Débat: crise climatique, décroissance et Green New Deal mondial

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Don Fitz et Robert Pollin, A l’encontre, 21 octobre 2021

A l’approche de la réunion des Nations unies sur le changement climatique (COP26) qui se tiendra à Glasgow du 30 octobre au 12 novembre, contributions et débats se multiplient. Sur l’approche militante de la COP26, nous avons publié la contribution de Patrick Bond. Nous publions ici deux contributions qui participent du débat aux Etats-Unis. La première, de Don Fitz, développe une orientation dite de décroissance, qui lie la crise climatique à la surproduction capitaliste, et met en question la perspective d’une alternative reposent sur des énergies renouvelables dont les effets négatifs seraient sous-estimés. Robert Pollin, un des acteurs du Green New Deal aux Etats-Unis, répond ici à Don Fitz. Ce dernier met en question l’approche de Robert Pollin telle qu’on peut la lire dans l’entretien traduit publié sur le site A l’Encontre en date du 5 juillet 2021, intitulée «Les politiques de décroissance ne peuvent éviter la crise climatique. Nous avons besoin d’un Green New Deal». (Réd.)

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Attention à l’énergie que vous souhaitez obtenir

Par Don Fitz

Le changement climatique est un problème existentiel auquel l’humanité est confrontée. Robert Pollin propose des plans bien pensés, dans ce qui constitue la première partie d’un échange. Nous nous limiterons ici à aborder trois thèmes: 1° Nous pouvons atteindre zéro émission de CO2 d’ici à 2050; 2° Une énorme expansion de l’énergie alternative (AltE) peut créer beaucoup plus d’emplois que ceux qui seraient perdus en éliminant les combustibles fossiles (FF); et 3° Sans le dire explicitement, il suggère que les aspects négatifs de l’AltE seraient infimes.

Malheureusement, les inconvénients de l’énergie alternative sont si importants qu’ils doivent être au cœur de toute discussion sérieuse. Comme de nombreux partisans de l’AltE, Robert Pollin ne présente pas le changement climatique comme un symptôme de la surproduction capitaliste, mais comme une crise autonome dont la résolution pourrait nécessiter un renforcement du capitalisme. Pourtant, il y a déjà plus qu’assez de production manufacturée pour répondre aux besoins de l’humanité, si seulement la production passait de la fabrication de ce qui relève du gaspillage et de la destruction à la production pour les besoins [valeur d’usage].

La ruée vers l’expansion massive de l’AltE ignore ce que les écologistes savent depuis des décennies. Il est beaucoup plus écologique de redessiner les villes pour créer des communautés accessibles à pied que de soumettre les enfants de la République démocratique du Congo aux horreurs de l’extraction du cobalt pour les véhicules électriques. L’humanité peut réduire son empreinte en consommant beaucoup moins de viande et en s’approvisionnant en nourriture locale plutôt qu’en transportant une ration alimentaire moyenne sur 3000 km. De très nombreux habitants des Etats-Unis n’ont pas besoin d’une surface de logement dépassant largement celle de logements de n’importe quel autre pays du monde (sauf l’Australie). Les bâtiments peuvent être modifiés pour être réutilisés au lieu d’être constamment démolis et reconstruits. Les normes de fabrication peuvent être fixées de manière à exiger une durée de vie la plus longue possible pour les biens plutôt que de soumettre les gens au message «Achetez, achetez, achetez» alors que les entreprises conçoivent des produits destinés à se dégrader et à se démoder. L’humanité n’a pas besoin de plus de «saloperies», ce sont les entreprises qui en ont besoin.

