que n’importe quelle autre décennie précédente depuis 1850. La température moyenne à la surface du globe durant la dernière décennie (2011-2020) était supérieure de 1,09 °C à celle de la période 1850-1900, avec une augmentation plus forte encore sur les terres émergées (1,59 °C). »

La synthèse destinée aux responsables politiques ne laisse plus de place pour le doute sur les causes de ce phénomène : « Il est sans équivoque que l’influence humaine a réchauffé atmosphère, océan et Terre. » La fonte des glaciers et de la banquise arctique, la baisse de la couverture neigeuse ou la hausse du niveau des océans sont « très probablement » provoquées par l’augmentation de concentration en gaz carbonique et celle d’autres gaz (méthane, protoxyde d’azote, etc.) qui amplifient l’effet de serre naturel, nécessaire à la vie sur Terre. L’inertie du phénomène entraînera une augmentation de la température moyenne de 1,5 à 2 °C avec son corollaire, déjà en partie irréversible : un retour de plus en plus fréquent des épisodes de canicule, de sécheresse, de précipitations surabondantes, voire de cyclones tropicaux.

En s’appuyant sur des modélisations, le GIEC présente des projections pour les décennies à venir en fonction de plusieurs scénarios d’émissions de gaz à effet de serre (GES). Seule l’hypothèse d’une réduction immédiate pour atteindre une neutralité carbone autour de l’année 2050 permettrait de limiter le réchauffement moyen sur le globe au-dessous de 2 °C et l’augmentation du niveau des mers entre 28 et 55 centimètres. Même les scénarios médians ne peuvent garantir une stabilisation. Au-delà, une augmentation des GES dans le prolongement des dernières décennies entraînerait un retour quasi annuel de canicules jadis semi-séculaires. On ne peut plus écarter un emballement, avec le dégel du pergélisol dans les terres boréales, une modification de la circulation océanique profonde et une déglaciation rapide du Groenland qui entraînerait une augmentation du niveau des mers pouvant atteindre deux mètres en 2100 et cinq mètres en 2150. Autant dire le chaos !

Officiellement, tous les pays du globe partagent l’impératif de réduire des émissions de GES depuis le Sommet de la Terre de Rio, en 1992, et l’adoption de la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Pourtant, depuis cette ode mondiale à la sauvegarde de la planète, la situation n’a cessé de s’aggraver. En 2019, le total des rejets de CO2 dépassait trente-huit milliards de tonnes, contre vingt-trois milliards en 1990 (2), avec l’émergence de nouveaux pays industrialisés et l’augmentation de la population.

Des devoirs distincts selon les nations

L’origine principale du dérèglement tient à la combustion du charbon, du pétrole et du gaz. La responsabilité en incombe principalement aux pays développés et aux géants de l’énergie. Entre 1850 et 2010, les deux tiers des émissions de CO2 et de méthane peuvent être attribués à seulement 90 compagnies pétrolières ou cimentières privées ou publiques (3). En 2018, un habitant du Ghana émettait en moyenne cinquante fois moins de GES qu’un Qatari (4).

Face à un tel défi, la logique du rapport de forces entre nations devient inopérante ; mais le chemin de la coopération reste escarpé. Après le refus du Sénat américain de ratifier le protocole de Kyoto, en 1997, puis le fiasco de Copenhague, en 2009, la Conférence des parties (COP21) de novembre 2015 a été minutieusement préparée en misant sur des déclarations « volontaires » : les « contributions prévues déterminées au niveau national ». L’adoption d’un texte à l’unanimité des États du globe est suffisamment rare pour que l’accord de Paris (5) marque un jalon dans l’histoire des relations internationales.

