Coronavirus et crise du capitalisme

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Alain Philoctète, 5 mai 2020

Faut-il rappeler, encore, aux uns et aux autres,  que le capitalisme est manifestement dans une crise finale? Qu’il  ne s’agit pas d’une crise d’accumulation comme ce fut le cas dans les années 1970? En effet, depuis 1970, la crise structurelle du système capitaliste, impulsée par la troisième révolution industrielle (informatique et électronique) a modifié la contradiction interne de la logique du Capital. Rappelons que le fondement de la production de richesse abstraite,  générée par le travail, engendre en même temps sa tendance à expulser la force de travail des procès de production et confirme les limites objectives du capitalisme, en ce qui a trait à son développement historique.

En fait, comme les nouvelles technologies permettent de réaliser plus d’économie de travail que les marchés ne pourraient en créer dans leur croissance, le cœur de l’économie capitaliste, la production de valeur, a donc entamé un processus d’affaiblissement mondial. Il en résulte la diminution de la production de valeur. Dès lors, un ensemble de mécanismes vont être appliqué pour en quelques sortes compenser les faibles profits de la production capitaliste  par des revenus tirés du marché financier. Autrement dit, l’extension de la «macrostructure financière» est au fonds le résultat de la crise structurelle. Pour cause,  l’intérêt réalisé par la fictionnalisation[1] de la richesse vise à conserver tant bien que mal le flux circulatoire du capital global.

Attention, quand nous disons crise terminale cela ne signifie pas que le capitalisme s’effondrera dans les années à venir. Mais, que toutes les caractéristiques de la crise du capitalisme tardif, rongé par ses contradictions internes, laissent voir des éléments structurels de la crise finale. Par exemple, il est de plus en plus difficile au capital de se valoriser; la transformation du travail vivant en valeur se fait de moins en moins; la circulation des marchandises est bloquée partout dans le monde. En ce sens, il est fondamental de mettre en avant la théorie et l’analyse de la crise mondiale caractérisée par la recension économique, financière et commerciale ainsi que son rapport avec la conjoncture actuelle induite par la pandémie du coronavirus.

C’est dans ce contexte qu’apparait la pandémie du coronavirus. Celle-ci n’est pas la cause de l’aggravation de la crise, mais plutôt son déclencheur dans le sens qu’elle accélère l’effondrement de l’économie capitaliste. Au-delà de la crise de 2007-2008 qui avait atteint son sommet au niveau des banques «d’importance systémique», la crise actuelle de l’économie réelle était dans la situation où elle avait déjà besoin que l’État y injecte des milliers de milliards de dollars. Se souvient-on que le triomphe du néolibéralisme vait complétement discrédité l’État comme  soupape sociale, une entrave  à la  compétition entre territoire, sites et métropoles. Autrement dit, ce modèle inscrit dans la dynamique historique du capitalisme orienté sur la concurrence animée  par la finance était une stratégie pour distendre la crise du capitalisme. Ce n’est surtout pas un hasard si la pandémie du coronavirus a un impact incalculable sur le système de santé, du fait que les politiques néolibérales avaient privilégié pendant des décennies l’austérité et les coupures budgétaires.

Afin de mieux appréhender la théorie de la crise il faudrait, comme le fait Marx, y faire ressortir la théorie de la baisse tendancielle du taux de profit présentée dans le volume 3 du Capital. Déjà cette théorie a été  esquissée dans les Grundrisse qui attribue la crise à l’origine même de l’économie capitalisme, au déclin absolu du travail vivant et, par conséquent, à la chute non seulement du taux de profit moyen, mais surtout de la masse sociale de survaleur produite. Le capital est la fin en soi d’un mouvement fétichiste de valorisation illimitée à laquelle on peut vraiment tout sacrifier. La « richesse » dans le capitalisme, après sa troisième révolution industrielle, a vu apparaitre le fameux  capital fictif qui module le mode de production et de vie capitaliste. Or, la richesse dans le capitalisme ne peut plus exister, aujourd’hui, qu’en consommant une production future de survaleur. Cette dernière, qui ne viendra finalement jamais en grandes proportions, apparaît sous les formes d’une gigantesque collection de dettes tant privées que publiques et de spéculation, qui menacent de s’effondrer