Plutôt que d’explorer ces options sociales et économiques, Robert Pollin s’efforce de satisfaire le besoin de croissance infinie des entreprises par le biais de sources d’énergie «propres et renouvelables» telles que l’énergie solaire, l’énergie éolienne, l’énergie hydraulique à petite échelle et la bioénergie à faibles émissions. Il est également nécessaire de souligner que la réalisation d’une «économie à zéro émission» d’ici à 2050 est un objectif trompeur. Le cycle de vie des énergies alternatives nécessite des combustibles fossiles pour l’équipement de construction, l’extraction des minéraux essentiels, le transport et l’élimination de l’équipement de récupération d’énergie. L’énergie éolienne et l’énergie solaire sont intermittentes, ce qui signifie qu’elles nécessitent une réserve (souvent du gaz) pour les urgences.

L’énergie solaire

Outre les problèmes de santé liés à l’extraction, à la fabrication et à l’élimination, il y a les problèmes des personnes qui seraient touchées. Greg Wagner m’a récemment écrit…

«Je vis dans une petite communauté rurale agricole connue sous le nom de Goldendale, Etat de Washington, dans le comté de Klickitat, dans l’est de l’Etat. J’ai formé le groupe Citizens Educated about Solar Energy (CEASE) lorsque j’ai appris par hasard les projets des entreprises solaires. Ma maison et beaucoup d’autres sont entourées de dizaines de milliers d’hectares de champs de blé, de luzerne et de foin et de vues magnifiques sur le mont Adams, le mont St Helens et le mont Hood. Tout cela sera détruit si nos commissaires de comté [législatif] autorisent Invenergy et Cypress Creek Renewables à construire leurs sites solaires proposés sur les 10 000 acres que nous connaissons…»

De l’autre côté des Etats-Unis, les citoyens du comté de Culpepper, en Virginie, ont bloqué une proposition de Maroon Solar. Le conseil d’urbanisme a déclaré que «le projet ne correspondait pas au caractère de la région, qu’il était trop grand et qu’il porterait atteinte à la santé et à la sécurité des résidents de la région». Les opposants ont également déclaré que «le projet à grande échelle ruinerait la nature rurale de la région, l’environnement et les ressources historiques».

L’énergie éolienne

Les problèmes de santé apparaissent également avec les éoliennes, et les victimes de leur implantation sont souvent malheureuses. Des opposants ont arrêté des éoliennes dans le comté de Reno, au Kansas. Comme dans d’autres régions, l’une des principales préoccupations était la présence d’éoliennes trop proches des habitatinos. Comme l’a rapporté Patrick Richardson, «la distance ne dépasse souvent pas le double – parfois seulement une fois et demie – de la hauteur des pales, ce qui signifie que les éoliennes peuvent se trouver à seulement 150 mètres d’une école, comme dans le comté de Labette.»

Montrant que le problème est international, Shivani Gupta parle de 1000 villageois du district de Kachchh, en Inde (in WindWatch, 7 août 2021), qui ont protesté contre des projets d’implantation d’éoliennes industrielles dans des portions de la forêt de Sangnara et des zones communes de pâturage où les agriculteurs amènent leurs vaches et leurs moutons. «La forêt de Sangnara abrite une grande diversité de flore et de faune menacées. Cela comprend le chinkara (gazelle), le loup, le caracal, le ratel, la hyène, le chat du désert, le renard indien, le lézard à queue épineuse, le varan du désert, la mésange à nuque blanche, les vautours, et bien d’autres encore.»

L’hydroélectricité «à petite échelle»

Cette énergie provient de barrages d’une capacité inférieure à 30 MW (mégawatt). Bien que ces barrages soient individuellement moins destructeurs que les méga-barrages, il en faudrait un nombre beaucoup, beaucoup plus important pour fournir de l’énergie à un capitalisme en croissance constante.

Avec une capacité de 22 MW, le projet hydroélectrique d’Agua Zarca au Honduras était «à petite échelle». Berta Cáceres a remporté le Prix Goldman pour l’environnement 2015 pour avoir organisé l’opposition au barrage avec le peuple Lenca avec d’autres groupes indigènes et les Garifunas afro-honduriens. L’année suivante, elle a été assassinée par ceux qui voulaient profiter des «énergies propres et renouvelables». En plus d’être sacrée, «la rivière Gualcarque est pour eux une source d’eau essentielle afin de cultiver leur nourriture et récolter des plantes médicinales. Les barrages peuvent inonder les plaines fertiles et priver les communautés d’eau pour le bétail et les cultures.»

