France : le retour à l’école dans le chaos

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Par Faïza Zerouala, Médiapart, 6 mai 2020

C’est le point sensible du déconfinement. La reprise progressive de l’école relève du casse-tête et provoque des angoisses inédites. Les messages arrivent peu à peu, dans les boîtes électroniques des parents, pour les avertir des nouvelles conditions d’accueil de leurs enfants.Variables d’une ville à l’autre, d’un département à l’autre, et même d’un établissement à l’autre.

Un enseignant explique que les enfants de soignants, assistantes sociales, policiers, gendarmes, pompiers, personnes de préfecture et enseignants, dont les deux parents travaillent à l’extérieur, sont prioritaires pour être accueillis à l’école.

De son côté, pour anticiper les désillusions, une enseignante d’une maternelle du sud de la France les prévient par mail, lettres capitales incluses, qu’« une journée d’école APRÈS LE CONFINEMENT ne ressemblera pas du tout à une journée d’école AVANT LE CONFINEMENT ! ».

Et c’est peu de le dire. Depuis la publication des protocoles sanitaires à mettre en œuvre dans les écoles en vue de leur réouverture, la perplexité règne. Les directeurs et directrices d’école se demandent comment parvenir à appliquer cette somme d’exigences strictes pour des enfants encore petits, en maternelle et en école primaire, sans les traumatiser.

Les personnels, masqués, vont devoir insister auprès des élèves pour qu’ils se lavent les mains à intervalles réguliers, qu’ils respectent la distance de sécurité d’un mètre au moins entre les personnes. L’architecture des classes doit être repensée pour faire en sorte que tous les bureaux soient espacés d’au moins un mètre, que les jeux partagés et manipulés par les élèves soient débarrassés, que les feutres et autres crayons soient désinfectés. Chaque groupe ira tour à tour en récréation. La circulation dans les couloirs, la cour et la classe sera organisée par un marquage au sol. Bref, la vigilance des enseignants devra être de tous les instants.

C’est le branle-bas de combat dans les écoles. Il faut rouvrir en priorité les classes de grande section de maternelle, de CP et de CM2, et former des groupes de 10 élèves maximum en maternelle, 15 dans les autres niveaux. Une circulaire diffusée le 4 mai précise les conditions de la reprise pédagogique et les objectifs en ce domaine.

La scolarisation des élèves en présentiel repose « sur le libre choix des familles, l’instruction restant obligatoire. Ceci implique que l’élève qui n’est pas en présentiel reste en lien avec son école et suit un enseignement à distance ».

Alors, pour dissiper les inquiétudes, le président de la République et son ministre de l’éducation nationale ont fait ce qu’ils maîtrisent à la perfection : une opération de communication. À la mi-journée, mardi 5 mai, les deux hommes politiques se sont invités dans l’école Pierre-de-Ronsard, à Poissy dans les Yvelines, affublés de masques en tissu dit « grand public » pour une visite Potemkine. Le choix de Poissy n’est d’ailleurs pas le fruit du hasard, puisque son maire, Karl Olive (DVD), soutient la politique du gouvernement et la réouverture des écoles.

Il y a huit élèves dans cette salle de classe, tous des enfants de soignants ou de professions prioritaires, intimidés par le président de la République leur demandant s’ils connaissent les gestes barrières. Un autre est tétanisé face aux questions de Jean-Michel Blanquer.

« On a besoin de faire revenir les enfants à l’école », a estimé Emmanuel Macron. « Pour un enfant, rester deux mois à la maison, c’est très traumatisant, estime le président de la République. Je l’ai dit, ça doit être progressif et concerté, c’est-à-dire qu’il faut bien le faire. Le 11, dans la plupart des écoles, ça sera une journée de prérentrée, comme on le connaît quand on fait la rentrée scolaire. […] Et le 12, ou le 14, et là il faut laisser sur le terrain les choix […], on va accueillir progressivement les enfants. »

Les établissements – grande section maternelle et primaire dans un premier temps – pourront ouvrir quelques jours plus tard si les conditions sanitaires ne sont pas réunies. « On ne dira jamais à un enseignant de venir travailler physiquement si les conditions ne sont pas réunies », a tenté de rassurer Emmanuel Macron. Les acteurs des mondes culturel et sportif pourraient être mobilisés, « sur la base du volontariat », pour occuper les enfants au cours de temps « pédagogiques mais non scolaires ».

