Haïti : appel à la solidarité des camarades de la Centrale Continentale des Travailleurs et Travailleuses de l’Éducation  (CTE)

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Camille Chalmers, Porte-parole Pati RASIN Kan Pèp La et Josué Mérilien, Coordonnateur de l’Union Nationale des Normaliens/nes d’Haïti (UNNOH) et  Membre du Directoire de Konbit des Organisations syndicales, politiques et populaires, 24 juin 2021

La révolution haïtienne, résultat de la première révolte d’esclaves réussie de l’histoire de l’humanité, a changé l’ordre mondial, colonial, raciste et esclavagiste. Elle a constitué un grand espoir pour le monde noir et pour tous les peuples opprimés du monde en quête de liberté et de bien-être collectif. Christiane TAUBIRA a mis en évidence ce qu’Haïti représente pour le monde et les noirs en particulier en ces termes : « Ce n’est pas à moi seule que le peuple d’Ayiti a ouvert les avenues d’un monde de justice et de fraternité. Ce fut aussi au monde noir, dans son entier, qui y reconnaît la première République Indépendante, arrachée puis codifiée par d’anciens esclaves,  édifiée à la morgue de l’empire colonial. Ce fut aussi un cadeau pour le monde opprimé dans sa quête de référence et de modèle dans un univers non seulement hostile, mais qui, comme l’assénait Frantz Fanon, déjà s’emparait de son passé pour le défigurer, le distordre.[1] »

La révolution haïtienne mise en place à la suite de la grande victoire de la Bataille de Vertières marquant, suivant l’historien français, Jean-Pierre Le Glaunec et d’autres, le triomphe du droit à la vie,  à la liberté et à la citoyenneté, donc des Droits de l’homme, a suscité du coté des puissances impérialistes racistes, liberticides, anciennes puissances esclavagistes, « des craintes et rancœurs historiques non encore digérées et dépassés après plus de deux siècle[2]s ». Car, « Cet évènement exceptionnel, considéré par certains comme étant le plus grand du XIXe siècle, inquiéta beaucoup les puissances esclavagistes, coloniales et racistes du moment qui se sont liguées contre ce nouvel État . La présence d’Haïti dans le concert des nations a été mal vue et mal accueillie par ces puissances qui la considèrent comme une véritable menace qu’il importe de conjurer à tout prix. », estime J. Merilien[3] .

C’est la raison pour laquelle ces dernières tentent présentement, à travers le Core group et l’oligarchie locale de faire basculer tous les acquis de cette révolution qui a ouvert cette nouvelle ère l’historique antiraciste, anti-esclavagiste, anticoloniale. Elles entendent transformer Haïti en un pays paria, dépourvu de dignité nationale, de souveraineté nationale, incapable de prendre en main son destin et condamné à rester sous le contrôle quasi-total de l’impérialisme yankee. Bref, Elles veulent transformer Haïti en un véritable enfer pour le peuple haïtien pour l’obliger à l’abandonner. La fédération des gangs mise en par le pouvoir criminel actuel avec l’appui d’Helen La Lime, la Représentante spéciale du Secrétaire général pour Haïti et cheffe du Bureau intégré de l’ONU dans le pays (BINUH), de Michèle Sison, ‘ambassadrice américaine en Haïti et autres, semble s’inscrire dans cette logique criminelle.  Il s’agit, dans ces conditions, pour les militants/tes du changement du monde entier, les véritables amis/ies d’Haïti de se lever pour défendre la révolution haïtienne qui n’appartient pas seulement aux Haïtiens/nes mais à l’ensemble de l’Humanité.