Il semble que, en cas de pandémie prolongée, le système pourrait effectivement s’effondrer du fait de ces contradictions internes croissantes. En effet, l’économie mondiale est en chute libre et la question à l’ordre du jour  est de savoir si les récessions à venir seront pires que le puissant marasme  de 2008-2009. Cette fois, la crise ayant un caractère universel provient de la chute rapide de la demande, de l’interruption de la production, de la rupture de la chaine d’approvisionnement globale. Celle-ci, pourrait potentiellement provoquer une contraction historique du PIB dans les pays capitalises au niveau mondial. Pour James Bullard président de la Banque de Réserve Fédérale de Saint Louis, il faut s’attendre à une baisse du PIB pouvant atteindre 50% à la fin du deuxième trimestre, par rapport au premier trimestre 2020. Cette situation provoquera une montée extraordinaire du taux de chômage jusqu’à 30% et correspondrait à un recul de 25% de la production économique. En regard à la crise de 1930, qui avait précipité dans l’extrême pauvreté de larges franges  de la population Étasunienne, le PIB américain actuel a chuté de 25% au total.

Il me semble que le facteur temps joue un rôle décisif, à savoir la durée de la lutte contre la pandémie. En effet, plus la dynamique de valorisation du capital, particulièrement dans l’industrie productrice de marchandise, sera paralysée plus cette probabilité augmentera ; on pourra s’attendre à une dépression inscrite dans la longue durée. Cette situation rendra économiquement superflue une bonne partie des salariés et pourrait certainement les plonger dans une misère attaquant directement leurs conditions de vie.  Dans la mesure où le virus ne disparait pas dans les mois à venir, des millions de travailleurs à travers le monde vont s’inscrire au chômage.

En d’autre terme, la contraction actuelle de l’économie peut être comparée avec la Grande Dépression des années 1930. L’ampleur du ralentissement économique montre que les pronostics sont rendus caducs à un rythme record. Le deuxième trimestre 2020 pourrait être la pire récession aux États-Unis depuis 1947. Il y a un risque de baisse de croissance de 14% par rapport à la même période de l’année précédente. Par ailleurs, la Bank of America anticipe elle-même une baisse de 12%, tandis que Goldman Sachs prévoit une chute catastrophique de 24% dans les trois prochains mois.

Dans les pays de l’Union Européenne (EU) les scénarios de sortie de crise prévoyaient que le PIB reculerait de 1%. Cependant, Bruxelles compare la situation actuelle à celle de 2009. En fait, l’économie Européenne devrait reculer autant en 2020 comme au moment où éclatait la bulle immobilière. Autrement dit, elle serait comparable à la crise qui avait déclenché la  crise récurrente de l’euro, à ce moment la production économique était de l’ordre de 4,5%.

En Allemagne, pays phare de l’UE, on prévoit un recul de 20% qui jetterait au chômage plus d’un million de salariés. Cette crise devrait coûter entre 255 à 729 milliards d’euros. Elle se profile déjà et aura donc des conséquences catastrophiques pour les salariés. Par exemple,  Volkswagen a mis à pied environ 80 000 salariés à cause de la chute de la demande et des perturbations dans les chaînes de livraison dues à la pandémie du coronavirus. Ainsi, prennent formes une mentalité de gangster. Par exemple, le cas de certains masques chirurgicaux destinés à l’Italie qui ont été captés par la Pologne et la République tchèque, une manière de faire digne d’un banditisme étatique. Les élites du monde entier pompent des milliards de dollars dans l’économie pour éviter l’effondrement.