Bioénergie à «faibles émissions»

Brûler des matières organiques fait désormais fureur en Europe. En avril 2021, les climatologues James Dyke, Robert Watson et Wolfgang Knorr, qui avaient auparavant soutenu les plans d’émissions «zéro net» ont fait volte-face en écrivant une version renouvelée de leur analyse sur la bioénergie avec captage et stockage du dioxyde de carbone (BECCS) [voir sur ce site la traduction de cet article publiée le 23 avril 2021 https://alencontre.org/ecologie/crise-climatique-le-zero-emission-nette-est-un-piege-dangereux.html]:

«… Mais plutôt que de permettre aux écosystèmes de se remettre de l’impact de l’homme et aux forêts de repousser, le système BECCS fait généralement référence à des plantations industrielles dédiées, régulièrement récoltées pour la bioénergie, plutôt qu’au carbone stocké dans les troncs, les racines et les sols des forêts. Actuellement, les deux biocarburants les plus efficaces sont la canne à sucre pour le bioéthanol et l’huile de palme pour le biodiesel – tous deux cultivés sous les tropiques. Les rangées sans fin de ces monocultures d’arbres à croissance rapide ou d’autres cultures bioénergétiques récoltées à intervalles fréquents dévastent la biodiversité. On estime que le système BECCS nécessiterait entre 0,4 et 1,2 milliard d’hectares de terres. Cela représente 25 à 80% de toutes les terres actuellement cultivées.»

Le BECCS peut également inclure la combustion de granulés de bois. Stan Cox, chercheur au Land Institute, observe le 22 août 2021 sur le site Green Social Thought: «Ce processus n’est pas exempt d’émissions; en fait, les centrales au bois produisent plus de pollution par kilowattheure d’électricité que les centrales au charbon.» Même si le système BECCS était utilisé pour capter ces émissions, Stan Cox note que «… les nombreuses étapes du processus – production et récolte des cultures de biomasse, transport de la biomasse jusqu’à l’usine de traitement, broyage et granulation, transport des granulés jusqu’à la centrale électrique, aspiration du dioxyde de carbone par la cheminée, liquéfaction du dioxyde de carbone, transport du liquide jusqu’au champ d’injection et injection dans le sol sous haute pression – consommeraient, en somme, de grandes quantités d’énergie».

Emplois

Une fois que nous aurons compris conjointement que l’énergie alternative (AltE) a des conséquences désastreuses et que l’humanité peut très bien se passer de cette production inutile, une question cruciale se posera. L’utilisation de beaucoup moins d’énergie laissera-t-elle des dizaines de millions de personnes sans emploi? Après tout, garantir le plein emploi au cours d’une transition économique équitable doit être un objectif central de la gestion de la catastrophe climatique. La réponse nous est fournie par des siècles d’activités de syndicalistes qui ont exigé une semaine de travail plus courte. Franklin Delano Roosevelt était président la dernière fois que les travailleurs ont envisagé une semaine de travail de 30 heures aux Etats-Unis. Pourquoi diable devrions-nous travailler plus longtemps pour détruire la vie de nos descendants?

Un plafond

L’un des aspects les plus stupéfiants du Green New Deal (GND) est que, bien que ses partisans comprennent que les combustibles fossiles doivent être réduits, aucune des versions du GND du Parti démocrate ne prévoit de plafond sur la quantité de combustibles fossiles pouvant être produite. Ces versions du GND impliquent que l’augmentation de l’AltE entraînera une diminution de l’utilisation des combustibles fossiles, ce qui est totalement faux. L’Etat capitaliste veillera à ce que l’AltE soit ajouté au mélange. Comme Stan Cox le note succinctement, sur le site Green Social Thought du 22 août: «La purge du pétrole, du gaz et du charbon doit se faire directement, par la loi.»