Défendre la cause haïtienne, c’est revendiquer la primauté du droit constitutionnel bafoué par la plus haute instance de décision des Nations-Unies, à savoir le Conseil de Sécurité. Sans gêne aucune, le Conseil de Sécurité a accueilli le 22 .février 2021, M. Jovenel Moise, en qualité de président de la République alors que son mandat, d’après la constitution haïtienne, a pris fin depuis le 7 février 2021. C’est donc un usurpateur de titre et l’ONU a ainsi cautionné l’illégalité, l’inconstitutionnalité. Mais cela ne s’arrête pas là. Environ quatre mois plus tard, les Nations-Unies récidivent et déchirent publiquement la Constitution haïtienne quand le Conseil de Sécurité reçoit, le 17 juin 2021, un prétendu Premier ministre, Claude Joseph, nommé par le même usurpateur du titre de président, Jovenel Moise.

Au résumé, Haïti, seul pays du continent sous tutelle du Conseil de Sécurité, est transformé en un territoire colonial des Etats-Unis piloté par l’ONU, à coup de résolutions, les unes les plus insultantes que les autres. Sans doute, la prochaine résolution en préparation envisagera le débarquement de nouvelles troupes pour ligoter davantage la souveraineté d’Haïti et poursuivre cette néo-colonisation.

Dans cette dynamique de lutte pour la sauvegarde des acquis de la révolution haïtienne, la fondation de la Centrale Continentale des Travailleurs et Travailleuses de l’Éducation  (CTE) est saluée favorablement par le Peuple haïtien en lutte et les travailleurs et travailleuses de l’éducation. Elle représente, en effet, un moment important dans l’histoire de la lutte des peuples en Amérique pour leur émancipation totale, leur autodétermination et celle des travailleurs et travailleuses de l’éducation pour de meilleures conditions de vie et de travail et une éducation publique émancipatrice qui forme des citoyens/nes lucides, critiques, engagés/es. Cette centrale syndicale qui s’inscrit dans une logique anti-impérialiste, anti oligarchique est porteuse d’espoir pour tous les peuples de l’Amérique victimes de la domination des puissances impérialistes particulièrement le peuple haïtien qui en ce moment est en situation de grande détresse. Il est victime d’une insécurité étatique planifiée,  d’une gangstérisation d’État entrainant ainsi une violence inouïe et une terreur cyniquement organisée par l’équipe au pouvoir avec la complicité d’une puissante frange de la Communauté Internationale.

Nous assistons à la violation quotidienne et systématique des droits fondamentaux de la population (droit à la vie, à la sécurité, à la liberté. à l’alimentation, droits syndicaux…). La population fait face à une situation de précarité aigue. Les chiffres qui suivent sont parlants : parmi les institutions sanitaires du pays, 46,76% relèvent du privé, 37,21% du public et 16,03% sont mixtes[1]. Dans les hôpitaux publics, les personnels de santé n’ont pas toujours les matériels requis pour assurer des soins de qualité à la population. Par ailleurs, le personnel de santé essentiel est de 6,34 pour 10 000 habitants. Cet effectif est largement inférieur au minimum établi par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) à savoir 25 pour 10 000 habitants. Quant au nombre de lits d’hôpitaux, Haïti ne dispose que de 6,86 lits pour 10 000 habitants[2].

La situation en matière d’éducation s’est excessivement empirée sous le régime criminel PHTK. « La part du budget y relative connait une baisse significative.  De 17% en 2015, elle a chuté à 9,6% en 2020. Or, l’État dispose de moins de 10% d’écoles dans un pays où plus de 70% de la population sont au chômage, donc incapables de payer pour leurs enfants les frais de scolarité souvent élevés. En un pareil cas, l’éducation qui est un bien commun devient une marchandise, accessible exclusivement à ceux qui ont un pouvoir d’achat[4] ».