Quand est-il de la Chine  dans le contexte de l’économie mondiale? D’une manière globale, elle en est extrêmement dépendante. Au sein du système capitaliste transnational la reprise en Chine pourrait effectivement assouplir la récession mondiale qui s’en vient. Cependant, le capitalisme chinois affiche un caractère d’État oligarchique et ne saurait  jouer le rôle de moteur dans la conjoncture économique mondiale actuelle. Car, la Chine populaire possède elle aussi une dette faramineuse. En effet, la « République populaire » dépend encore très fortement des marchés d’exportation, au-delà des succès incomplets dans l’affermissement de la demande intérieure.

En outre, l’appel au retour au travail prôné par les gouvernements du monde, malgré la pandémie, prouve clairement qu’il s’agit de se sacrifier pour le dieu de l’argent. Il sous-entend une compulsion fétichiste d’une valorisation sans limite du capital.  En ce sens, la société capitaliste est effectivement menacée d’effondrement parce qu’elle ne saurait se reproduire socialement que dans la mesure où les processus d’accumulation réussissent. En effet, la production capitaliste d’une société globale  de plus en plus économiquement superflue, correspond au résultat de la crise systémique du capital.

Ce qui pourrait, jusqu’à présent, se répercuter sur les salariés de la périphérie, au cours de la concurrence de crise, frappe donc les centres capitalistes de plein fouet. Et ceci, si la lutte contre la pandémie du coronavirus devait s’installer sur le long terme. Cette dite pandémie montre au grand jour les failles du système mondial capitaliste. Cela signifie que nous ne pouvons pas nous permettre de nous protéger contre la dite pandémie dans le cadre des contraintes capitalistes.

N’est-t-on pas en droit d’affirmer que le Baal de l’argent, dans la crise systémique du capitalisme actuel, admet bien volontiers et avec abnégation le sacrifice humain annoncé. Même si des millions de personnes devaient trépasser misérablement, le capital doit inexorablement se renouveler par la valorisation effectuée grâce au travail salarié. La nature, profondément déraisonnable du capitalisme, se présentant comme un culte au dieu de l’argent, en regard à la contrainte de croissance, devient éclatante dans la crise actuelle.

L’état d’exception, induit par la pandémie, semble concrétiser, au moins partiellement, le souhait du capitalisme incitant au sacrifice au sacro-saint Capital. En effet, la difficulté de cohabiter dans l’espace physique à cause du confinement interdit les rencontres entre humains. Paradoxalement, «la distanciation sociale» semble plus aisément acceptable pour la population mondiale et maintenant légitimée en vue du sauvetage d’une société qui a toujours été fondée sur la distanciation. L’abandon de l’espace réel, par les êtres humains confinés et obligés de se réfugier dans le monde virtuel, n’appartiendrait plus qu’aux marchandises.

Au fonds la circulation humaine, « sous-produit de la circulation des marchandises », serait finalement devenue superflue, et le monde en entier livré aux « marchandises et leurs passions » (Debord, §168 et §66). Du point de vue de la lutte anticapitaliste, nous pouvons transformer la distanciation sociale en « effet de distanciation » (Verfremdungseffekt) selon un énoncé de Brecht. C’est-à-dire dans le sens d’une rupture avec l’idée de l’autonomisation de la société du spectacle et de ses illusions, dont celle de l’économie capitaliste, axée sur la reproduction insensée et incessante de valeur abstraite en dépit de la vie. Ce que nous offre cette  distanciation, en relation à la société capitaliste, est une certaine opportunité de repenser objectivement, de manière critique, les séparations au sein du système et les bornes imposées par celle-ci à la vie quotidienne.

En fin de compte, il est clair la nécessité d’un mouvement mondial émancipateur face au système capitaliste qui plonge l’humanité  dans un processus de destruction tant écologique qu’anthropologique, de barbarie, dont les adulateurs  s’animent comme  les grands prêtres de son culte de mort. Toute la question est d’encourager les mouvements sociaux et politiques au niveau mondial à trouver des formes de reproduction sociale en-deçà de cette socialisation capitaliste totalitaire. Telle est la voie qu’exige raisonnablement aujourd’hui la lutte  qui pourrait être à présent axée sur la formulation d’une réaction au désastre en cours.

 

 

[1] Le déploiement de capital fictif