États-Unis : percée des socialistes

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Entrevue avec Donald Cuccioletta, Radio-Canada, 8 septembre 2020

Les démocrates et les républicains ne semblent plus incarner à eux seuls l’antagonisme politique aux États-Unis. Entre les deux camps s’intercale un courant socialiste naissant et porté sur l’antiracisme et les luttes sociales et écologiques. C’est sur fond de crispation politique, de résurgence des démons du racisme et de poussée des extrémismes que les États-Unis abordent l’élection présidentielle du 3 novembre 2020. Si, officiellement du moins, la lutte opposera les républicains aux démocrates, tout porte à croire qu’une gauche ouvertement socialiste et de plus en plus audible tient à dire son mot, même si elle n’ambitionne pas encore la conquête de la Maison-Blanche. C’est que, comme le relève Donald Cuccioletta, chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand avec qui nous nous sommes entretenus, les grilles de lecture habituelles montrent aujourd’hui leurs limites, au moment où les lignes de fracture bougent et refaçonnent la cartographie politique d’un pays en mutation.

 

Les États-Unis donnent l’image d’un pays tiraillé par des dissensions profondes. Peut-on vraiment l’enfermer dans la traditionnelle dualité entre démocrates et républicains ou y a-t-il un autre courant qui s’impose?

Les courants que vous avez décrits s’appliquent aux États-Unis du 20e siècle : républicains à droite, démocrates au centre gauche avec différentes positions de gauche dépendamment des circonstances, de l’économie, etc. Ces deux courants-là, durant le 20e siècle et particulièrement depuis la Deuxième Guerre mondiale, ont vraiment décrit ce qu’étaient les États-Unis. D’un bord, le Parti démocrate de Franklin Delano Roosevelt qui a vécu longtemps, au-delà de John F. Kennedy ou Lyndon B. Johnson.

De l’autre côté, la droite républicaine qui, à la suite de la Deuxième Guerre mondiale, s’est développée dans un conservatisme extrêmement radical et ça a donné Richard Nixon et les autres présidents républicains. Le Parti républicain s’est consolidé depuis ce temps-là.

Au terme de la présidence de Bill Clinton, on voit que le Parti démocrate n’est plus le parti de Franklin Delano Roosevelt, de centre gauche, mais est devenu de plus en plus de centre droite, puis va se cantonner dans la droite. Les républicains vont encore se cantonner dans l’extrémisme de droite et, sous Trump, ils vont devenir le populisme d’extrême droite.

À la fin du 20e siècle, une nouvelle génération émerge. Les Afro-Américains, les hispanophones, les Autochtones, les jeunes Blancs commencent à être de plus en plus engagés dans la politique, avec l’aide de certains individus, comme Ralph Nader qui parlait d’écologie, et d’autres aussi.

À partir de 2010, un homme qui s’appelle Bernie Sanders devient sénateur et dit pour la première fois depuis 100 ans : Je suis un socialiste! Mais je suis un socialiste démocratique, pour se distancier du soviétisme, du communisme, etc. Ça a saisi le monde, ça a saisi cette nouvelle génération qui commence à s’éveiller à la politique et qui souhaite y trouver quelque chose de différent.

Donc au 21e siècle, en plus des républicains et des démocrates, il y a aussi ce mouvement socialiste à l’américaine, qu’on n’avait pas vu depuis le début du 20e siècle et qui était porté par le fameux socialiste de l’Indiana Eugen V. Debs, encore aujourd’hui très vénéré aux États-Unis.

Cette fragmentation de la société américaine est-elle d’ordre racial et ethnique seulement ou est-elle idéologique?

Elle est idéologique aussi, elle est très idéologique. Les jeunes qui veulent changer la société américaine, ils veulent le faire de façon profonde. Ils sont un peu les héritiers des années 1960 (période contestataire aux États-Unis, notamment pour les droits civiques et contre la ségrégation raciale). Maintenant, ils vont dire ouvertement : Je suis socialiste et j’aime Karl Marx. Il y a un aspect idéologique dans tout ça. On sent que, de plus en plus, ce n’est pas juste une question de politique, une façon de se rattacher à un parti politique ou un autre, c’est vraiment une question idéologique fondamentale.

Quand vous lisez les revues qui représentent ce courant-là, on retrouve des références à Karl Marx, à la révolution bolchévique (de 1917 en Russie), on va parler de la Commune de Paris (période révolutionnaire en 1871). C’est toute cette histoire qui revient, que beaucoup de générations n’ont jamais connue. Pour eux, c’est tout à fait nouveau, ils puisent là-dedans, ils vont chercher ce dont ils ont besoin. Cela fait que, finalement, aux États-Unis, il n’y a pas qu’une gauche socialiste, il y en a plusieurs.

On a vu beaucoup cette gauche récemment sur le terrain des luttes antiracistes. C’est devenu son cheval de bataille…

Absolument! Parce que pour cette jeunesse d’aujourd’hui qui se dit socialiste, oui, c’est une question de classes, c’est une question d’économie (économie capitalisme versus économie plus sociale), mais il y a aussi d’autres questions : toute l’identité sexuelle, l’identité aussi dans le sens : je suis Afro-Américain, je suis hispanophone, je suis Autochtone.

