Haiti : la « Communauté internationale » et la « banditocratie »

0
666

Peterson DEROLUS, 18 septembre 2021

Les Noirs se tirent dessus, pourtant les armes ne viennent pas d’Afrique. Youssoupha, dans Black-out

 

Ayiti, 217 années après son indépendance, est sous tutelle de la « Communauté internationale » formée de plusieurs anciennes Métropoles coloniales. Ayiti, back-yard des États-Unis d’Amérique qui s’est autoproclamé gardien de la paix dans le monde, vit un phénomène insidieux, dévastateur qui est la « Banditocratie ». Cette dernière peut être définie comme un régime où ce sont les « banditocrates[1] » qui sont au pouvoir, avec pour force répressive parallèle à la police des bandes armées ou des bandits. En bref, c’est l’assiègent de l’État et de la population ayitienne par les banditocrates et les bandits. Ce phénomène qui est d’actualité, dans son internalité trouve sa raison d’être dans la course à l’enrichissement où la prise du pouvoir à tout prix est utilisée comme moyen, les bandits comme outils et la peur comme méthode. Nombreuses sont des autorités qui sont devenues riches en se donnant un poste étatique. Sont aussi nombreuses les révélations qui font le lien entre des autorités et des bandits. Prenons en exemple, le chef bandit Odma de l’Artibonite qui a déclaré avoir reçu des armes du Député Profane[2]. Ou encore, le Sénateur Gracia Delva qui se vantait être constamment en pourparlers avec le chef de gang Arnel Joseph, selon l’ancienne Commission d’Éthique et anticorruption du Sénat ayitien[3]. Même le plus influent des chefs de gang actuel, Jimmy Cherizier alias « Babekyou » avoue que ce sont les bourgeois et les politiciens corrompus qui lui ont fourni des armes. Donc, la ruée vers la richesse à tout prix par l’accaparement du pouvoir politique a facilité non seulement la création des gangs armés, des bandits, mais aussi, elle les a entretenus en les donnant armes, minutions, argents, protections et certaine fois, le privilège de nommer certaines personnes à certains postes clés. Certains bandits se font sécuriser par la Police Nationale d’Haïti (PNH). Certains circulent dans les voitures avec des plaques d’immatriculation officielles. À force de côtoyer des officiels de l’État, certains bandits sont devenus politiciens et se portent candidats lors des élections et se font élire. C’est ce qui explique que pendant les dernières élections de 2015 et de 2016, le Parlement reflétait un arsenal de bandits et de voyous. Il en était de même au niveau des Collectivités territoriales. D’autres sont devenus ministres, Directeurs généraux et d’autres postes stratégiques des institutions républicaines.

Ce phénomène ne peut être seulement appréhendé dans son internalité, c’est-à-dire à l’enrichissement ou la main mise sur les ressources du pays par la classe politique, les bourgeois par le biais du pouvoir, elle doit être aussi comprise ou interprétée comme un choix politique, idéologique, économique de la Communauté internationale à l’égard d’Ayiti. D’abord, les pays de la Communauté internationale sont pour la plupart des grands fabricants d’armes. Étant l’un des produits clés du capitalisme, l’arme doit à tout prix être consommée, car pour ces capitalistes, l’argent importe au détriment de la vie, de l’environnement, de la culture[i]. Les armes doivent trouver un marché et des acheteurs. Dans cette perspective, la banditocratie instaurée en Ayiti est le cadre par excellence pour le développement de ce marché d’armes et de minutions. Toutefois, il n’y a pas que les motifs économiques qui justifient le comportement de la Communauté internationale. Leur inaction peut être aussi appréhendée comme un choix politique et géostratégique. Le service ou l’occupation militaire est une activité économique rentable, aucune mission militaire ne saurait établir la paix, car cette dernière est aux antipodes de leur raison d’être. Elle sert d’alibi à l’implémentation des projets, politiques coloniales néolibérales, du pillage des ressources naturelles. Elle justifie la fabrication, la commercialisation d’armes et de minutions. Cela étant, la communauté internationale qui a ses intérêts dans le marché de l’armement participe à tout prix à l’instauration du chaos en créant « l’instabilité » économique et politique, en détruisant les bases de notre économie, de l’agriculture paysanne, en légitimant des élections frauduleuses, anti-populaires et en soutenant des personnes à moralité douteuse dans des fonctions prestigieuses de l’État au mépris de toutes dénonciations et de tous rejets de la population ayitienne.

L’éradication de la « banditocratie » est un enjeu de taille. Les bandits ne sont pas des hors-la-loi, ils font la loi. Certains ont même osé se nommer « bandit légal ». Ce sont eux qui contrôlent et dictent notre manière de vivre dans le pays, nous assujettissent à leur loi. L’État n’est pas contre le banditisme, il en est à la base. Les pays de la Communauté internationale n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. Lutter contre la « banditocratie » est une nécessité. Ni les acteurs nationaux bénéficiaires de ce système ni la communauté internationale capitaliste raciste n’accepteront la destruction de leur propre système sans mobiliser un arsenal répressif. La Communauté internationale capitaliste et raciste et les « banditocrates » n’accepteront jamais un accord ayitien anti-banditocratique. D’où leur motivation pour l’organisation d’une élection banditocratique, afin d’assurer la pérennisation de la « banditocratie » en Ayiti. Pour échapper à la régénération de la « banditocratie », il faut rejeter les solutions des banditocrates en construisant un rapport de force anti-banditocratique, notamment par la sensibilisation, l’éducation conscientisante, la mobilisation populaire et l’entreprise d’autres modèles de relation internationale.

 

[1] Les banditocrates sont ceux et celles qui croient et recourent à la force répressive des bandits, des gangs armés pour accéder au pouvoir de l’État.

[2]  https://www.youtube.com/watch?v=6N4HtgKhVDc

[3] https://www.youtube.com/watch?v=DL2GLO7EmUA

[i] De 2004 à 2019, soit quinze (15) années après la Mission des Nations-Unis pour la Stabilité en Haïti (MINUSTHA), les groupes armés sont passés de 34 à 100 groupes armés en Ayiti selon la Commission Nationale de Désarmement, de Démantèlement et de Réinsertion des individus désarmés (CNDDR). Deux années après, le Task Force de la Stratégie Nationale pour le Désarmement, le Démantèlement des groupes armés et la Réinsertion des individus désarmés (SNDDR) a identifié 162 groupes armés sur l’ensemble du territoire, avec un potentiel supérieur à 3000 hommes et plus de 500 mille armes illégales son en circulation en Ayiti[i], malgré l’embargo émis sur Ayiti concernant l’achat d’armes.