Éthiopie: dans le Wolayta, le pouvoir serre la vis

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Le Cultural Hall du Gutura est un haut lieu de la mobilisation nationaliste wolayta. C’est dans ses murs que le gouvernement wolayta a été arrêté en août 2020. Il est depuis sous surveillance militaire ou policière. Sabine Planel

Sabine Planel, article publié dans Afrique XXI

Pourtant éloignée des combats qui font rage dans le nord du pays depuis plus d’un an, et bien que considérée comme mineure dans l’ensemble politique éthiopien, la zone du Wolayta, située au sud de la capitale, n’échappe pas à la crise. Ici aussi, les revendications autonomistes ont été violemment réprimées par le gouvernement, et l’insécurité alimentaire inquiète.

Loin du Tigray ou des fronts militaires de l’Amhara et de l’Afar, c’est toute l’Éthiopie qui traverse aujourd’hui une crise grave. Le pays est dans la tourmente depuis l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed en avril 2018, le début du conflit entre le gouvernement fédéral et la région du Tigray le 4 novembre 2020, le report des élections prévues en 2020 et finalement tenues en juin 2021 (quand elles n’ont pas été à nouveau reportées dans certains endroits1) et plus récemment la promulgation de l’état d’urgence le 2 novembre 2021 et la mobilisation martiale des populations civiles qui s’en est suivie. Pourtant très éloignée des combats et considérée comme mineure dans l’ensemble politique éthiopien, la société politique du Wolayta, une Zone2 située dans l’État-région des Southern Nations, Nationalities and Peoples (SNNPR), à 350 km au sud de la capitale, n’échappe pas à cette tempête.

Quand le gouvernement du Tigray, dirigé par le Tigray People Liberation Front (TPLF), renforce son autonomie vis-à-vis du gouvernement fédéral à l’été 2020, le Wolayta s’engage dans une dynamique similaire dont personne ne se fait l’écho. Les Wolayta sont probablement aussi nombreux que les Tigréens, mais ils sont un peuple non habesha3, ils n’ont pas influencé l’histoire politique récente du pays – en dépit du fait que l’un des leurs, Haïlé Mariam Dessalegn, ait occupé la primature de 2012 à 2018 – et sont très faiblement représentés au Parlement, où ils ne disposent que de 13 des 547 sièges – quand le Tigray en possède 38, l’Amhara 138, l’Oromia 178 et l’ensemble de la SNNPR 1234.

Marquée depuis le début du régime de l’EPRDF (la coalition au pouvoir de 1991 à 2019) par des tensions internes entre des aspirations autonomistes, dites fédéralistes, et des intérêts plus centralisateurs, leur position dans l’ensemble fédéral évolue très nettement depuis le réveil des revendications ethno-nationales ouvert par la contestation des « Oromo protests » qui débute en 2014. L’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed provoque dans la SNNPR la résurgence de doléances autonomistes multiples et potentiellement conflictuelles, notamment quant au choix de la capitale de l’Etat-région (entre Hawassa, en territoire sidama où elle se trouve actuellement, et Arba Minch, ancienne capitale d’un sous-ensemble administratif du Sud, dont le Wolayta est parvenu à s’émanciper en 2001). Mais ce n’est véritablement qu’en août 2020 que ce mouvement autonomiste atteint pleinement le Wolayta, dont les élites s’engagent alors dans une stratégie d’opposition politique frontale au gouvernement fédéral.

DES REVENDICATIONS AUTONOMISTES ANCIENNES

Les revendications autonomistes du Wolayta sont anciennes. Elles se nourrissent d’un rejet de l’assujettissement du peuple connu pour sa résistance acharnée à l’impérialisme éthiopien à la fin du XIXe siècle. C’est être ignorant que de réduire les actuels appétits autonomistes des Wolayta (et d’autres avec eux) à de simples manipulations du TPLF visant à diviser pour mieux régner. Si les élites locales se fragmentent encore quant aux moyens de parvenir à la reconnaissance d’un statut d’État-région, la demande a aujourd’hui le soutien d’une grande partie de la population.