Il y a tout l’aspect culturel qui devient un enjeu politique aujourd’hui. Quand on regarde la jeunesse qui se dit socialiste, elle amène quelque chose de tout à fait nouveau à ce socialisme-là : on y ajoute tous les autres les éléments culturels, sociaux, qui sont devenus politiques, voire idéologiques. Cela démontre que l’idéologie de gauche n’est pas statique, elle évolue avec le temps, avec les nouvelles générations surtout.

C’est pour cela qu’on voit des groupes comme Black Lives Matter. Les gens sont prêts à occuper des villes, à faire face à des forces policières, ça devient violent aux États-Unis. Il y a quelque chose de beaucoup plus profond qui est en train de se créer dans ce pays-là, que je n’ai pas vu auparavant, sauf pour les droits civiques et les Black Panthers (mouvement de lutte des Noirs américains fondé en 1966), mais ça va plus loin encore. Ça va au fond même de comment les États-Unis ont été créés.

Quand on parle de racisme systémique, on fait référence à l’esclavage. On sait qu’aux États-Unis, on n’est jamais confronté à l’esclavage, jamais! C’est comme si on en faisait une abstraction.

Le racisme systémique, pour moi, il vient de là, de croire que les Noirs, hommes, femmes et enfants, ne sont même pas des citoyens de deuxième classe, mais des citoyens de troisième classe. C’est encore ça et c’est épouvantable!

Trump incarne et cristallise cette Amérique de droite, mais il ne l’a pas créée, elle était déjà là. Il n’a fait que la galvaniser en quelque sorte…

Oui, il l’a galvanisée en comprenant – pas lui, mais les gens qui l’ont entouré, comme son ex-conseiller Steve Bannon – qu’il faut aller du côté populiste. Bannon avait très bien compris que les États-Unis, c’est très populiste, ont toujours été populistes, sans que cette tendance domine politiquement et idéologiquement. Bannon a dit : c’est le temps qu’on domine, donc c’est le populisme d’extrême droite.

C’est comme ça que M. Trump a compris qu’il peut devenir président des États-Unis. Est-ce que lui-même croit à ça profondément? Je pense que, comme tout homme d’affaires, il trouve que c’est un excellent véhicule pour vendre sa salade pour pouvoir être élu.

Il y a une base pour la droite américaine. Le libertarisme de droite est né avec la révolution américaine. Ce n’est pas pour rien qu’à Washington vous avez le Cato Institute, qui est un institut d’extrême droite libertarien.

La droite a toujours existé aux États-Unis. Dans les années 1920, 1930, les gens qui étaient de la droite ont condamné Franklin Delano Roosevelt et l’ont traité de Staline, d’ami de Staline, de cousin de Staline. Ils ont même formé un comité de citoyen pour le patriotisme américain. Son rôle était de battre Franklin Delano Roosevelt qui était l’acolyte de Joseph Staline.

Plus récemment, c’est Ronald Reagan qui a fait revivre le conservatisme américain, la droite américaine, en prenant un peu l’idéologie de Margaret Thatcher (ancienne première ministre britannique), qu’on appelait le néoconservatisme.

Donc c’est Reagan qui a remis sur la map, sur le spectre politique et idéologique américain, le néoconservatisme. C’est là que la droite a comme repris conscience de son existence.

Si on a Trump aujourd’hui, c’est Ronald Reagan qui a préparé le terrain pour en arriver là.

La présidentielle de novembre prochain sera une lutte entre ces deux camps traditionnels ou pas? Cette gauche socialiste aura-t-elle son mot à dire?

La gauche socialiste, en ce moment, se présente principalement au niveau municipal et au niveau des législatures (dans les États). Parce que ça coûte moins cher et il y a moins d’obstacles à traverser. Se rendre à la présidence, à la Chambre des représentants ou au Sénat nécessite énormément d’argent, de bons contacts et une expérience politique que la gauche socialiste américaine n’a pas aujourd’hui. Elle l’avait avant, au début du 20e siècle, mais elle ne l’a plus.

Elle est en train de faire ses classes encore et c’est pour cela qu’elle se présente au municipal et dans les États. Les victoires qu’ils vont avoir là, ça va les aider à solidifier, à ancrer, enraciner l’idée du socialisme. Ils vont gérer certaines villes, ils vont gérer au niveau de certaines législatures, puis vont démontrer qu’ils sont capables de gouverner. C’est pour le long terme.

Maintenant, est-ce que la gauche socialiste va être divisée? Fort probablement. Il y a des gens qui vont dire : dans mon comté, le gars qui va me représenter à la Chambre des représentants est un républicain et je vais tout faire pour le battre. S’il faut que je me pince le nez et que je vote du côté des démocrates, je vais aller du côté des démocrates. Ça va arriver, ça.

Il y en a qui vont s’abstenir ou alors vont voter pour des socialistes au niveau municipal, au niveau des États, mais au niveau fédéral, c’est fort probable que la plupart vont tenter d’aller du côté des démocrates en espérant trouver dans leur comté […] un candidat qui a des idées progressistes, ne serait-ce que pour arrêter le républicain, qui a des chances de gagner aussi.

Les socialistes sont pris dans cette situation-là, parce que la gauche socialiste n’a pas de mouvement structuré et n’a pas de parti structuré non plus.

Ça démontre encore la faiblesse de la gauche socialiste qui n’est pas capable de vraiment proposer à la population américaine une troisième force valable, forte et enracinée.