Les conditions de vie de la population n’ont cessé de se dégrader avec une rapidité effrayante due particulièrement au désengagement de l’État, à l’ouverture du marché, à la dévaluation excessive de la monnaie nationale, à l’augmentation vertigineuse des prix des produits de première nécessité qui ont quasiment triplé dans un temps record. Plus de 6 millions de personnes (sur une population de près de 12 millions) vivent en insécurité alimentaire. Le chômage, la pauvreté, la corruption, le non-respect des droits élémentaires de la population, la répression systématique… s’amplifient de manière inquiétante. S’ajoutent à tout cela l’insécurité organisée, les massacres d’État perpétrés dans les quartiers fragilisés, l’aggravation de la crise du coronavirus, causant la mort de plusieurs dizaines voire des centaines de nos compatriotes.

Ces dernières semaines ont été marquées par l’augmentation vertigineuse de la violence des gangs armés rattachés au pouvoir en place. Avec la guerre des gangs au niveau de différents quartiers populaires de la capitale, particulièrement à Martissant/Fontamara, la prise d’assaut de plusieurs sous commissariats de police et l’assassinat de plusieurs policiers, la situation s’est terriblement aggravée et devient de plus en plus intenable, indignante et inacceptable. Une telle recrudescence de la violence des gangs officiels a provoqué le déplacement forcé, et en trombe de plusieurs centaines de familles, livrées à leur sort, sans espoir de pouvoir retourner à leur maison. Ces déplacés forcés dorment actuellement à la belle étoile sous la pluie certaine fois ou bien sont parqués, en pleine crise de corona virus dans des conditions infrahumaines en des endroits où il n’y a aucune possibilité de respect des mesures hygiéniques ou de distanciation sociale. Cela augmente le risque de contamination en masse de ces compatriotes en situation extrêmement difficile.

Il convient de noter qu’outre la détérioration des conditions socio-économiques, l’augmentation de la violence organisée des gangs criminels avec la complicité des puissances impérialistes faisant montre d’une indifférence cynique et condamnable,  le peuple haïtien fait face à la résurgence de la Covid-19 qui fait actuellement des dégâts terribles en Haïti.

Une telle situation représente globalement de fait une véritable menace pour le présent et l’avenir d’Haïti. C’est pourquoi il est urgent de trouver de manière célère les voies de sortie de cette situation alarmante de détresse du peuple Donc, Haïti compte sur la solidarité concrète des camarades  participant actuellement à ce congres de fondation de la Centrale Continentale des Travailleurs et  Travailleuses de l’Éducation  (CTE) et de toutes les autres forces progressistes pour inverser cette tendance nocive, cette situation nuisible et à définir enfin d’autres types de rapport avec l’International pour permettre ainsi à Haïti de prendre sa route. Il s’agit d’une solidarité comprise dans sa dimension de responsabilité collective, de réciprocité d’obligations et de dette mutuelle. La CTE peut bien contribuer à relancer et à intensifier la campagne internationale d’information sur la situation haïtienne actuelle et à dénoncer le projet de régression économique, sociale et politique qui vise la restauration d’un régime politique autoritaire basé sur l’exclusion des masses du système de prise de décisions.

Au nom de la solidarité internationale, nous vous invitons les membres fondateurs de la CTE à prendre en compte la gravité de la situation infernale et indignante de non-respect des droits fondamentaux, d’injustice, d’impunité, d’inégalités, d’insécurité d’État planifiée, de répression systématique dont le peuple haïtien, livré à lui-même, est victime et à agir de concert avec les organisations engagées dans la lutte en faveur d’une rupture radicale en vue d’un véritable « changement de système ».

 

[1] www.cadtm.org/Lettre-de-Christiane-Taubira-au-Peuple-d-Ayiti

[2] Konbit des organisation syndicales, politiques et populaires,

COMPRENDRE LE MECANISME DE LA FABRICATION DE LA MISERE, DE LA DETRESSE DU PEUPLE HAITIEN ET LA NECESSITE D’UNE SOLIDARITE INTERNATIONALE CONCRETE.

[3] Josué Mérilien, Haïti, Education à la citoyenneté : Enjeux et perspectives, ed. Les Engagés, Rotterdam, 2018, p.176

[4] Konbit Ibid