Pour quelle raison « La troisième voie » ne décolle pas au Brésil ?

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Valério Arcary, À l’Encontre.

La fracture politique au sein de la bourgeoisie brésilienne est la plus importante depuis la fin de la dictature dans les années 1980. C’est quelque chose d’énorme. Les élections de 2022 seront différentes – étant donné la gravité de la situation – de tout ce qui s’est passé au cours des trente-cinq dernières années [depuis la fin de la dictature en 1985]. A ce jour, leur résultat est imprévisible. Ceux qui se laissent intoxiquer par des sondages qui indiquent une victoire probable de Lula commettent la plus grave des erreurs impressionnistes: la légèreté. Sous-estimer Bolsonaro sera fatal.

Toutefois, il est vrai qu’une brèche s’est ouverte au sein la classe dirigeante. La grave scission de la bourgeoisie est un élément d’importance. Cela s’est produit uniquement parce que le gouvernement Bolsonaro a provoqué un cataclysme. Le coût du négationnisme face à la pandémie a été terrible. La banalisation de la barbarie par un gouvernement génocidaire, qui a fonctionné en accélérant la contagion de la pandémie, a abouti à une tragédie humanitaire. Bolsonaro est allé trop loin, même pour les normes sauvages de surexploitation qui prévalent au Brésil. [La Folha de Sao Paulo du mardi 19 octobre indiquait que le rapporteur de la commission d’enquête sénatoriale sur la gestion de la pandémie de Covid-19, Renan Calheiros – sénateur de l’Etat d’Alagoas, membre du Movimento Democrático Brasileiro (PMDB) et par deux fois président du Sénat, la dernière fois entre 2013-2017 – recommande que le président d’extrême droite Jair Bolsonaro soit inculpé d’«homicide». Il a listé onze chefs d’accusation contre le chef de l’Etat, dont «homicide par omission», «charlatanisme» et «crime contre l’humanité» contre les populations indigènes.]

L’élément le plus intrigant de la conjoncture de ce dernier trimestre 2021 est donc l’enchevêtrement d’incertitudes et de flou de la «troisième voie» contre Bolsonaro et contre Lula. Après tout, cette option constitue le pari prioritaire du noyau central de la fraction la plus puissante de la bourgeoisie. Nous sommes donc confrontés à une «crise de direction» de la classe dirigeante – une des plus importantes de la périphérie du capitalisme – qui reste divisée.

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La polarisation entre Bolsonaro et Lula n’intéresse pas les grands capitalistes. Bien que les deux courants qui se disputent l’influence sur l’agrobusiness, le capital commercial, industriel et financier soient très unifiés autour du projet stratégique d’une politique du «choc» économico-social, les différences politiques entre eux restent incontournables.

Le capitalisme brésilien peut s’adapter à un gouvernement Bolsonaro ou à un gouvernement Lula, comme le démontre l’expérience historique. Mais une adaptation qui se fait avec des degrés très différents de désagrément et de conflit, de méfiance et de tension. Contre Bolsonaro, quelques déclarations et manifestes. Contre Dilma Rousseff, un coup d’Etat institutionnel «avec l’appui du Tribunal Suprême, et tout le reste» [1]. La fraction la plus riche et la plus forte de la bourgeoisie veut sa propre candidature présidentielle qui défendra l’agenda libéral des ajustements structurels et la préservation du régime démocratique-électoral.

L’analogie de la lutte politique avec les échecs est amusante, mais trompeuse. Il est vrai que les échecs sont un jeu beaucoup plus complexe que celui des dames. Après tout, il y a des pièces multiples avec des mouvements et des possibilités différents, mais il s’agit toujours d’une lutte entre deux forces. Dans la lutte politique et sociale, bien que les heurts d’intérêts entre les deux classes les plus puissantes – le Capital et le Travail salarié – prévalent dans les pays développés (urbanisés), les conflits sont trop compliqués et ne peuvent se réduire à deux camps.