Questions

Etant donné que les dangers de l’AltE sont réels, importants et croissants, voici les questions auxquelles ses adeptes devraient répondre:

  1. Reconnaissent-ils que l’intermittence de l’énergie solaire et de l’énergie éolienne nécessite un soutien en matière de combustibles fossiles et que les combustibles fossiles sont nécessaires pour l’exploitation minière (extraction), le transport des matériaux et des déchets, la construction, l’exploitation et l’élimination, ce qui signifie que l’utilisation zéro de combustibles fossiles est irréaliste?
  2. S’ils reconnaissent que l’AltE est porteuse de problèmes de santé et d’environnement tout au long de son cycle de vie, sont-ils d’accord pour dire qu’elle ne devrait pas être qualifiée de «propre»?
  3. Sachant que Bernie Sanders et le «Squad» [Alexandria Ocasio-Cortez, Ilhan Omar, Ayanna Pressley et Rashida Tlaib] du Parti démocrate n’appellent pas à limiter la production et l’utilisation de combustibles fossiles, se dissocient-ils d’eux [lui et elles] en demandant que les plafonds (de production et d’utilisation) soient quantifiés, pour des dates précises?

Contradictions

Jonathan Cook [journaliste qui écrit dans Brave New Europe] réalise qu’«il est tout à fait possible – courant, en fait – que nous ayons des convictions contradictoires en même temps: comme s’inquiéter de la menace que représente le changement climatique pour l’avenir de nos enfants, tout en soutenant des systèmes politiques engagés dans la construction de plus de routes et de pistes d’atterrissage.» Un nombre croissant de personnes surmontent ce dilemme psychologique en faisant l’erreur de «solutions» qui intensifient les problèmes. La destruction circulaire se produit lorsque, par exemple, l’augmentation de la température entraîne une augmentation de la climatisation, qui elle entraîne une augmentation de la production d’énergie pour fournir l’électricité, qui entraîne davantage de changement climatique et une augmentation de la température. On ne le répétera jamais assez: le défi fondamental aujourd’hui est de réduire la production tout en augmentant la qualité de vie. La crise capitaliste de surproduction ne peut pas être résolue en augmentant la production. (Article publié sur le site ZNet, le 7 septembre 2021; traduction rédaction A l’Encontre)

Don Fitz a enseigné la psychologie environnementale à l’Université de Washington et à l’Université Fontbonne de Saint-Louis et fait partie du comité de rédaction de Green Social Thought. Il a été le candidat du Missouri Green Party au poste de gouverneur en 2016.

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Réponse à Don Fitz. «Un Green New Deal égalitaire est la voie nécessaire à la stabilisation du climat»

Par Robert Pollin

La réponse de Don Fitz à mon intervention [voir sur ce site l’entretien de Robert Pollin intitulé «Les politiques de décroissance ne peuvent éviter la crise climatique. Nous avons besoin d’un Green New Deal» publié le 5 juillet 2021] s’articule sur deux affirmations majeures: 1° La réduction de la consommation globale et la diminution du nombre d’heures de travail constituent à elles seules une voie viable pour stabiliser le climat mondial; et 2° Les sources d’énergie renouvelables, telles que l’énergie solaire et l’énergie éolienne, ne sont pas vraiment «propres», même si elles fournissent de l’énergie sans générer d’émissions de CO2. Je vais aborder ces questions l’une après l’autre.

Comme je l’indique au début de mon entretien, sur la «décroissance», je suis tout à fait d’accord avec le fait qu’«une part importante de ce qui est produit et consommé dans l’économie capitaliste mondiale actuelle relève du gaspillage, en particulier une grande partie, voire la plupart, de ce que les personnes à revenu élevé consomment dans le monde entier». Don Fitz ne fait que dresser un épouvantail en suggérant que je pense autrement.