Le chef de l’État justifie ce retour à l’école par la volonté de ne pas creuser les lacunes de certains. « Mon objectif est que les enfants qui décrochent, en difficulté, trouvent une école ouverte, avec des horaires aménagés », a déclaré le chef de l’État. « Je veux plutôt une bonne rentrée, qu’une rentrée en nombre », a-t-il expliqué, assumant ainsi que seule une poignée d’enfants allait être accueillie.

« Le virus est toujours là, il faut être très prudents. Je comprends les angoisses, les inquiétudes des maires. Pas un maire ne m’a dit qu’il ne voulait pas rouvrir les écoles. »

Cette opération de câlinothérapie se voulait à destination des parents mais aussi des maires, dont les voix protestataires se font de plus en plus entendre.

Ce week-end, 331 maires d’Île-de-France, dont la maire de Paris Anne Hidalgo, avaient signé une lettre ouverte destinée à Emmanuel Macron, publiée sur le site de La Tribune, pour demander « solennellement » le report de la rentrée, faute de pouvoir l’assurer dans de bonnes conditions matérielles.

À l’évidence, les situations seront disparates à travers le territoire. À Paris, la mairie a demandé d’accueillir en priorité les enfants de soignants, d’enseignants, des forces de l’ordre, de pompiers, de commerçants et d’employés municipaux, comme c’est le cas depuis le début du confinement. À partir du 14 mai, l’accueil sera élargi aux niveaux « charnières », soit la grande section, le CP et le CM2. Puis ouvert aux enfants des agents de la RATP et de la SNCF, aux élèves considérés comme les plus vulnérables sur le plan scolaire et à ceux en situation de handicap. Ce qui ne devrait représenter pas plus de 15 % des élèves.

À Saint-Avold, en Moselle, le maire estime que « le protocole sanitaire qu’impose le ministère de l’éducation nationale demande de tels moyens matériels et humains qu’il est impossible à mettre en œuvre pour assurer une sécurité qui, de toute façon, serait bien relative », et, « surtout, le Conseil scientifique préconisait une rentrée en septembre ».

Pour sa part, la maire de Pignan, dans l’Hérault, trouve qu’il y a « trop d’incertitudes » et « ne veut pas faire courir de risques aux enfants et au personnel ». Après consultation des parents d’élèves et du conseil d’école, la maire a formalisé sa décision dans un arrêté. Trois syndicats d’enseignants (SNUipp-FSU, SE-Unsa, Sgen-CFDT) appellent de leur côté à différer la réouverture des établissements scolaires au 18 mai.

Sur le terrain, Zoé*, directrice d’école maternelle dans une petite ville de Normandie avec une seule école, a la chance d’avoir une mairie très à l’écoute de ses demandes. Car préparer cette rentrée dans ces conditions n’est pas une sinécure.

Dans un premier temps, elle va uniquement accueillir les grandes sections, divisées en deux groupes. Elle accueille aussi les enfants prioritaires des personnels soignants, gendarmes, enseignants. En maternelle, il y a beaucoup de tables collectives pour six enfants. Elle va devoir placer un enfant par table pour éviter qu’ils soient face à face. Elle pourra, pour des raisons de place, accueillir seulement huit ou neuf enfants.

Zoé a demandé à la municipalité de lui fournir deux barrières en métal pour pouvoir diviser l’espace de la cour de récréation en deux, afin d’éviter le mélange et les échanges entre les enfants.

Elle a rédigé son propre protocole et commencé à expliquer aux parents le nouveau visage de l’école, dès le week-end dernier. Elle ne pourra pas, entre autres, aider leurs enfants dans des gestes aussi anodins que la pratique de l’écriture cursive pour former des lettres ou le positionnement du stylo. Certains parents ont changé d’avis après lecture et ne remettront pas leurs enfants. D’ores et déjà, elle a expliqué aux parents que les enfants qui ne respecteront pas les règles édictées ne seront plus accueillis.

Les petites sections ne pourront pas revenir car les enfants y ont encore besoin de leur doudou, proscrit, et les lits pour la sieste sont très proches les uns des autres. « Ça demande beaucoup de manutention pour enlever tous les bancs, pour ne pas tenter les enfants de s’asseoir les uns à côté des autres. On va tout mettre dans la bibliothèque puisque les enfants ne doivent pas toucher aux livres. »

Zoé attend de voir comment se dérouleront les premières semaines avant de déterminer s’il est possible d’accueillir les moyennes sections, s’il y a peu d’enfants. « Il n’y aura pas de doudous, pas de sieste car les Atsem [les agentes territoriales spécialisées des écoles maternelles – ndlr] vont péter les plombs si elles doivent laver les couvertures tous les soirs. » Parmi les multiples inconnues, elle se demande comment sera répartie leur charge supplémentaire de travail.