En juin 2018, des tensions à caractère ethnique éclatent à Hawassa, la capitale de la région SNNPR, entre des populations sidama autochtones et des Wolayta qui y vivent en grand nombre depuis les années 1960 sans que leur soient reconnus les droits liés à la nationalité – particulièrement pour l’accès au sol urbain ou à l’emploi (para)-public, surtout dans les grands parcs industriels de la ville. Lors d’affrontements à Hawassa, ou dans d’autres petits bassins d’emploi de l’Oromia, entre les Wolayta et les communautés locales, la violence et la haine inter-ethnique explosent. Des Wolayta sont mutilés et brûlés afin de les priver de sépulture. L’ensemble de la société wolayta, y compris les notables cooptés par le Prosperity Party (PP) d’Abiy Ahmed, adopte des positions nationalistes et défend le projet de reconnaissance d’un État-région wolayta.

La satisfaction par le gouvernement fédéral de certaines revendications autonomistes de leurs rivaux sidama5, avec l’octroi en octobre 2019 du statut d’État-région à la Zone sidama, renforce considérablement le nationalisme wolayta, qui adopte alors des positions beaucoup plus antagonistes avec le gouvernement fédéral. Le gouvernement élu localement et certaines de ses élites décident ainsi, en dépit des règles constitutionnelles, de porter la demande wolayta directement au niveau fédéral. Cette démarche s’explique par le fait que les autorités sidama de la SNNPR bloquent leur demande depuis plus d’un an, mais aussi en raison de l’implication personnelle d’Abiy Ahmed dans les affaires locales – le Premier ministre est venu à deux reprises exprimer son soutien au peuple wolayta. Rien ne bouge cependant.

UN AFFRONT VIVEMENT RESSENTI

À l’été 2020, le Wolayta connaît une série de manifestations violemment réprimées par les forces spéciales de l’État-région. Les jeunes impriment des drapeaux d’un Wolayta autonome et scandent des slogans hostiles à Abiy Ahmed. Dans le même temps, des notables tentent à Addis-Abeba des médiations avec le Premier ministre – en vain : ce dernier ne les recevra jamais. L’affront est vivement ressenti. Alors que le gouvernement de la Zone wolayta refuse de reconnaître l’État-région sidama, le représentant élu de la Zone, Dagato Kumbe, son gouvernement ainsi que d’éminentes personnalités locales sont arrêtés le 28 août 2020. Les membres du gouvernement ne seront libérés que dix mois plus tard, juste avant le premier scrutin électoral du 21 juin 2021.

Au lendemain de cette vague d’arrestations, la région est placée sous administration militaire. L’entrée en guerre du gouvernement fédéral le 4 novembre 2020 suspend officiellement le traitement des affaires internes. Mais en réalité, l’union nationale et martiale voulue par le Premier ministre entraîne un renforcement de l’Etat-Parti, notamment dans les administrations de niveaux inférieurs. Les différentes structures de mobilisation nationaliste sont alternativement cooptées et réprimées.

Un puissant mouvement de la jeunesse, appelé yelega, apparaît après les violences de l’été 2018. Il se compose d’une myriade de cellules voire d’individus plus ou moins actifs sur les réseaux sociaux. Le mouvement se structure rapidement, s’implante dans les campagnes puis se scinde en deux branches principales. L’une décide d’intégrer les structures de l’État-Parti pour mieux porter l’agenda nationaliste. Un leader historique du mouvement6 a ainsi été désigné en avril 2021 comme candidat du PP pour les élections, puis finalement emprisonné début septembre, peu avant le deuxième scrutin. L’autre branche décide de s’opposer au gouvernement fédéral et fonde en avril 2019 un nouveau parti, le Wolayta National Movement (WNM).