De manière plus pertinente, Don Fitz semble croire que nous pouvons placer l’économie mondiale sur une voie viable de stabilisation du climat si nous consommons tous moins, travaillons moins longtemps et mangeons moins de viande, tout en raccourcissant les chaînes d’approvisionnement mondiales et en rendant les villes plus praticables en marchant. Selon lui, cela semble être le cas même si nous ne transformons pas notre système énergétique mondial, dominé par les combustibles fossiles, en un système dominé par des sources sans émissions de CO2. Il n’offre aucune preuve à l’appui de sa position. En fait, il n’en existe aucune.

Pour entrer dans les détails, l’économie mondiale a émis environ 34 milliards de tonnes de CO2 dans l’atmosphère selon les données les plus récentes de 2018. La plupart de ces émissions résultent de la combustion de pétrole, de charbon et de gaz naturel pour produire de l’énergie. Selon le GIEC, nous devons réduire ces émissions dues à la combustion de combustibles fossiles d’environ 50% d’ici à 2030, soit dans un peu plus de huit ans, et parvenir à des émissions nettes nulles d’ici à 2050.

Pour ma part, j’ai toujours insisté, y compris dans l’interview mentionné ou d’autres, sur l’importance des investissements visant à améliorer les normes d’efficacité énergétique dans le monde entier. Cela implique, entre autres, de moderniser considérablement les équipements de chauffage, d’éclairage, de refroidissement et d’isolation des bâtiments, de développer considérablement les systèmes de transport public et de produire des véhicules privés beaucoup plus économes. Toutefois, même si nous réalisons ces investissements essentiels pour relever les normes d’efficacité, nous pourrons au mieux réduire la consommation énergétique mondiale de 5 à 10%. Cela suppose, comme je l’ai dit dans l’entretien sur la décroissance, que «les gens auront toujours besoin de consommer de l’énergie pour éclairer, chauffer et refroidir les bâtiments, pour faire fonctionner les voitures, les bus, les trains et les avions et pour faire fonctionner les ordinateurs et les machines industrielles, entre autres».

En particulier, je suis fortement favorable, dans le cadre de tout programme égalitaire mondial un tant soit peu décent, à une augmentation significative de l’accès à l’énergie pour les personnes à faibles revenus dans toutes les régions, afin de leur permettre d’élever leur niveau de vie. Je ne pense pas que l’affirmation de Don Fitz selon laquelle «l’humanité n’a pas besoin de plus de saloperies» s’applique aux quelque 70% de la population mondiale – 5,5 milliards de personnes – qui vivent avec moins de 10 dollars par jour. Il est essentiel de pouvoir fournir, par exemple, des espaces de vie chauds et bien éclairés, des transports publics de qualité et un accès à l’internet aussi économe et efficace que possible à cette écrasante majorité de l’humanité.

Don Fitz semble croire, sans fournir de preuves, que nous pouvons réduire la consommation énergétique mondiale de bien plus que 5 à 10% sans réduire le niveau de vie des personnes à faibles revenus. Mais notons que même si nous devions réduire la consommation mondiale d’énergie, par exemple, d’un invraisemblable 50% en consommant «moins de saloperies» et en travaillant moins d’heures, nous ne serions encore qu’à mi-chemin de la réduction à zéro des émissions de CO2, tant que nous maintenons intacte notre infrastructure énergétique actuelle, dominée par les combustibles fossiles.

En bref, il est tout simplement impossible de contourner le fait que nous devons remplacer notre système énergétique actuel, dominé par les combustibles fossiles, qui est la principale cause de la crise climatique mondiale, par un système alternatif qui fournit une énergie abondante sans générer d’émissions de CO2. C’est là que les énergies renouvelables prennent toute leur importance. Bien sûr, il y a des défis importants à relever pour mettre en place un système énergétique mondial à dominante renouvelable. Mais aucun de ces défis n’est insurmontable, comme le suggère Don Fitz. Par exemple, il cite le problème évident de l’intermittence de l’énergie solaire et éolienne – le soleil ne brille pas toujours et le vent ne souffle pas toujours à un endroit donné. Mais ce problème peut être résolu en continuant à faire des progrès dans le stockage des batteries et les systèmes de transmission de l’électricité. Il est également vrai que d’autres sources renouvelables – géothermie, hydroélectricité et bioénergie à faibles émissions – ne sont pas intermittentes. Elles peuvent servir de sources d’énergie complémentaires dans les systèmes d’énergie renouvelable combinés.