Ce succès diplomatique est-il pour autant à la hauteur de l’enjeu climatique ? L’ambition se fait jour dès lors qu’il s’agit pour la première fois de poursuivre l’action menée en vue de « limiter l’élévation des températures à 1,5 °C » par rapport aux niveaux préindustriels. Toutefois, le document se garde de fixer des objectifs précis, ni même d’établir une date pour le « plafonnement mondial des émissions de gaz à effet de serre », lequel devra être atteint dans les « meilleurs délais ». Il reconnaît par ailleurs que les contributions annoncées « ne sont pas compatibles » avec cette ambition. Aussi devront-elles être révisées régulièrement, tous les cinq ans — c’est ce que l’on attend de la COP26, qui doit se tenir à Glasgow (Écosse), du 1er au 12 novembre 2021.

Le chaos climatique ne pourra être évité qu’en laissant l’essentiel des réserves d’énergie fossile dans le sol>

En soulignant des « responsabilités communes, mais différenciées », l’accord reconnaît des devoirs distincts selon les nations, laissant aux « pays en développement » plus de temps et davantage de souplesse pour répondre à l’aspiration commune. Il prévoit des moyens pour les aider tant à limiter le recours aux énergies fossiles qu’à s’adapter aux effets déjà bien réels des dérèglements environnementaux. Mais le Fonds vert pour le climat, qui devait mobiliser 100 milliards de dollars par an en 2020, n’atteint aujourd’hui que le dixième de ce montant (6). Certes, les parties reconnaissent « le rôle notable que jouent les fonds publics » et l’« importance de démarches non fondées sur le marché ». Mais elles ignorent tout mécanisme pérenne de financement public, que pourrait apporter la taxation des transports maritimes et aériens ou celle des transactions financières, encore une fois renvoyée à plus tard.

L’accord de Paris ne prévoit aucun mécanisme de sanction — comme peuvent le faire les traités commerciaux — ni aucune procédure. Les rares obligations mentionnées ne désignent aucun engagement autre que global. La délégation américaine s’est battue jusqu’à la dernière minute pour imposer un conditionnel « should » (devrait) lorsque le texte évoquait, par un « shall » (doit), une obligation jugée trop précise, en particulier celle incombant aux pays développés, priés de « montrer la voie en assumant des objectifs de réduction des émissions ». Premiers responsables historiques du réchauffement climatique, avec la Chine, les États-Unis ont quitté avec fracas l’accord après l’élection de M. Donald Trump, avant d’y revenir avec son successeur, M. Joseph Biden.

L’accord de Paris représente l’embryon d’une planification écologique mondiale envisagée à la lumière des travaux scientifiques. En 1987, le protocole de Montréal sur la protection de la couche d’ozone était bien loin de résoudre le problème découvert par une poignée de chercheurs. Il fallut attendre vingt-deux ans pour obtenir une ratification universelle et pas moins de quatre protocoles additionnels (Londres 1990, Copenhague 1992, Montréal 1997 et Pékin 1999) pour parvenir à l’éradication de la production des substances nocives. Les intérêts en jeu étaient pourtant bien moindres. Le chaos climatique ne pourra être évité qu’en laissant l’essentiel des réserves d’énergie fossile dans le sol. La voie consistant à « réduire, réutiliser, recycler » invite à repenser le plus vite possible la consommation des populations les plus riches en fondant la qualité de vie sur d’autres critères que l’accumulation. Le défi collectif consiste à rendre cet effort acceptable par tous en rompant avec l’accroissement des inégalités économiques et sociales, qui sapent toute coopération.

(1Rapport du groupe 1, « Climate change 2021. The physical science basis. Summary for policymakers » (PDF), GIEC, Genève, 9 août 2021.

(2« Trends in global CO2 emissions and total greenhouse gas emissions : 2020 Report » (PDF), PBL Netherlands Environmental Assessment Agency, La Hague, décembre 2020.

(3Richard Heede, « Tracing anthropogenic carbon dioxide and methane emissions to fossil fuel and cement producers, 1854-2010 » (PDF), Climatic Change, vol. 122, n° 1, Berlin, janvier 2014.

(4Climate Data Explorer

(5Version française disponible sur le site de la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques.

(6Rapport annuel 2020 du Green Climate Fund (PDF), 19 mars 2021.