DES COOPTATIONS POUR RÉDUIRE AU SILENCE

La période est politiquement très dense, les partis nationalistes tentent à la fois de se structurer et de se fédérer. Dans le Wolayta, une coalition nationaliste, « Tussa » (« Pilier » en langue wolayta), s’est constituée en regroupant le Wolayta Democratic Front, un parti d’opposition en sommeil depuis sa fondation au début du régime d’EPRDF, et le jeune WNM. Elle véhicule un discours de rassemblement qui entre en contradiction avec la lecture, entretenue par le PP, d’une nation wolayta divisée. Toutefois, ces efforts n’ont pas résisté aux bouleversements du calendrier électoral : le WNM se retire du second scrutin, « Tussa » disparaît des urnes et le PP est déclaré vainqueur. La coalition « Tussa » s’était engagée dans des alliances – interrompues précocement par la pandémie – avec une opposition fédéraliste associant le TPLF et l’Oromo Federalist Congres, ainsi que d’autres partis au rayonnement plus régional.

La traque aux soutiens de l’opposition – nationaliste en l’occurrence – est graduellement mise en œuvre par l’appareil d’État-Parti. Des associations communautaires sont réprimées. En septembre 2020, un responsable du WNM reçoit de son employeur, une structure parapublique, une lettre d’avertissement lui demandant de renoncer à ses fonctions politiques s’il veut conserver son emploi. Un haut-responsable de l’Université du Wolayta, candidat du Prosperity Party pour les élections régionales, limoge certains de ses collaborateurs, jugés trop proches de l’opposition. Dans le même temps, la cooptation s’accélère dans le but de réduire au silence certaines figures de la contestation. L’un des fondateurs du mouvement yelega, est recruté dans les bureaux du tourisme de l’administration wolayta et un responsable du WNM obtient un poste à l’Université du Wolayta dans les mois qui suivent la fondation du parti : il abandonne dans la foulée ses fonctions politiques.

Aujourd’hui, les cooptations sont plus rares. Après une première vague d’arrestations à la faveur de la campagne électorale, l’état d’urgence a permis l’emprisonnement de plusieurs opposants de second rang. Les forces spéciales vont chercher directement dans les maisons les individus suspectés d’avoir participé à des meetings politiques. Pour ce faire, elles forment et encadrent des brigades de « volontaires » civils, les National Defence Forces. Le 20 novembre 2021, un cadre du WNM a été arrêté sur son lieu de travail, à Addis-Abeba.

L’ARMÉE COMME VOIE DE SORTIE

Alors que les diverses structures nationalistes cherchent à le mobiliser, le peuple du Wolayta, majoritairement paysan, se désengage de cette quête nationaliste. « Que ce soit “Tussa” ou PP, pour nous c’est pareil. De toutes façons, tous ces gens ils se servent, iIs ne s’intéressent pas aux paysans, expliquait un agriculteur peu avant le scrutin de juin 2021. Mais si l’on doit choisir, alors on choisira les nôtres. »

La guerre et la sécheresse ont provoqué des pénuries alimentaires dans le nord et le sud/sud-est du pays. Dans le Wolayta, ce sont à l’inverse les précipitations trop abondantes de la dernière saison pluviale qui ont endommagé des récoltes. L’inflation touche particulièrement les denrées alimentaires. Le quintal de teff, une céréale originaire des hauts plateaux éthiopiens, surtout consommée en ville dans le Wolayta, est ainsi passé de 3 000 birr (près de 54 euros) en juin dernier à 5 000 birr (près de 90 euros) aujourd’hui. Les prix du maïs, du blé et de l’orge, du beurre et des œufs ont plus que doublé. Les tensions sociales et la petite criminalité sont déjà très perceptibles dans la capitale régionale et ses environs. Elles favorisent un renforcement du contrôle sur la population opéré par les notables : jadis soutiens de la cause nationaliste, ils sont aujourd’hui avant tout soucieux de faire respecter l’ordre.

En outre, l’État fédéral et son armée offrent pour l’heure un débouché attractif, volontairement choisi par de jeunes paysans sans ressources, et depuis peu sans nourriture. Le sens politique de cet engagement échappe à la plupart de ces nouvelles recrues qui lisent le conflit dans un contexte de censure des médias locaux, et tout particulièrement des radios communautaires, très écoutées dans les campagnes.