Don Fitz affirme également que la construction d’une infrastructure d’énergie renouvelable ne peut se faire qu’en consommant davantage d’énergie fossile. C’est faux. Au fur et à mesure que l’offre d’énergie renouvelable se développe, toute la gamme des machines industrielles, des équipements de transport et des ordinateurs peut être alimentée par des sources d’énergie renouvelables aussi bien, sinon mieux, que par des combustibles fossiles.

Don Fitz cite des exemples de projets d’énergie renouvelable construits de manière à perturber les communautés et les habitats naturels. Ces inquiétudes sont fondées. Les questions d’aménagement du territoire liées à la construction d’une infrastructure d’énergie renouvelable doivent être traitées avec beaucoup de soin et faire l’objet de décisions démocratiques. Mais en tant que proposition générale, il est utile de partir des calculs de la physicienne de l’Université de Harvard, Mara Prentiss (Energy Revolution. The Physics and the Promise of Efficient Technology, Belknap Press, 2015), selon lesquels, les Etats-Unis étant une économie hautement productive, plus de la moitié de la surface nécessaire pourrait être fournie en plaçant des panneaux solaires sur les toits et les parkings de tout le pays. En plus de cet espace fourni par les toits et les parkings, les sources d’énergie solaire utilisant les technologies existantes pourraient répondre à 100% de la demande énergétique américaine tout en consommant entre 0,1 et 0,2% de surface supplémentaire aux Etats-Unis.

Si Don Fitz est convaincu que les énergies renouvelables ont inévitablement des «conséquences dévastatrices», il lui incombe de présenter son alternative supérieure. Est-il favorable au maintien du système actuel dominé par les combustibles fossiles? Préfère-t-il une transition mondiale vers un système énergétique à énergie nucléaire? Pense-t-il que le fait que tout le monde consomme «moins de saloperies» fera disparaître la majeure partie de la demande mondiale d’énergie, quelle qu’en soit la source?

Pour finir, je pense qu’il serait constructif que Don Fitz modère sa rhétorique et comble les lacunes majeures de son analyse que j’ai relevées ici. Par exemple, Don Fitz écrit que je prétends que la résolution de la crise climatique «pourrait nécessiter un renforcement du capitalisme». Voici ce que j’ai réellement dit à la fin de l’entretien sur la décroissance: «Le Green New Deal… est, à mon avis, le seul moyen par lequel la stabilisation du climat peut devenir pleinement cohérente avec l’expansion des opportunités de travail décent, l’augmentation du niveau de vie des masses populaires et la lutte contre la pauvreté dans toutes les régions du monde.» Dans cet esprit, il est encourageant de constater que 20 syndicats de Californie – dont le syndicat des travailleurs des raffineries de pétrole de l’Etat – ont approuvé le programme Green New Deal pour l’Etat que j’ai cosigné et que j’ai décrit dans un des entretiens donnés à Truthout, en juin 2021. (Article publié sur le site Green Social Thought, en date du 9 août 2021; traduction rédaction A l’Encontre)

Robert Pollin est professeur émérite d’économie à l’Université du Massachusetts et codirecteur de l’Institut de recherche en économie politique (PERI). Ses publications récentes comprennent les ouvrages Greening the Global Economy and Climate Crisis (MIT Press, 2015) et Climate Crisis and Global Green New Deal. The Political Economy of Saving the Planet, coécrit avec Noam Chomsky (Verso, 2020). Il a aussi participé à l’élaboration de «programmes de transformation verte» pour neuf Etats américains – New York, Washington, Colorado, Maine, Ohio, Pennsylvanie, Virginie occidentale et Californie.