Pour trois raisons fondamentales: 1° ni la bourgeoisie, ni la classe ouvrière ne sont homogènes au point de ne pouvoir s’exprimer de manière unifiée travers un parti; 2° les couches moyennes, bien que politiquement fragmentées, sont suffisamment importantes pour remplir une fonction déstabilisante dans la définition des rapports de forces sociales; 3° il existe, transversalement aux classes, des groupes sociaux: militaires, policiers, intellectuels, artistes, religieux et autres qui ont leur propre poids. 

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Le paradoxe de la conjoncture actuelle est que la division de la bourgeoisie, entre le soutien à une troisième voie ou l’appui à Bolsonaro, semble sans solution. Aucun secteur important n’est prêt à soutenir Lula, du moins au premier tour. La réponse la plus simple est que le camp qui porte la responsabilité d’une décision – en premier lieu, le PSDB, le PMDB et les DEM, soit les partis qui ont obtenu de bons résultats aux élections municipales de 2020 – n’a toujours pas de leadership compétitif pour les élections présidentielles de 2022. Et, ces formations sont, dramatiquement, divisées. Mais c’est un argument «circulaire»: elles sont divisées parce qu’elles ne disposent pas d’un candidat qui puisse s’imposer, et elles n’ont pas ce candidat parce qu’elles sont divisées.

La question qui suscite le plus de réflexion dans l’analyse est de tenter d’expliquer cette impasse, qui révèle une profonde décadence. Cela nous conduit à trois considérations: 1° pourquoi un processus de renouvellement de direction n’a pas été enclenché et un leadership incontesté n’a pas émergé, cinq ans après la destitution de Dilma Rousseff en 2016 et après presque trois ans de gouvernement d’extrême droite; 2° pourquoi des fractions n’ont pas réussi à consolider un parti ou un front national de partis afin d’offrir un soutien au projet de troisième voie; 3° pourquoi elles n’ont même pas formulé un discours politique, comme expression d’un programme, qui dispose d’une certaine audience de masse.

• La première question repose sur un phénomène socio-politique complexe: l’élection de jair Bolsonaro comme traduction sous une forme charismatique d’un basculement de la majorité de la classe moyenne vers l’extrême droite, cela dans l’ambiance surchauffée par les accusations de corruption de l’opération Lava Jato, climat permettant d’attirer également les votes de secteurs populaires. Les trois principaux partis qui, entre 1994 et 2016, ont assuré la représentation politique de la classe dirigeante ont été déplacés par le coup de filet brutal qu’ils ont provoqué en mettant le feu au pays avec le coup d’Etat institutionnel déguisé en destitution (impeachment) de Dilma Rousseff.

Le sort s’est retourné contre les apprentis sorciers. Les cadres qui ont été choisis pour représenter les grands oligopoles capitalistes, pendant les mandats du Parti des Travailleurs (PT), ont été politiquement grillés, trucidés, décapités par les enquêtes du Lava Jato: Aécio Neves [gouverneur de l’Etat du Minas Gerais de 2003 à 2010, puis sénateur de cet Etat, jusqu’à sa destitution pour corruption en mai 2017] du PSDB et Sergio Cabral [gouverneur de l’Etat de Rio de Janeiro de 2007 à 2014, condamné et emprisonné en 2016] du PMDB, parmi beaucoup d’autres. Il n’est dès lors pas simple de sélectionner un nom crédible et susceptible de susciter la confiance comme de répondre à l’attente des secteurs de la classe dirigeante qui ont pris leurs distances avec Bolsonaro n’est pas simple.