L’urgence sociale de la reprise

Julie*, directrice d’une école maternelle REP d’une ville moyenne en Seine-Maritime, est submergée par la charge administrative – un problème déjà soulevé après le suicide de Christine Renon –, liée cette fois-ci à la reprise. Pour elle, il s’agit de beaucoup de dérangement pour pas grand-chose sur le plan pédagogique. « On a compté le nombre de jours qu’il nous reste : il y a 26 jours d’école. Avec tous les documents à rédiger, et les mails tout le temps, à n’importe quelle heure, on se dit qu’on nous embête pour 13 jours d’école par groupe avec la rotation. »

Julie craint aussi que les enfants ne vivent mal psychologiquement cette somme de contraintes. « On va les parquer huit heures par jour, je trouve ça violent. Si un enfant tousse et se blesse, comment fait-on pour le soigner si on ne peut pas s’approcher à moins d’un mètre ? » La question de la responsabilité pénale joue aussi, selon Julie, dans le fait de rouvrir ou non. « Il faut un payeur. Ce sera l’enseignant ou le directeur… »

Elle-même n’est pas rassurée. La directrice considère que le matériel de protection est insuffisant. Les masques en tissu ne sont pas assez protecteurs et les enseignants n’ont pas de blouse. Seule la moitié des enseignants, trois, vont reprendre. Les autres sont fragiles ou vivent avec des personnes vulnérables au virus. Cinq élèves sur les 45 que compte la grande section devraient retrouver le chemin de l’école. « Si les parents voient que ça se passe bien, plus d’enfants vont revenir. Et là, je ne sais pas comment je vais faire. »

Elle regrette le flou des critères d’accueil. Julie développe. « Le gouvernement devrait être clair et assumer qu’il s’agit d’un pôle d’accueil pour les enfants. Si l’ordre avait été d’accueillir les plus fragiles, on aurait eu un levier, on les aurait fait venir. La vérité, c’est qu’on n’a pas envie d’avoir 50 élèves à gérer, car on n’est pas assez protégés pour ça. »

Rodrigo Arenas, coprésident de la FCPE, considère que le volontariat des parents prôné par le gouvernement est une « tartufferie ». Notamment parce que des parents vont perdre une partie de leurs revenus s’ils ne parviennent pas à fournir une attestation prouvant que leur enfant ne peut être accueilli à l’école.

La fédération de parents d’élèves a sondé 2 000 parents. Une large majorité refusent de remettre leurs enfants à l’école car ils craignent qu’ils ne contractent le Covid-19, les conditions de sécurité n’étant pas réunies, selon eux.

Stéphane Bonnéry, professeur en sciences de l’éducation à l’université Paris VIII, estime de son côté que la question de la reprise de l’école s’est enferrée dans « un faux débat » autour de la date de retour en classe. L’enjeu véritable, selon lui, étant plutôt de s’interroger sur le type d’école qu’on propose aux enfants et le moyen de raccrocher. « Il vaut mieux reprendre bien tous ensemble le 1er juin que faire semblant de reprendre le 11 mai, sinon ce système à deux vitesses sera pérennisé. » 

Le professeur en sciences de l’éducation ne décèle aucun choix possible dans ce retour. Les familles contraintes de travailler et surtout de se déplacer vont être forcées de mettre leurs enfants « dans une garderie améliorée, pour que les travailleurs d’exécution aillent travailler pour leur patron. Il n’y aura pas de brassage social. Les classes favorisées et moyennes vont prendre l’habitude de suivre des cours en ligne et les autres auront une école minimale, comme dans les pays anglo-saxons. Le gouvernement profite de la crise pour mettre fin à l’école publique pour tous ».

Pour Stéphane Bonnéry, il faudrait dédoubler les classes, pour éviter de choisir les enfants qui pourront revenir. Il faudrait aussi réquisitionner des locaux, embaucher des enseignants et titulariser les précaires. Il s’inquiète également des finances des petites communes, qui se sont vu supprimer la taxe d’habitation. Sans ces ressources précieuses, comment vont-elles pouvoir financer le nettoyage des écoles plusieurs fois par jour, par exemple ?

Le retour à l’école suscite des interrogations et dilemmes forts chez les directrices d’école. Les conditions de reprise leur semblent irréalistes mais, dans le même temps, elles aimeraient que les élèves en difficulté sociale et scolaire reviennent. Zoé regrette en effet que ceux-ci ne soient pas volontaires pour la reprise, « par peur d’être confrontés au virus ». Elle explique aussi qu’il est difficile d’aider les enfants qui ont un risque de maltraitance et que sa marge de manœuvre est faible. Elle ne peut rien faire, à part appeler les parents et leur demander de ramener les enfants.

Vingt-six élèves et deux enseignants devraient revenir, ainsi que les cinq enfants prioritaires. Des groupes de six ou sept élèves seront confiés aux enseignants, chaque semaine. Zoé doit aussi continuer d’envoyer chaque semaine à tous les élèves un plan d’activités, avec des activités ritualisées et des coloriages ludiques. « Il ne faut pas creuser l’écart avec ceux qui ne reviendront pas à l’école. »

Car en toile de fond de cette reprise, la question des inégalités entre élèves est prégnante. Le président de la République et le ministre de l’éducation nationale en font même leur argument principal. La directrice d’école sait que cette interruption de l’école fera des « dégâts, mais ponctuels ». Il y a environ 15 élèves par classe dont elle n’a aucune nouvelle. « Ils perdent les habitudes écolières », regrette-t-elle. Mais elle croit au fait que les enfants de maternelle mûrissent rapidement et savent s’adapter.

Zoé est claire. Selon elle, il n’y a aucune utilité pédagogique à cette reprise, surtout si les enfants en difficulté ne viennent pas. « Si on voyait leurs noms dans les listes à accueillir, on se sentirait utiles. Certains enfants, je ne comprends même pas pourquoi ils viennent, car ils sont issus de familles favorisées et leurs parents sont cadres. Certains parents m’ont aussi dit : “La semaine où vous ne l’accueillez pas, je fais comment ?” »

Julie est partagée quant à l’urgence de cette rentrée. Elle rapporte que le lien social des enfants des familles défavorisées n’a pas été totalement rompu, puisque certaines cohabitent dans les immeubles et ont continué, malgré le confinement, à se voir. Et dans son école aussi les parents refusent que leurs petits reviennent, à cause des règles drastiques mises en place.

La directrice relève que le confinement a accru son inquiétude vis-à-vis des familles fragiles. Certaines avaient des rendez-vous dans des structures pour des bilans psychologiques et moteurs qui ont été repoussés en raison de l’épidémie. « Il faut les relancer pour qu’elles prennent de nouveaux rendez-vous et cela va être difficile de les récupérer. Certaines familles me disent que revenir à l’école en septembre, ce sera pareil que maintenant. Or cela va être difficile de rattraper cette perte du rythme de l’école. Certains enfants vivent dans des familles qui ne parlent pas le français, ils vont avoir du mal à se remettre dans le langage et l’apprentissage de la langue. »

Stéphane Bonnéry, le professeur en sciences de l’éducation, en est persuadé, ce confinement scolaire doit être arrêté : « Tous les enfants souffrent de la fin de l’école. Pour les enfants de familles éloignées de l’école, il est compliqué de redémarrer la machine après deux mois. Si on n’apprend pas avec les copains de l’école, ce n’est pas l’école mais du préceptorat. » Le professeur a beaucoup travaillé sur le décrochage scolaire. « On sait que pour des élèves qui ont des fragilités dans l’apprentissage, une anicroche, un décès dans la famille ou même quand la neige empêche l’accès à l’école ou que l’élève est malade deux semaines, et il est dur de raccrocher. Quelque chose qui leur coûte déjà demande de mobiliser des ressources. »

Il considère que plus l’absence d’école va durer, plus le problème va s’exacerber. « Les élèves solides s’y remettront. Eux, ils n’ont jamais lâché, car ils ont des livres, des ressources pédagogiques et des chambres. » Des parents estiment aussi qu’il faut resociabiliser les élèves.

De son côté, Rodrigo Arenas considère qu’espérer compenser les inégalités générées par la coupure est illusoire. « L’école est le seul outil de l’État pour lutter contre les déterminismes et prendre soin des enfants de milieux défavorisés. Aujourd’hui, il ne répond pas à cette question. On ne rattrape pas ces gamins, on les a déjà perdus depuis longtemps. L’école ne fait rien pour eux, ce système n’est pas fait pour ces gamins. Ça fait deux mois que nous expliquons qu’il faut rouvrir les lieux d’accueil pour accueillir tous les enfants. Car la priorité n’est pas l’école, la priorité, c’est l’état psychologique des enfants qui se font tabasser, violer et qui n’arrivent pas à manger car leurs parents n’ont plus d’argent. »

Le président de la fédération de parents d’élèves estime quant à lui que les enfants pourront rattraper leurs lacunes en un, deux ans, si l’on innove et si l’on crée, par exemple, des classes multiniveaux. « Il faut accepter que l’école n’est pas le Grand Meaulnes avec un iPad. »