Le mieux placé serait João Doria [gouverneur de l’Etat de São Paulo depuis janvier 2019, après avoir été maire de la capitale], mais il n’a pas une audience nationale et dans un PSDB fracturé il fait face pour les primaires à l’élection présidentielle à Eduardo Leite [le jeune gouverneur de l’Etat de Rio Grande do Sul depuis janvier 2019]. Sergio Moro [ancien juge fédéral qui condamna Lula, ministre de la Justice sous Bolsonaro et démissionnaire en avril 2020] a construit une image de «justicier» dans des secteurs des classes moyennes; il a quitté le pays il y a un an [engagé par une agence étasunienne de conseil aux entreprises]. Il n’a pas la force de contester la place de Bolsonaro à l’extrême droite. Et Podemos, qui dispose d’une base de sénateurs, est un parti à louer. Luis Enrique Mandetta du parti DEM (Démocrates) vient du Mato Grosso do Sul, un Etat périphérique. Il a obtenu ses cinq minutes de prestige que parce qu’il a été licencié par Bolsonaro comme ministre de la Santé, en avril 2020. Rodrigo Pacheco [président du Sénat fédéral] a l’avantage de venir du Minas Gerais, le deuxième collège électoral du pays. Mais en plus d’être inconnu, il est présenté par le PSD [parti issu des DEM en 2011] de Gilberto Kassab [impliqué, lui, en 2017 dans des affaires de corruption]. Or, le PSD est un parti qui n’a aucune insertion nationale. Simone Tebet [du MDB, avocate, vice-gouverneur de l’Etat de Matto Grosso do Sul de 2011 à 2015, sénatrice de cet Etat depuis 2015] a obtenu une certaine visibilité avec la CPI [Commission parlementaire d’enquête], mais il est très peu probable que le MDB soutienne une candidature présidentielle. Aucun de ces pré-candidats ne suscite la sympathie des grandes masses populaires.

Il reste donc Ciro Gomes – [ministre de l’Intégration nationale de 2003 à 2008 sous Lula; député du Ceara de 2007 à 2011; candidat à l’élection présidentielle en 2018, il a réuni 12,5% des suffrages; au second tour il dénonce Bolsonaro et appelle à voter pour Fernando Haddad du PT] – qui est en meilleure position, mais qui ne dispose pas encore du soutien nécessaire dans la classe dirigeante. Voilà la raison pour laquelle il se repositionne en exploitant la rancœur anti-PT, afin de tenter de surmonter les 10% donnés par les sondages.

• La deuxième question est que le déclin du PSDB (Parti de la social-démocratie brésilienne), en tant qu’axe d’une Front d’opposition libérale de centre-droit à Bolsonaro. Ce déclin n’a pas été surmonté. Et aucun parti n’a émergé qui puisse le remplacer. Tout indique que les difficultés de la fraction la plus forte de la bourgeoisie à structurer sa représentation nationale – face au défi que sera la construction d’une candidature qui devra affronter Bolsonaro et le rôle centrifuge du «centrão» [cet ensemble formations qui vit matériellement de leurs liens avec l’appareil gouvernemental] – ne seront pas dépassées avant les élections de 2022.

• La troisième est l’absence d’un discours politique un tant soit peu convaincant. Le drapeau de la défense des institutions parlementaires et juridiques du régime ne semble pas subir un souffle prononcé, sauf parmi les secteurs minoritaires de la classe moyenne. La résistance face à la politique du «choc capitaliste» de Bolsonaro, avec des privatisations, devra être mise en relief. Or ces secteurs ont peu à dire à ce sujet, de même à propos d’une campagne de lutte contre la corruption, ou encore sur le chômage, la baisse du salaire moyen, la lutte pour le droit au logement, la crise de l’enseignement public, ainsi que les revendications des mouvements féministes, noirs, LGBTIA+, la défense de l’Amazonie ou la cause indigène

Il est donc peu probable que la troisième voie puisse s’affirmer face à la polarisation entre Bolsonaro et Lula. En d’autres termes, l’élection devrait anticiper pour le premier tour le type de polarisation qui caractérise le second tour.

Mais la gauche – le PT ici – ne sera pas plus forte électoralement en défendant des idées de type centre-libérales. Politiquement, elle obtiendra moins de respect et de confiance. La gauche, si l’unification est possible dès le premier tour, ne doit pas renoncer à un programme de réformes structurelles et de mesures anticapitalistes. Elle ne doit pas non plus conclure des alliances avec des partis pourris ou des dirigeants corrompus qui démoralisent sa base. Face à la fracture bourgeoise, il y a une opportunité historique.

La main ne doit pas trembler. (Article paru sur le site d’Esquerda online en date du 16 octobre 2021; traduction par la rédaction de A l’Encontre)

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[1] Selon la formule utilisée dans une conversation «secrète», rendue publique en mai 2016, entre le sénateur Romero Jucá et l’entrepreneur Sergio Machado qui cherchaient, conjointement, à délimiter l’enquête sur la corruption: le Lava Jato. (Réd.)